A M. EMMANUEL DE BROGLIE
Paris, 25 juillet 1871.
C'est vrai, mon cher Emmanuel, Saint-Simon a des chapitres sur l'étiquette, soit en France, soit en Espagne, qui ne sont pas pour réveiller les sens par la chaleur qu'il fait présentement. Je crois pourtant que les savants, curieux des détails, y trouveront un jour de quoi refaire le squelette complet de la monarchie française et de l'espagnole, à un temps donné, comme M. Cuvier faisait avec les petites dents de lait des animaux antédiluviens. Quant aux belles parties de ce même Saint-Simon, il est triste qu'elles soient infectées d'erreurs et peut-être de petits mensonges. Depuis quelque temps, les érudits sont occupés à faire cette chasse dans Saint-Simon, et on ne sait plus que croire. Si nous venions à découvrir que, dans Tacite, beaucoup de traits qui peignent Tibère ou Néron sont de pures inventions, ce vin de la colère prendrait un petit mauvais goût qui nous ferait de la peine.
Pour M. Sainte-Beuve, je trouve les Causeries du Lundi bien inférieures aux Nouveaux Lundis. Dans les premiers, il n'avait pas encore pris son parti de dire aux gens la vérité et toute la vérité. Il y est encore plein de câlineries pour M. Cousin, qu'il détestait, pour M. Villemain, contre qui il entretenait une
sourde colère. C'était encore alors un chat civilisé qui faisait patte de velours. Dans les Nouveaux Lundis^ à peu d'exceptions près, il a dit tout ce qu'il avait sur le cœur et, sans doute, du fond de sa petite maison du Mont-Parnasse, il prenait plaisir à regarder l'effet des jugements sans égards sur les amours-propres qui sont naturellement sans limites.
Mille et mille amitiés.
À MADEMOISELLE MARIE DE SAINTE- AULAIRE
Paris, 27 juiUet 1871.
Je suis toujours bien souffrant et cloué à Paris encore pour une dizaine de jours au moins. Nous sommes ici comme des poissons qu'on vient de sortir de Teau et presque comme des poissons dans la poêle. C'est ce ramas de misères qui fait que j'écris peu ou pas, que je ne remercie pas quand je suis si reconnaissant de votre bonté, et que je ne vous parle pas non plus de votre aimable petit secrétaire. Si j'eusse été son directeur (lespauvres n'en ont guère), je lui aurais dit: Ne vous mariez pas sans entraînement, sans quoi on se trouve, après quelques jours, au bout de ses rêves, comme les poissons sur la paille. Mais je reconnais que je n'ai jamais donné que des conseils romanesques. La bonne femme de raison pratique bien d'autres discours. Elle représente que tout ce dédain des lois pratiques de ce monde finit par l'isolement.
La Chambre s'en va, comme votre jeune fille, faire une promenade à Saint-N... Elle s'en va triste, avec
le sentiment de son impuissance à faire une majorité ' efficace, tirée par les fous de l'extrême droite et les scélérats de l'extrême gauche ; ces deux partis-là auront un fier compte à rendre au bon Dieu du sort de notre pays. Cette droite a toujours préféré qu'on coupât l'enfant en deux plutôt que de le laisser à des mains habiles et attentives qui ne lui plaisent pas. Ils ont fait le pouvoir de Bonaparte en 1851 et préparent de nouvelles communes en 1872. C'est dommage qu'ils soient si dangereusement maniaques, car ils se sont conduits très noblement durant la guerre. Quant au parti opposé, il n'aime de la guerre que le pillage. Vous avez donc été en grande loge à l'opéra d'Angoulôm« ? Sinon pour les acteurs, du moins pour les loges, cela doit ressembler beaucoup à Paris. Je ne suis pas de ceux qui disent : Gomment peut-on être de la province ? Je n'ai jamais passé par une petite ville de province, quand on voyageait en voiture, sans me dire : Il y a là dix personnes qui ont autant et plus d'esprit que moi. Vous me direz que cela n'est pas bien flatteur pour la ville en question.
A M. GUIZOT
Versailles, 29 juillet 187 1 .
J'ai bien peur que nous n'en ayons fini de longtemps ni avec cette odieuse Commune, ni surtout avec sa terrible mère, l'Internationale. C'est la première fois que la Providence permet au nombre de menacer partout la civilisation ; jusqu'à présent elle semblait le tenir en bride comme la mer. Quel singulier commentaire du livre de La Boëtie I II n'a certaine-
ment pas été écrit dans l'idée d'amener ce que nous voyons. On dirait que tous les brigands de la terre lisent à rebours le un contre tous, comme les sorciers lisaient la messe à l'envers quand ils la célébraient en l'honneur du diable. Je prends la liberté de trouver que les pouvoirs publics ne sentent pas assez ces dangers si pressants ; qu'ils vivent en plaine devant un ennemi plus redoutable que les Prussiens et tous leurs alliés. Il me semble pourtant qu'il n'y a pas de remparts assez hauts, ni de fossés assez profonds, ni d'armes assez sûres et assez promptes pour conjurer de si grands périls. L'Europe aussi en saura bientôt quelque chose, si on ne se hâte d'appeler les médecins et même les chirurgiens.
François de Broglie va bien, heureusement, et contre toute attente... Nous vivons campés dans une maison où l'on a accueilli François avec beaucoup de bonté, mais loin de tout. C'est Tadmor au désert,
GLXXI.
A MADEMOISELLE DU PARQUET
Versailles, Î29 juillet 1871.
Chère Mademoiselle, vous avez été bien bonne de songer à moi quand je perdais un de mes plus anciens amis ^, et de ceux qui ne changent pas à travers les changements du temps qui mine et aussi emporte, d'ordinaire, les amitiés comme le reste.
J'aurais déjà répondu à votre aimable lettre si je n'avais souffert d'accès de ûèvre tous ces jours derniers. J'ai quelque idée que le séjour des bois, loin de