‹ Lettres, avec une introductionChapitre 28 sur 35 · A M LE DUC DE BROGLIE (ALBERT · texte numérisé non relu

A M LE DUC DE BROGLIE (ALBERT

Versailles, 4 août 1871.

Mille remercîments de votre lettre du 1", mon cher ami. J'ai lu votre discours au lord maire. Je l'ai trouvé du ton le plus juste, et vrai et vif, et parfaitement adapté aux circonstances des deux pays. Il a ici le plus grand succès et je crois que M. Gladstone a dû le louer aussi dans sa réponse.

Victor nous a envoyé un petit extrait de journal qui vous accuse de mener perdre la République française, puisque vous donnez à dînera M. le comte de Paris. Il faut pourtant bien que les princes dînent quelquefois, et, s'ils dînaient chez M. de Bismark, on le trouverait également mauvais.

Les esprits ne sont pas à la sérénité. Les communards ne sont pas, à beaucoup près, dans la crainte et l'humilité où ils devraient être réduits. Paul se plaint que, dans son quartier de Charonne, ils jettent bien encore de temps en temps des pierres à tout ce qui a l'air clérical. Les élections municipales sont un grand sujet de controverse. Les optimistes aiment à croire que la majorité y sera excellente. Au jugé, sans les connaître en détail et aussi parce que je n'en connais pas un, j'en conclus que bois dur et bois flexible, ce sera du bois dont on ferait aisément unô Commune dans un moment d'ébranlement. ^

On dit, pour nous tranquilliser, que nous avons un

gouvernement de transition, mais un gouvernement de transition doit être le plus actif des êtres. Je ne peux pas nommer transition un temps d'arrêt indéfini sur la granderoute.Jene vois pas venir les locomotives dereufort. Le sommeil de la Belle au bois dormant n'était pas une transition. Au jour du réveil, nous serons encore au 29 mai, en supposant que nous n'ayons pas dévié jusqu'au 22, jour de l'entrée des troupes à Paris.

Madame d'Uaussonville et Mathilde s'annoncent pour le 15 juin à Goppet. Peut-être que les nouvelles de la rue de la Pépinière modifieront cet itinéraire. D'un autre côté, Victor semblait croire qu'il y aura bien encore deux mois d'ici au mariage . J'aime ces mariages américains où un ministre prend à part deux jeunes gens dans un salon, les mène dans un petit coin et les marie gravement, sans plus de cérémonie, d'appareil, de chevaux, de corbeilles, de trousseaux, de voyages aux extrémités du monde. Mais qui se croirait ici marié, sans le bruit, et le trouble, et le luxe, et le tumulte ? Adieu, mon cher ami, bien des tendres amitiés.

GLXXIV.

A MADAME DONNÉ

Versailles, 10 août 1871.

Je suis bien en retard, chère madame, pour vous remercier de votre bonté. J'ai été poursuivi par la maladie, le chagrin, l'inquiétude et, sur tout cela, quelque chose qu'on nomme ks fièvres par excellence, et que vous ne connaissez que trop bien. On ne sait plus rien„ d'ailleurs, sur votre santé. On n'entend plus rien à rien dans ce fracas de calamités, de soucis

généraux, de colères sur le train des choses. Je vis au désert depuis six semaines; aux portes de Versailles, il est vrai, mais en réalité, loin de tout et de tout le monde, les voitures hors de portée, les journaux arrivant irrégulièrement, et aussi les lettres.

Nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui qu'il y a six semaines. Nous vivons, au propre, dans le provisoire, c'est-à-dire en tâchant de tuer le temps au lieu de l'employer. Les castors font leurs digues à temps et ne dissertent pas au lieu de travailler; mais nous -ne songeons guère à empêcher le génie de la Commune de tout disposer pour recommencer ses abominations sur quelque point du territoire. Nous sommes à cette heure comme les Hollandais, nous avons la mer suspendue sur nos têtes. Il y a à peine assez d'ingénieurs, assez de bois, de pierres et de ciment, et surtout de temps pour élever les barrières nécessaires, et on se promène, regardant nonchalamment monter les eaux déchaînées et plus insolentes que jamais. On dirait que nous n'avons pas été noyés, il y a moins de trois mois .

Il paraît que ce qui presse, c'est de savoir si Versailles deviendra Washington. Du train dont vont les choses, il importe assez peu de savoir si l'on sera pendu à Versailles ou à Paris. Pour moi, si je pouvais me passer mes fantaisies, je m'abonnerais au Jowmaldes Débats^ et j'irais à Smyrne ou à Zante pour lire avec quelque tranquillité la triste suite de l'histoire de notre triste France. S'il y avait quelque part chez nous quelque volonté, quelque esprit de suite, quelque activité vers un but, il vaudrait la peine d'y rester et de pousser à la roucf chacun selon son espèce; mais attendre dans l'inaction si on ne va pas mettre le feu à votre maison, si l'ennemi

parmi lequel on vit ne va pas saisir Foccasion de vous emmener à la Roquette, ou ne va pas faire sauter le Panthéon ou les égouts, c'est une manière de vivre par trop misérable. J'ai vécu à Paris pendant la Commune, ayant la sottise de n'être pas fort inquiet, mais j'ai maintenant une horreur rétrospective de tout ce à quoi on était exposé dans ces malheureux jours.

Êtes-vous tranquille à Montpellier, chère madame? On me dit que le foyad du Midi a un esprit détestable. C'est probablement le dœmonium meridianum dont parlent les Écritures. 11 a envoyé à la Chambre plus d'un membre qui serait mieux à sa place dans une cellule de Mazas.... Les personnes qui n'ont jamais pensé que du mal des classes inférieures en prennent bien à leur aise. Elles triomphent aujourd'hui et disent en hochant la tête : Je vous l'avais toujours bien dit. Il serait bien singulier que la Providence tînt à nous démontrer que le grand nombre est l'ennemi de la civilisation.

Que s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime.

Je ne le peux absolument pas croire, et je veux respecter ks rêves de ma jeunesse; mais la tentation est bien forte par moments. Duclos disait des esprits forts, ses amis : « Ces gens-là en feront tant qu'ils me feront aller à la messe. » Il ne faut, sans doute, pas aller à la messe dans ce sens-là, mais on a des mouvements d'humeur à combattre, assurément.

Le pauvre M. Arago, revenant un jour de l'Hôtel de ville, en 1848, après une épouvantable émeute, disait tristement à l'un de ses aides de camp au ministère de la Marine : « En vérité, ces gens-là ne sont pasrai-

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sonnables. » Il est bien difficile aujourd'hui de rester dans cette tristesse modérée.

Madame de Staël est à Goppet. Elle y a sa nièce, madame d*Haussonville, et sa petite nièce, Mathilde d'Haussonville,quela Commune tenait beaucoup à mettre à la Roquette pour lui apprendre à avoir fait du bien aux pauvres dans tout le faubourg, vers la rue de Reuilly.

GLXXY.

A M. E. DE SAnUNE.

Versailles, 12 août 187 U

Voici, mon cher ami, la voix de Texacteur qui se fait entendre. Vous songiez, avec une joie secrète, que vous m'aviez répondu et que, grâce à Dieu, vous étiez quitte et tranquille, et pourtant vos ennuis vont recommencer. Il va falloir se rapprocher de la plume et de Tencre, noire invention d'un démon, comme dit Homère, à propos d'une lettre irritée qu'écrivait Achille, de son cabinet, à Agamemnon en son quartier général. Job dit, quelque part, que ce n'est qu'au cimetière qu'on n'entend plus la voix de cet exacteur.

On dit qu'à Gurcy, comme vous êtes des gens qui faites profession de sagesse et de profondeur en politique, vous nous trouvez bien exagérés quand nous entretenons encore quelque crainte du monstre communard et que nous croyons probable que cette plus que bête du Gévaudan reparaîtra prochainement dans quelque partie, sinon dans toutes les villes et villages de France. Si c'est faiblesse que d'entretenir ces pensées, j'avoue que c'est la mienne. Si j'ai tort, si l'animal est blessé à mort, pourquoi M. Thiers a-t-il

tant de ménagements pour beaucoup des proches parents de la Commune (et ces parents-là sont capables de tout) ? Je suis porté à croire que ces complaisances pour cette terrible famille ont pour but d'amadouer la bête féroce, dont il sait qu'elle agardé presque toute sa force, bien qu'elle ait été assez grièvement blessée à Paris, entre le 22 et le 29 mai. Partout éclate Tinsolence de ces criminels, et devant les conseils de guerre même, ils m'ont tout l'air de savoir qu'on lève pour eux de nouvelles armées et que leurs ménagères sont déjà à la cave emplissant leurs cruches des flots limpides de l'huile de pétrole. Après le 29 mai, je croyais que, de longtemps, pas un des drôles qui avaient connivé de près ou de loin avec la Commune n'oserait nous regarder en face, et voici qu'ils nous jettent des pierres dans nos rues, à la vue des gardiens de la paix ; et, comme l'aurait dit TertuUien, ils votent dans nos assemblées, ils siègent à l'Hôtel de ville, ils sont assis au banc des juges dans nos tribunaux, ils sont partout I Je ne sais pas comment on supporte, je ne sais pas comment je supporte un état si humiliant.

Comme il n'y a rien à lire de nouveau, assurément, par un temps où chacun vient d'enterrer ses morts ou bien a ses dernières dispositions à faire, je reviens àHomère, qui n'a pas connu les Ranc et les Pyat; mais quec'estun plaisir toujours nouveau de relire, auxxn® Hvre, le beau dîner qu'Ulysse sert aux prétendants pour la dernière fois dans la salle à manger I

Nûv èjjLÏv xal wScTiv ôXÉOpov iretpaT* 0?75'"*'«

Ah I quel maître de maison respectable ! Quelle exactitude à rendre à ses hôtes ce qui leur est dû, et

avec quel soin assidu son aimable fils Taide à bien recevoir son monde ! Quelle promptitude, quelle vigilance, quelle viyaci té derepartie 1 Mais où sont Ulysse, Télémaque et Eumée ? Si Thumble Eumée était encore de ce monde, c'est à lui que je donnerais les clefs de la maison. Ces braves gens font plus de besogne en un jour que tous nos pouvoirs constitués n'en feront en dix ans. Il est vrai que ces pouvoirs font, eux, le travail de Pénélope qui brodait, de ses belles mains, un suaire pour les membres de sa famille qui en auraient besoin.

A M. CH. GAVARD

VersaiUes, 10 septembre 1871.

Hélas I oui, cher monsieur, je suis malade, je suis malade ; je passe mes journées et mes nuits dans les misères delà fièvre et des détraquements nerveux.... Je regarde avec tristesse les lettres que j'ai là et, auxquelles je voudrais répondre et je suis incapable de bouger ni pied ni patte. Soyez assez bon pour expliquer cela au duc de Broglie et à Emmanuel. Mais je ne peux pas ne pas vous remercier de votre bonté si attentive pour moi, au milieu de tant d'affaires qui vous poursuivent.

Oui, on paraît avoir fait un nouveau bail avec une demi-sécurité... Chacun se prépare à deux mois de repos... M. Thiers va visiter les forteresses delà République et on se flatte de désarmer bientôt la garde nationale de Lyon et autres cités rebelles.

Lire, je ne lis et n'ai à lire ici que Werthet' et Homère ; ce sont deux genres de livres qui ne piquent

pas beaucoup la curiosité des petits crevés d'aujourd'hui. J'ai fait aussi demandera Tlnstitut le livre de M. Gladstone... Ce sont des notes laborieusement composées sur les textes et négligemment enfilées sous forme de livre. Mais je m'intéresse à cette lecture qui nous remet aux beaux temps de Gasaubon ou de Bentley, avec plus de largeur et aussi moins de rigueur d'esprit.

Dites au duc de Broglie, je vous prie, qu'il y trouvera, à la fin du IP volume, une dissertation sur cette condition supérieure des femmes dans l'âge héroïque de la Grèce. Qu'il en cause avec M. Gladstone ; on ne sait jamais si une conversation de ce genre avec un auteur ne peut pas aplanir vos difficultés commerciales...

Voici venir l'automne avec son surcroît de tristesse et la dispersion des hommes sur la face de la terre durant les vacances. Ce n'est pas qu'il y ait beaucoup de visites dans nos quartiers de l'avenue de Paris même pendant les séances du Parlement, mais enfin on sait du moins qu'il y a du monde aux environs, et cela tient presque compagnie quoiqu'une compagnie peu animée.

J*ai vu avec grand plaisir M. de Barante qui a pris la peine de m'apporter votre lettre... Il a des traits de son grand-père qui m'ont reporté bien loin de ces jours-ci auxquels on ne prend plus de plaisir.

Adieu, cher monsieur, je voudrais mieux savoir le détail de votre vie à Londres... Je sais que vous êtes terriblement occupé, mais, pour vivre, il faut chaque jour quelque plaisir dans la vie, sans quoi l'homme tourne à la férocité. Vous n'avez plus votre petit cercle de mère et de sœur qui ne se remplace pas, toutefois il faut que quelque part une lampe brille

dans un petit salon agréable où l'on raconte ses en- / nuis et ses affaires. Autrement, ce n'est pas la peine/ de vivre. '

Bien des amitiés. Vous êtes bien aimable pour vos J amis, et les gens bien aimables pour leurs amis sont / rares, très rares.

A MADAME DONNÉ

Paris, P' octobre 1871.

Au milieu de votre propre chagrin, comment avezvous laissé M., madame et mademoiselle Bertin? On ne peut pas penser à leur douleur sans avoir le cœur serré. On a beau dire, même dans Tordre des affections, la supériorité de l'esprit rend les hommes, pour ainsiparler,plus vivants etleurperte en estplusamère. Cette mort de M. Edouard Bertin est un sujet de vifs regrets môme pour ceux qui n'avaient pas eu l'honneur de vivre dans son amitié. Il était l'un des derniers d'une race qui disparaît dans le monde des lettres et des arts ; d'une trempe plus forte, plus fine que les générations nouvelles.

Comment avez-vous retrouvé votre pauvre Chevreuse, chère madame ? Les Prussiens l'ont-ils traité comme ils ont fait dans tous ces environs de Paris ? Quand pourrons-nous penser comme à des malheurs éloignés des Prussiens et des communards? Il est bien probable quedepuislecommencement de l'année dernière quelque mauvais esprit a eu d'en haut lapermission de saccager le monde pour un temps. On voit de ces permissions données dans les Écritures, comme pour le pauvre Job, par exemple. Nous ne

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ressemblons pas mal à Job, avec cette différence qu'on ne nous rendra vraisemblablement pas comme à lui tout ce qu'il avait perdu durant la malédiction. ^J'aî toujours regardé avec étonnement les historiens philosophes qui nous expliquentà livre ouvert le gouvernement de notre petit monde.

Je suis resté à Versailles, ou plutôt dans les bois de Versailles avec ce jeune officier blessé. Il va mieux et bien mieux, quoiqu'il faille encore des mois pour son complet rétablissement. Je ne sais pas trop si je ne serai pas obligé d'aller passer quelques jours en Normandie. Je me figure que ce que vous voulez bien me dire de votre petit séjour à Paris à la fin du mois s'applique au mois d'octobre ; j'espère bien être à Paris pour ce temps-là. Il me semble qu'il y a mille ans que je n'ai vu l'hôtel des ministres. Je ne crois pas qu'il ait été brûlé par les amis un peu exaltés de M. Gambetta, mais ce qui est différé n'est pas perdu. Si nos élections de conseils généraux tournent au rouge, la Chambre pâlira singulièrement et perdra courage, et celle qui suivra n'aura sans doute pas figure humaine. C'est pour lors qu'il faudra visiter ses pompes et créneler sa maison de ville et sa maison des champs.

CLXXVill.

AM. E. DE SAHUNE.

Paris, 4 octobre 1871.

Mon cher ami, pendant que vous regardiez tristement la marche d'une invasion et d'une épizootie, hien que nous ne soyons pas bien gais, nous assistions à d'aimables mariages^ le 26 et le 28 du mois dernier.

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