‹ Lettres, avec une introductionChapitre 21 sur 35 · A M. LE DUC DE BROGLIE (ALBERT · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE BROGLIE (ALBERT

Paris, 28 février 1871.

Mon cher ami, nous allons avoir demain au matin trente mille Prussiens cantonnés entre la Seine et rÉlysée. C'est un tonneau de poudre à côté d'une chandelle. Des esprits déréglés, des gamins de Paris, un seul coup de pistolet peuvent amener des catastrophes. Heureusement, cela ne durera pas longtemps, car je n'imagine pas que la Cbambre de Bordeaux fasse beaucoup attendre les conclusions de la paix.

Il y a bien quelque agitation dans les bas-fonds de Paris. Les gens de Belleville ou autres ont fait mainbasse sur une vingtaine de pièces de canon qu'ils gardent et le gouvernement, ahuri par la multitude de ses soucis et de ses préoccupations, ne semble pas leur disputer bien nettement cette dangereuse possession. Il est vrai que ces bandits, qui voudraient se faire passer pour des patriotes indignés, n'ont probablement pas de gargousses.

Ces mêmes patriotes ont bien réellement noyé un pauvre diable sous prétexte qu'il appartenait à la police. Vingt mille spectateurs, sans beaucoup d'exceptions, n'ont montré qu'une curiosité indifférente à cette scène qui a duré des heures. Le gouvernement

ne me paraît pas encore assis sur son siège, ce qui est assez naturel par ce temps.

Sa main sur ses chevaux laisse flotter les rênes.

La réprobation publique pourrait contenir ces excès et ces crimes et ces folies, mais dans l'irritation que cause cette terrible et inévitable paix, les tièdes sont du côté des séditieux, par paresse, par humeur, par sottise. Or, ces misérables tièdes qui disent : « Je ne me battrai pas aujourd'hui, » sont le chœur qui autorise les violents par un certain chant criminel sotto voce. On entend la basse de ce chœur dans toutes les catastrophes publiques depuis quatre-vingts ans.

Paul vient coucher ici ce soir pour dire sa messe demain chez le nonce. Il veut qu'Emmanuel lui voie dire sa messe. C'est une fantaisie qui n'est pas bien répréhensible.

On tient que l'Assemblée reviendra s'établir à Paris dès la conclusion et la signature de la paix. Il paraît que le séjour de ce théâtre de Bordeaux est intolérable.

Je ne parle pas bien longtemps. Les lettres sont trop comme des lettres imprimées dans le journal. Elles sont ouvertes à toutes les nations et cette publicité ôte l'envie de causer.

A M. CH. GAVARD

Paris, 28 février 1871.

Vous êtes vraiment trop aimable, cher monsieur ; vous avez la bonté de me donner quelques moments de vos très courts loisirs, dès votre arrivée à Londres

et au milieu de tant de préoccupations et d'afFaires pressantes. Vous n'en serez pas récompensé dans le monde, parce que la justice n'y règne certainement pas, même de l'aveu des théologiens.

Les Prussiens seront donc demain dans Paris. On m'assure que votre n° 240 de la rue de Rivoli n'entre pas dans le périmètre qui leur est laissé pour quelques jours. D'ailleurs, il est impossible que la discipline draconienne dont ils se vantent ne soit pas étalée dans toute sa. rigueur en pareille occasion. Ils savent bien que pour l'instant tout l'univers, qui a les yeux sur eux, les verra ici, de plus près.

Il est bien vrai que les hommes de Belleville et lieux voisins ont dérobé, je ne sais où, 27 pièces de canon qu'ils gardent au grand soleil, sans que personne leur fasse d'observations... C'est pourtant un droit régulier que la possession des canons. Il est vrai que les Mottu, les Clemenceau, les Blanqui sont bien au-dessus des rois, et ils ne se croient tenus ni de rendre compte, ni de rendre des comptes à personne. Ce n'en est pas moins dommage de mettre des canons dans les mains de personnes paisibles qui n'aiment pas les armes à feu, du moins en batailles réglées. Le canon n'est pas démise dans un guet-apens.

Je suis surpris de cette insistance à rester dans Paris... Il est singulier que pas une étincelle de la magnanimité qui traverse tout vainqueur à un moment ou à un autre n'ait animé personne, même pour un moment, dans ce camp qui regorge de succès et de biens. Il était si aisé de montrer ou d'affecter des égards aux vaincus. C'est le mouvement naturel du vrai soldat après la bataille. . . Le prince Noir s'épuisait en égards avec ses prisonniers et cela dans des temps d'une efiTroyable rudesse. L'empereur Napo-

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léon, de si rude mémoire, a voulu avoir une scène de générosité à propos de M. de Hatzfeld. Je n'ai jamais vu dans Thistoire ce ric-à-ric d*un juif d'Alsace dans la signature d'une paix. Enfin, nous avons vu Shylock à la tête d'une armée victorieuse. Qui jugera Shylock? Relisez le Marchand de Venise.

Adieu, mon cher ami, je ne fermerai ma lettre que demain après l'entrée des Allemands dans notre pauvre ville.

1" mars, 4 heures.

Toutes les boutiques de Paris sont fermées. Gela a l'air de la Toussaint ou du jour des Morts. Il n'y a cependant que trop de gens qui vont voir ce petit camp ennemi. On me dit que les petits garçons crient après eux et se font refouler pas trop rudement jusqu'à cette heure. On ne sait rien des faubourgs vers la Bastille. On croit que rien de grave ne s'y prépare.

GLVII.

A H. LE DUC DE BROGLIE (aLBERT).

Paris, 6 mars 1871.

Paris n'est plus sous les Prussiens, et c'est assez pour faire trouver le reste léger, mais notre état est singulier. Des misérables des faubourgs s'emparent paisiblement et insolemment des canons, des gargousses, des boulets, des cartouches, etc. Ils emmagasinent audacieusement toutes les provisions de guerre civile, sans que le gouvernement fasse autre chose que pousser quelques petits gémissements dans le Journal officiel, mais il se peut qu'en ce moment il ne puisse que gémir. Ces mêmes gens qui forcent

OU tentent de forcer, toutes les nuits, tantôt une prison, tantôt des dépôts publics, ils ont tué, très certainement, un agent de police parce qu'il était agent de police ; ils en ont probablement tué ou estropié plus d un autre ; ils attaquent les chefs de gare dans les chemins de fer quand ils ne trouventpas leurs mesures conformes à leurs fantaisies, etle gouvernement pousse de petits cris d'une indignation discrète. En vérité, on ne peut pas supporter longtemps un état si dangereux et si contagieux. Voici pourtant le général d'Aurelle de Paladines et M. Roger qui vont prendre la conduite de la garde nationale ; voici les régiments du général Chanzy qui entrent dans Paris. J*espère qu'ils vont panser ces plaies gangrenées avec le fer et le feu s'il est nécessaire. Les émotions nous ont, en vérité, trop affaiblis ; mais il ne faut pas vous représenter cet état que je vous raconte comme un grand désordre intérieur ou une fièvre chaude. Paris a l'air très paisible ; même dans les foyers d'insurrection lymphatique, il n'y a ni cris, ni foule, ni mouvements violents. Ces misérables veillent nonchalamment sur leurs canons ; ils les accumulent avec gravité ; comme gardes nationaux, ils refusent <ioucement l'obéissance à leurs chefs réguliers, disant pour leur raison qu'ils ont, pour le moment, d'autres chefs.

Personne, parmi les hommes raisonnables et les bons citoyens, n'a l'air très surpris ni d'avoir grand peur. Quelques-uns seulement font remarquer que l'on jouissait de cette sorte de calme un peu sinistre avant les journées de Juin, de terrible mémoire. Quoi qu'il en soit, et quoi que les autres en pensent, j'ai l'impression qu'on éprouve par un orage qui se prépare, un certain désir d'entendre le tonnerre et de

yoir la grêle et quelque avalanche d'eau. -M. d'Haussonville est paisible, bien qu'il parle gravement de ces signes de tempête ; Viel-Castel est irrité et inquiet ; «t voilà à quel point nous en sommes. Peut-être n'arrivera-t-il rien du tout. Par ce temps singulier, les pommiers ne portent pas nécessairement des pommes. Le gaz a rééclairé Paris ; hier, toute la ville se promenait avec femmes et enfants du pas dont on doit se promener au Prater de Vienne. On aurait entendu une mouche voler tant tout était paisible partout.

Vous avez vu lamort du pauvre Masson. Il était miné •depuis deux mois par une irrémédiable consomption ; l'apoplexie foudroyante est venue par-dessus. La malignité du sort est singulièrement acharnée sur les pauvres diables que nous sommes. Le pauvre Masson arrivait au moment où il aurait trouvé sa place •dans les affaires publiques dont il avait un besoin inquiet. Il aurait travaillé comme un ouvrier intelligent pour réparer quelqu'une de nos ruines, mais la sentinelle n'a jamais qu'un mot : On ne passe plus I

Pour vous parler du logis après toutes ces tristes, tristes choses, mademoiselle Marie remet Tordre dans la maison; on nettoie les vitres ;on mfet les rideaux ; on refourbit la grande cuisine ; on aère les couloirs ; •on fait remettre les serrures en état. La maison perd son air de casemate humide et tout cela ressemble à un passé récent, quoique ce passé ne doive plus revenir. Paris tout entier lisse aussi les plumes qui lui restent. On voit les autres plumes au casque des Prussiens qui s'en vont.

GLVIII.

A M. CH. GAYARD

Paris, 7 mars 1871.

Cher monsieur, quoique le silence soit d'or, comme vous le dites, je trouve votre lettre du 3 d'un métal supérieur à cet or du silence. Il me semble que le temps vient, et qu'il est peut-être déjà venu, où les Prussiens ne prendront plus communication de nos lettres, mais prochainement, ce seront sans doute les gens de Bellevillequi auront cette insolente curiosité ; à la vérité, ceux-là ne savent pas lire aussi couramment que les Allemands. Toujours est-il qu'ils s'établissent paisiblement en armes, obéissant à un gouvernement particulier qui ne dit pas son nom, et qui nous apprend seulement qu'il est né pour garder et sauver au besoin la République. Sauf un ou deux gardiens de la paix assassinés et quelques dépôts de munitions pillés, ils ne font aucun désordre. Ils laissent passer par les guichets de leurs barricades ; ils ont l'activité silencieuse des Prussiens ; ils ne menacent, ni ne crient, ni n'annoncent qu'ils veuillent en venir prochainement à la violence. M. le général d'Aurelle regarde tous ces apprêts en fronçant simplement le sourcil, tandis qu'il lui arrive chaque jour quelque nouveau régiment. La plupart de nos amis tiennent que ces nuages se dissiperont d'eux-mêmes ; ils font remarquer que les séditieux d'une espèce particulière n'ont pas beaucoup d'ardeur ; qu'ils mettent du prix à dire qu'ils ne veulent pas la guerre et encore moins le pillage ; qu'ils veillent simplement au salut de la sainte République ; ils veillent au lit d'une mère en

convalescence et voilà tout. Nos mêmes amis optimistes ajoutent que dans ces quartiers qui leur sont des citadelles, beaucoup d*liabitants ne sont pas du tout de l'avis de ces républicains à tous crins et qu'il y a déjà des querelles de maison à maison ; qu'en tout cas, c'est une armée qui peut bien se défendre quelques moments cbez elle, mais qui ne saurait avancer hors de ses retranchements. Les personnes constituées en autorité, que je puis avoir l'honneur de connaître, paraissent partager cette sécurité. Du reste, les gens qui visitent les grands repaires des arrondissements excentriques disent qu'on n'y voit aucune trace de désordre prochain et qu'un étranger pourrait s'y croire dans un séjour de paix. Pour moi, sans craindre rien d'immédiat, je ne puis réprimer une certaine irritation à la vue de ce ramas d'idiots et de malfaiteurs qui obéissent à des scélérats inconnus et qui regardent les pouvoirs réguliers d'un air de défi. Après avoir traité, et à quelles conditions ! avec les Prussiens, il est pourtant désagréable d'avoir à traiter avec les passions mêlées d'un bagne et d'une maison de fous. La patience est difficile, mais les sages disent qu'elle est nécessaire et qu'on pourra conjurer cette peste bovine sans tuer les bœufs. Je le veux bien.

Sachez que c'est à Versailles que va s'établir l'Assemblée de Bordeaux. M. Picard est allé reconnaître les lieux hier. La salle des séances sera encore un ancien théâtre, le théâtre de la Cour. Les Prussiens quitteront toute la ville à la fin de la semaine.

M. Thiers n'est pas encore à Paris. Personne ne peut me dire s'il reviendra prochainement. Quelquesuns pensent qu'il attend qu'il y ait dans Paris une force suffisante pour commencer à parler raison avec

M. Motlu, M. Flourens et M. Delescluze. Peut*ètre aussi que rAssemblée de Bordeaux va agiter des questions où il jugerait bon d'intervenir, mais personne non plus ne m'a dit cela.

M. de Sahune est du jury. On ne le voit plus. Il envoie en droiture aux galères tous les pauvres diables ) qui ont pris le bien d'autrui sans être protégés par / une infanterie et une artillerie suffisantes. Adieu, / cher monsieur. Je dis tout ce qui me passe par la tête, / comme vous voyez, et je crains d'abuser de votre temps par mon bavardage et de vos yeux par ma mauvaise écriture.

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