‹ Lettres, avec une introductionChapitre 22 sur 35 · CLIX · texte numérisé non relu

CLIX

AU MÊME

Paris, 10 mars 187t.

Cher Monsieur, avez-vous reçu une lettre de moi du 7 mars ? Par ces temps de Prussiens errants et de confusion administrative, il faut entre soi garder l'exactitude d'un négociant. Rien n'a marché depuis lors. Nous en sommes toujours avec les gens du drapeau rouge à des menaces affectueuses. Pour moi dont la patience est naturellement longue, je suis pourtant d'avis que le moment de fouetter cette jeunesse est arrivé. Mais j'admets qu'on doit attendre les verges. Elles viennent peu à peu. Les pauvres régiments éclopés arrivent en boitant. En résumé, on a beau n'être pas très fort, il n'est pas bon de se laisser insulter trop longtemps, l'insolence étant une maladie particulièrement contagieuse.

Nous ne savons plus si c'est à Versailles que viendra l'Assemblée. On dit que les provinciaux ont hor-

reur même du voisinage de Paris, et que si M. Thiers obtient le déménagement ce ne sera pas sans peine. La Chambre se refroidit pour lui quand il insiste pour faire voyager la dame qui craint toujours d'être un peu violée à Paris ou dans ses environs. La vérité est pourtant que ce va-et-vient entre l'administration centrale et la Chambre est impraticable à de grandes distances; il faut un domicile conjugal.

Quand j'ai reçu votre dernière du 8, j'avais déjà écrit à M. Galmon pour le prier de me dire le meilleur moyen d'obtenir que Victor, des mobiles de l'Eure et Amédée, du 2' hussards, revinssent le plus tôt possible au logis paternel, vu l'état de paix et l'inutilité de traîner dans les garnisons quand il n'y a plus personne à tuer; je n'ai point .encore sa réponse; et en vérité on ne peut pas exiger une grande promptitude de pauvres diables de ministres qui ont le monde et quelque chose de plus sur les bras.

Bossuet avait donc raison quand il disait : l* Angle- • terre a tant changé qu'elle ne se reconnaît plus. Si lord 1 Chatham rencontrait M. Gladstone, il lui en dirait \ de belles. Dites-lui, je vous prie, de lui envoyer un \ exemplaire de son livre sur Homère, à M. Gladstone. Il y brille une fausseté d'esprit très rare et qui doit ^ se retrouver dans le personnage politique. L'Angle- / terre ayant épousé M. Cobden en dernières noces, les / enfants ont un petit air commercial qui n'a rien du / duc de Wellington, ni de Nelson, ni de GoUingwood, * ni de Pitt. C'est la maladie du bien-être vulgaire qui nous a tous perdus.

Lisez dan3 le Journal des Débats, en citation bien entendu, un article de M. Pyat sur M. Thiers. On a été régulièrement pendu pour des crimes fort au-dessous de cette odieuse malpropreté. On comprend

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comment dans les temps an peu plus rudes que le nôtre on faisait tuer par son bravo un misérable qui vous insultait de cette manière. Cet homme doit sortir des galères et y avoir fait son éducation littéraire et morale. M. John Lemoinne a peut-être eu tort de donner cette pièce d'anatomie pathologique, quoique ce fût pour en appeler à Tindignation publique. Il faut jeter ces misérables débris dans la fosse où Ton met les suppliciés.

Quelle vie menez-vous à Londres, cher monsieur? Allez-vous beaucoup dans le monde? Un pauvre Français doit avoir un premier moment d'embarras quand il entre dans un salon parmi ces gens à qui rien n'est arrivé de pareil depuis les invasions des Danois et encore !

Adieu, mille remerciements de votre aimable lettre, de vos aimables lettres. Nous vous envoyons du plomb pour de Tor, mais il n'y a plus d'or à Paris, comme vous le savez bien.

AU MÊME

Paris, 21 mars 1871.

Je ne sais pas, cher Monsieur, si ma lettre vous parviendra, car on dit qu'il ne part pas de courrier de chemin de fer aujourd'hui de Paris; je n'ai pas pu encore vérifier le fait. En tout cas il faut hasarder bien d'autres choses qu'une lettre par le temps qui court. Nous pouvons nous vanter de voir des choses que nos devanciers n'ont jamais vues.

Paris est au pouvoir des gens de Belleville et Montmartre. Il est difficile jusqu'à présent de voir ce qu'ils

feront dans les jours rapides qui leur sont déjà comptés, mais ils peuvent faire encore beaucoup d'abominations. Il n'y a rien de nouveau depuis la mort du général Clément Thomas et du général Lecomte, du moins rien que nous sachions, mais cela peut compter, malgré la légèreté avec laquelle en parlent les rédacteurs du Journal officiel de Paris.

La séance d'hier de l'Assemblée nationale qui siège à Versailles ne me plaît pas beaucoup. On n'y sent pas ce courant puissant qui romj^t les obstacles

C'est drôle d'être dans un monde oti il est bien difficile de reconnaître la main du grand géomètre, et où les hommes du moment ne témoignent pas de beau coup plus de dessein visible. Les volontés sont si fai blés, qu'on dirait que c'est le hasard qui les pousse Non consilia a casu differo.

A MADEMOISELLE GAVARD

Paris, 17 mai 1871.

Je ne saurais vous dire, mademoiselle, combien je suis touché de votre bonté et de toute la peine que vous avez prise pour me faire parvenir des nouvelles de François*, par ces temps lamentables, oti l'on peut tout craindre et tout ignorer. Ces nouvelles sont vraiment un grand bienfait, après un si terrible coup. Heureusement notre jeune blessé est d'une santé très forte, d'un calme très rare et il est entouré de soins admirables. Je ne sais rien encore de son pauvre père.

1. Le prince François de Broglie, blessé devant Paris, pendant la Commune.

J'ai écrit en Angleterre, mais les lettres passent capricieusement, à travers plusieurs intermédiaires. J'ai su seulement de Lady Rolland qu'il était rassure dans une certaine mesure sur l'état de François.

Peut-être est-il à Versailles à l'heure qu'il est.

J'aurais bien voulu savoir quelque chose par Londres de M. Gh. Gavard. Une lettre de madame de Staël, d'une ancienne date, me dit qu'il est une Providence pour la petite colonie des voyageurs malades, mais ce n'est pas là une nouvelle.

J'ai été retenu ici par la fièvre. Ce n'est pas un séjour où l'on s'arrête volontairement.

J'ai dû changer de quartier, l'air était malsain dans le mien. Je suis chez un ancien et excellent ami, de ceux qu'on trouve rarement dans les difficultés de la vie. Nous causons de toutes choses, quand nous ne sommes pas dans des accès de rage et nous ne prenons pas grand souci d'un certain nombre de bombes dont les éclats viennent frapper à notre porte.

Gomme je ne veux pas abuser de la bonté de la personne qui se charge de ma lettre et qui me croit peut-être un ami de la Gommune, je ne veux pas vous dire ce que je pense de cette même Gommune.

Adieu, chère mademoiselle, je ne saurais vous dire toute ma reconnaissance. Tous les vôtres, si ce n'est le voyageur à Londres, sont certainement auprès de vous et j'espère qu'ils sont bien. M. Georges Gavard est, sans doute, pour sa part aussi dans les bombes qui nous visitent.

Voilà la colonne Vendôme et la maison de M. Thiers renversées; je n'entends pas dire que l'on ait encore fait sauter ni Notre-Dame et toutes les églises, ni le Collège de France, ni la Faculté des lettres et des

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sciences, ni qu'on ait brûlé la Bibliothèque royale, mais Dieu n'a pas créé le monde en un Jour. De même, il est encore un certain nombre de personnes qui ne sont pas arrêtées.

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