CLXXII
A MADEMOISELLE GAVARD
Versailles, 2 août 1871.
Chère Mademoiselle,
Je réponds bien tard à la très brillante et très aimable lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire. Mon excuse est que j'ai eu les fièvres^ c'est-à-dire quelque chose qui rend à peu près incapable de tout. J'ima-
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gine que je dois ce petit présent aux grands bois et à la belle nature qui nous environne. J'ai toujours remarqué, malgré ce qu'en disent les médecins et les physiologistes, que les grands espaces inhabités sont malsains (heureusement, pas pour François); mais, en général, la fièvre a besoin de grands espaces mélancoliques. Elle est assise, comme une bergère, parmi les fleurs de la villa Pamphili, et se garde bien de mettre les pieds dans le Ghetto des Juifs, à Rome. C'est peut-être une preuve que l'homme bien portant est fait pour vivre en société.
Au milieu de mes fièvres^ j*ai eu l'apparition d'un charmant ménage, de M. et madame Georges Gavard. Si ce n'était familier, je vous dirais que j'ai trouvé M. Georges bien aimable et à madame G. Gavard un grand air d'esprit et de simplicilé noble qu'on voyait sans doute plus souvent à Athènes qu'on ne le rencontre à Paris. Il est bien beau à M. votre frère d'être allé sans hésiter à la rencontre de l'artillerie prussienne, quand il laissait une si aimable personne dans sa maison. Je crois que, à sa place, j'aurais donné ma démission, et on aurait dit de moi ce qu'on eût voulu.
Nous ne sommes pas beaucoup plus avancés, en France, qu'au moment de votre départ. La Chambre marche à pas de tortue quand il ne faudrait rien moins que des charges de cavalerie. Je crois qu'on s'en remet à M. Jules Simon et au progrès des lumières pour ramener les peuples à l'ordre. Les élections municipales de Paris donnent une Assemblée qui pourra dans un peu de temps, et avec un peu de pression, recommencer quelque chose comme les journées d'octobre et de janvier derniers. Beaucoup de ces conseillers municipaux reconnaîtront la trace
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de leurs bottes sur le tapis vert de la table d'où ils menaçaient le général Trochu. Je plains M. Say d'avoir à présider cette cohue dangereuse et je lui conseille d'avoir sur son bureau, non pas une sonnette, mais une pièce de campagne servie par des huissiers sortant de Tartillerie. C'est un ensorcellement que ce sommeil des gens de Paris. J'ai quelque envie de ne jamais retourner dans ce Gharenton. Il est vrai que la France tout entière n'a pas l'air beaucoup plus sensée. Je ne vois guère que les ballons où Ton puisse être en sûreté.
Je n'ai pas les mêmes objections que vous, chère mademoiselle, à ce que M. Gladstone soit placé quelquefois au bas bout de la table ; je le mettrais même volontiers à la petite table, pour lui apprendre à détruire, pièce à pièce, le génie particulier de son pays. On en voit de belles quand on substitue aux forces naturelles l'esprit de système. G'est par là que la Francene se reconnaît plus et ne sait plus où elleen est. Voulez-vous me permettre de vous demander s'il y a quelque nouveau livre à lire en Angleterre ? Il y a un sort pour les livres. €e n'est pas le mérite d'un ouvrage qui lui fait passer l'eau. La vogue d'outremer dépend de plus d'une cause dont le charlatanisme est une des plus efffcaces sans doute, mais ce n'est pas la seule . On recommande à chaque nation ce qu'on croit convenir à son genre d'imagination, et il suit que ceux qui n'ont pas ce tour d'esprit de la communauté n'entendent point parler des écrits qui seraient à leur usage et de leur goût. Je ne doute pas qu'il n'y ait en Angleterre, sur les rayons de toute bonne bibliothèque, des centaines de volumes sur lesquels je me jetterais volontiers et dont le nom même n'est pas venu jusqu'à Boulogne*
François reprend son air accoutumé à vue d'œil. Il aura bientôt repris sa désinvolture militaire de Tannée dernière.