‹ Lettres, avec une introductionChapitre 35 sur 35 · IV · texte numérisé non relu

IV

386 LETTUES.

GGIII.

ALA MÊME

Paris, 7 août 1872.

Chère mademoiselle, voulez-vous être assez bonne pour dire à M. Gavard que j'ai écrit sur le block-note: M, Gavard est la bonté même et que, grâce à la beauté du papier et à la finesse du crayon, mon écriture avait là le meilleur air du monde.

Vous avez bien raison d'obliger M. votre frère à apprendre la langue usuelle de TAngleterre dans les romans. Il me semble que j'entendrais assez bien un sermon anglais sur l'infaillibilité du Pape, mais je ne saurais rien à qui m'expliquerait dans cette langue la manière de faire des bulles de savon. Je vois avec peine que M. Gavard n'aime point le détail des choses. Il me semble que le général n'a pas grand prix sans le particulier. Augustin Thierry n'a donné tant de charme à son Histoire de la conquête d^ Anglete7*re que parce qu'il est entré dans la chambre de tout le monde et qu'il décrit minutieusement la vie extérieure et intérieure de ces gens du xi* siècle. Donnez cela à écrire à Robertson, qui est de Técole sobre et qui ne lient compte que des faits importants, et vous ne pourrez peut-être pas finir son volume, si court et si substantiel qu'il soit. La nature n'est pas si dégoûtée que l'école ascétique de M. Gavard. Elle entre dans tous les détails, sans s'ennuyer, probablement parce qu'elle sait que tout se tient. Je suis assez du sentiment de Rousseau qui disait de Fénelon : J'aurais voulu être son valet de chambre. Je ne savais pas les vertus de M. Disraeli ni la nature héroï-

que de madame Beaconsfield. M. Gavard veut-il qu'on néglige dans Thistoire ie doigt coupé dam la portière de la voiture? Je n'aurais jamais cru qu'un homme si aimable eût d'aussi maigres doctrines littéraires. L'histoire ne doit pas être un squelette, dites-le-lui, je vous prie, et un roman encore moins.

A MADAME DONNÉ

Paris, 12 août 1872.

Chère Madame^ j'ai eu la tête si malade tous ces jours'de juin etde juillet, que je ne savais pas comme à l'ordinaire ce que je disais ni ce que je faisais. J'aurais donc dû vous dire que ce livre de M. Mézières sur Gœthe est excellent, et, à mon avis, mieux composé et plus riche de faits et d'idées que le Pétrarque. Ce n'est plus^ sans doute, l'éternelle beauté entrevue dans le miroir des eaux de Vaucluse. Gœthe rêve peut-être comme Pétrarque, mais il ne rêve pas longtemps à la même Laure. On dirait parfois que ridéal de Don Quichotte a été mêlé avec le bon sens deSancho dans ce grand homme de lettres. C'est San.cho que l'aimable petite Frédérique des environs de Strasbourg a vu dans son dernier entrelien avec Gœthe. M. Mézières a vu tout cela, et dit tout cela, mais avec plus d'égards pour la mémoire d'un grand homme qui est presque encore vivant pour l'Allemagne. Ce livre est la jeunesse de Gœthe, et c'est une jeunesse pleine de maturité, assurément. Il aime à connaître les passions, mais il est sobre et n'en veut pas faire excès. Vous verrez, dans le livre de M. Mézières, beaucoup de détails curieux. On dirait qu'il a

passé sa vie dans rintimité de Gœthe, et il n'a nul charlatanisme, mais au contraire beaucoup de scrupule, et toutes les vertus d'un historien sévère à luimême.

Hélas I chère Madame, je suis bien incertain sur ce que je deviendrai pendant ces derniers mois d'été. Mon médecin me pousse par les épaules hors de Paris, et je ne me sens pas de force à faire cent pas. La nature n'est pas bienveillante pour moi et le sort ne m'a ménagé aucun désagrément ni aucun chagrin depuis quelque temps. On dit que c'est ainsi qu'il arrive à ceuxqui vieillissent, et c'est de ces contretempslà que M. de Chateaubriand avait tort de dire, dans ses dernières années : Ce sont de ces choses qui narrivent qu'à mot l

Adieu, chère Madame; j'étais pressé de m'excuser et de vous remercier de votre bonté, mais je suis bien souffrant aujourd'hui.

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