‹ Lettres, avec une introductionChapitre 24 sur 35 · A M. EMMANUEL DE BROGLIE · texte numérisé non relu

A M. EMMANUEL DE BROGLIE

Versailles, 16 juin 1871.

Mon cher Emmanuel, je vois que tu vis parmi les princes de ce monde et que tu t'es accoutumé à la pourpre, aux lambris dorés, aux magnifiques galeries de tableaux, et généralement à tout ce que brûlent les communards. Il n'aurait pas fallu montrer ces goûtslà dans Paris quand les démons qui représentent tous les péchés capitaux siégeaient à THÔtel de ville. Il est bien difficile d'aimer son prochain sous la forme d'un communard, mais les dames communardes surtout étaient peu avenantes, et je te conseille de n'en épou- ■ ser aucune, si riche qu'elle soit de ses économies sur | le pillage. Ceux qui ont pressé ton oncle Paul de ne 5 pas attendre une seconde visite de ces janissaires du diable ont eu la prudence du serpent. Je suis pourtant fâché que tu n'aies pas vu l'infanterie de Versailles se répandre le premier jour, dans le quartier des Champs-Elysées où j'habitais pour le moment. Ils ne marchaient pas musique en tête, mais bien comme des chasseurs en quête d'une bande de loups ; mais, quand ils eurent bien reconnu les lieux, un flot . régulier de régiments, de canons, de caissons^ a passé

comme un fleuve dans la rue François !•', et on a abrité les caissons du mieux possible dans cette rue. Alors les aimables communards ont commencé à lancer, des Tuileries, une grêle d'obus pour tâcher de faire sauter les caissons qui étaient dans notre voisinage; mais les obus n'ont rien fait sauter du tout •dans le parc d'artillerie et se bornaient à entrer indiscrètement dans les maisons particulières. Les projec- »tiles n'étaient pas bien lourds et ne perçaient guère' .qu'un étage, ce qui fait que nous dînions tranquillement dans une jolie salle à manger, située à l'ouest, tandis que les obus venaient de l'est. On s'accoutume aisément à ce bruit de grandes chauves-souris à quoi ressemble ce genre de boulets dans sa course en l'air. J'en ai même pris un, qui passait devant la fenêtre de mon cabinet, à l'est, pour une hirondelle. Ciela n'était qu'un petit péril pour chacun, car l'espace est grand et les boulets petits. Ce qui était vraiment dangereux dans Paris, c'étaient les arrestations et pour nous, à dater du 22 mai, nous vivions au milieu de nos amis les soldats de Versailles; mais il n'en était pas de même, par exemple, dans le quartier du faubourg Saint-Germain qu'il a fallu reprendre à la baïonnette. André te racontera les combats de la rue de l'Université et de la rue de Solferino et aussi les incendies d'une partie des maisons voisines. Son fils, du côté de Belleville, a été prendre au milieu des balles un drapeau rouge, sur une barricade. Madame André garde ces étendards de la révolte. C'est le contraire d'une relique.

On me dit, mon cher ami, que tu seras probablement mardi à Paris ; c'est donc à Paris que je t'écris pour te remercier de ton aimable lettre. On dit aussi qu'on te verra bientôt à Versailles. Tu trouveras un

beau parc au n*» 61 de Tavenue de Paris, fort négligé depuis longtemps, car le propriétaire est malade, mais ce parc a les grâces de Tincuïte, au lieu des agréments de Tordre. La nature se tire toujours d'affaire. Bien des amitiés, mon cher petit.

A. M. LE DUC DE BROGLIE (aLBERt).

Versailles, 14 juiUet 1871.

Qui est-ce qui pense encore au 14 juillet? et si quelqu'un y pense par hasard, il ne voit pas assurément révénement sous cette couleur de pourpre et de rose qu'il avait aux yeux d'André Chénier. Qui, hors de chez vous, sait que madame de Staël mourait ce jour-là, en 1817? tanquam kospes unius dieu

Tout va à merveille ici. Les chirurgiens sont contents de la plaie, si on peut parler ainsi. Le pauvre petit soldat a reçu la visite de son colonel qui venait, à sa première sortie, après une blessure reçue devant le Panthéon, lui apporter un ordre du jour de Tarmée oti le sous-lieutenant François de Broglie est cité très honorablement.

M. de Falloux est venu hier voir François. 11 parle du plus grand sens des nouveaux devoirs du parti légitimiste. Il me semble croire que la majorité d'entre eux suivra le parti de la raison. Je crois qu'il a eu une prise à dîner chez M. Thiers, sur ses alliances et sur les règles à suivre pour remettre l'ordre dans la cité politique.

Je ne vois pas que le gouvernement songe à traiter le malade. Il le fait vivoter en lui passant ses fantaisies quand elles ne sont pas trop dangereuses selon lui. Il

ne paraît pas songer à le cautériser après qu'il a été mordu par les chiens enragés. II m'a plutôt Tair de lui faire faire des neuvaines et de le conduire à la chapelle de Saint-Hubert.

Quelles élections de provinces que ces élections ! et quels votes que ceux de Tarmée ! Si ces bourgeois et ces paysans étaient hardis quand les crises communistes arrivent, je ne dirais presque rien, mais jouer avec le pétrole dans des maisons de bois quand on se sauve, lorsque l'incendie éclate, c'est beaucoup de sottise.

Connaissez-vous des amis assez intimes de M. le comte de Chambord pour expliquer l'état d'esprit qui lui a dicté sa lettre? C'est lui qui n'entend pas qu'on puisse discuter des couleurs. Je n'aurais jamais cru que le blanc fût un dogme. Si j'étais un casuiste, je lui ferais remarquer que le drapeau rouge était celui de saint Denis et de saint Louis. Il prendrait ainsi les communards et les pélroleurs d'un coup de ûlet.

Comment la Providence ne lui a-t-elle pas inspiré d'abdiquer et de s'envelopper lui et sa vertu dans un drapeau blanc? Il aurait fait une belle action qui aurait eu sa grandeur.

A MADEMOISELLE GAVARD

Versailles, 19 juillet 18T1.

Chère Mademoiselle, je ne sais pas si l'on écrit encore à Paris ou à Versailles. La température est d'une férocité extraordinaire, comme tout ce que nous avons vu dans cette redoutable année. Je crois que, par ce temps d'aujourd'hui, les communards n'au-

raient pas eu le courage de mettre le feu à Paris. Je crois que les conseils de guerre ne se sentent pas non plus la force de juger. Si on n'écrivait pas de très aimables lettres de Londres, je serais tenté de croire que le monde va s'arrêter sous le poids de la chaleur.

François de Broglie ne paraît pas, jusqu'à présent, en souffrir beaucoup. Les médecins continuent à être fort satisfaits de son état. Sa blessure va diminuant d'étendue, d'un petit progrès continu. Il mange volontiers. Il ne dort pas trop mal. Il n'aime pas encore beaucoup les visites des inconnus ; mais peut-être qu'il faut à tous une grâce d'état particulière pour se plaire aux visites des inconnus.

Je crois que vous aimerez cette Angleterre qui ne nous aime pas beaucoup ; vous ferez revenir les Anglais de leurs préjugés superbes. Vous voyez la réalité des romans, pourtant assez 9*éels déjà, de Trollope. Mais ce qu'on apprend en étudiant sur place une nation, c'est ce que sous-entendent ses écrivains, et ils ne le sous-entendent que parce que c'est pour tous les nationaux un lieu commun et pour les étrangers souvent les traits les plus originaux et les plus inattendus du pays par rapport aux autres. Quant à l'arbre du rendez-vous, c'est, je pense, une plante fort connue en botanique et qui croît dans toutes'les contrées.

Quoi qu'il en soit, après avoir vu dans Londres les belles fleurs, les belles dames et les beaux tableaux, il doit être curieux de chercher comment la nation de lord Chatham et de M. Pitt est devenue l'élève soumise de messieurs les utilitaires, et pourquoi elle paraît devoir préférer dorénavant l'art de faire un bon dîner, à bon marché, à toutes les gloires de Nelson, de Collingwood et du duc de Wellington. C'est comme ce qui est arrivé, mais seulement pour un moment.

à lord Byron quand il devint avare et peut-être un peu gourmand. Un jour ou Tautre l'Angleterre sentira les griffes de ces chats sauvages, les communards, et elle verra qu'il est aussi difficile d'engraisser en paix et de s'enrichir en tranquillité que de commander à Lahore, et d'aller à Trafalgar, et de régler le grand ménage de l'Europe.

J'ai la manie de prêcher les journaux de voyages et même les journaux où chacun noterait les incidents de la vie. Je vous ai probablement déjà ennuyée sur ce sujet, mais je n'en répète pas moins qu'il serait beau à vous de donner un quart d'heure à noter ce que yous avez vu et pensé, surtout ce que vous avez vu, et je voudrais savoir pourquoi ce n'est pas une coutume française que ce genre de journal privé. Tout autour de Paris, durant la guerre, on ramassait des boisseaux de journaux allemands. Suivant notre coutume, nous ne nous sommes arrêtés qu'aux passages ridicules des notes de quelque soldat illettré, mais je suis sûr qu'en cherchant on aurait trouvé, dans les souvenirs de ces pauvres morts, beaucoup de traits intéressants de passages mélancoliques, en suivant le cours de ces petits ruisseaux qui allaient se perdre dans le grand gouffre,.. Il est vrai que je ne serais pas d'avis qu'on les publiât si on les avait conservés à rétat-major, parce qu'on a des devoirs même envers ses ennemis, même envers les communards, ce qui peut paraître étrange.

On me dit que les débris des communards qui ont échappé au marteau de l'armée ne laissent pas que d'être encore assez insolents et assez menaçants. Il est très clair que le jour n'est pas loin où il faudra recommencer à poursuivre ces bandes de loups; mais ce sera la faute du présent gouvernement si on

les laisse de nouveau s'armer jusqu'aux dents. C'est une faute possible, car, huit jours avant le 18 mars, de graves personnages qui occupaient un rang dans rÉtat prenaient la liberté de se moquer un peu de nous quand nous trouvions qu'il était peut-être dangereux de laisser cinq cents pièces de canons à ces enfants terribles... La bourgeoisie française ne craint le danger que de près... Il est bien entendu que la / peur qui succède à la témérité folle se nommera pru- I dence parmi les sages citoyens.

Avez-vous lu, chère mademoiselle, une brochure attribuée à M. Alexandre Dumas fils, sous forme de lettres et signée Junius?,.. Il y a là, dit-on, des portraits assez heureusement tracés de M. de Bismark^ de Napoléon III, de la reine Augusta de Prusse... L'entreprise est de ne paraître juger les augustes personnes que d'après leur photographie, comme le fait M. Ampère des empereurs romains sur leurs bustes et leurs médailles.

A M. CH. GAYARD

. Versailles, 23 juillet 1871.

- On me dit que vous êtes non pas accablé, mais pressé d'un travail incessant. Ouest le temps où laviede représentant à l'étranger était un petit train de douce oisiveté parmi le luxe et l'éclat d'une société tranquille? Aujourd'hui on marche dans un perpétuel train express, exposé à toutes les rencontres et à tous les déraillenlents. M. Barillon ou M. d'Avaux, qui n'avaient pourtant pas vécu en Angleterre dans des temps paisibles, trouveraient insupportable la vie que vous menez. Et encore si tous ces troubles étaient une affaire de temps! lY. 19

mais j'ai Tidée que le monde en a pour longtemps de ses convulsions, et que ses accès d*épilepsie iront se rapprochant de jour en jour. A regarder les lenteurs de notre gouvernement dans des moments si pressants, on voit un certain tremblement maladif dans le corps de l'État qui n'annonce pas un retour à la santé. Les bêtes de proie continuent à rugir autour des villes comme les loups dans les hivers rigoureux- Un de ces jours probablement, l'Angleterre verra le mariage des Fenians avec la Commune, chacun apportant pour corbeille et pour trousseau des cruches de pétrole, des boîtes de picrate de potasse et un peu d'arsenic à mêler dansTeau-de-vie des pauvres soldats. On a dit des jésuites qu'ils étaient une épée dont la poignée était à Rome et la lame partout. Les internationaux sont de bien autres jésuites avec une bien autre épée. Et ceux-là n'ont pas de casuistique, vu qu'ils ne connaissent apparemment pas les scrupules. L'Europe n'a eu que des maladies légères jusqu'à présent, en regard de ce qui nous travaille et de ce qui nous menace. 11 est singulier que l'adoucissement des mœurs ait produit le déchaînement de toutes les perversités. Mais, quoique singulière, la chose n'est pas inexplicable, et il eh faut seulement conclure que l'homme naturel est un animal indécrottable et inguérissable.

Soyez assez bon pour me dire quand on publiera le travail de M. Grôte sur Aristote, Je suis fâché que cet homme soit mort ; il avait de mauvaises opinions, mais dans un très bon esprit et très ferme et très capable de suivre la subtilité de Platon, bien qu'il eût les manières de voir de Bentham. Il était aussi pour les communistes d'Athènes. On voit bien qu'il n'avait pas connu M. Ranvier ni M. Delescluze. Phi-

dias aurait reculé d'horreur à rapproche de ces figures d'une détermination ignoble, stupide et violente ; il n'avait vu que les furies qui étaient en comparaison de jolies demoiselles un peu malicieuses.

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