A M. LE BARON L. DE V(£L-CASTEL
Je ne vaux pas beaucoup mieux que quand vous êtes parti, mon cher ami. Le mal de gorge s'est établi fortement dans le larynx et j'ai perdu le dernier plaisir qui reste aux malheureux, celui de dire librement des sottises sans tousser et sans se sentir le cou serré par la Providence.
Pour l'interdiction des banquets, je pense que le calcul a été fort simple et tout à fait aussi du goût de M. Gambetta. Il ne faut pas épouvanter les oiseaux au moment de tirer le filet sur eux. Il est besoin d'une main prudente dans ces moments décisifs. Si la tourbe socialiste s'était mise en goguette, elle eût inévitablement scandalisé les faibles.
Les chefs connaisseni leurs soldats et les savent capables de tout dans l'intempérance d'un festin. Ils ont craint que la France n'entendît avec quelque frisson des paroles malséantes...
Adieu, mon cher ami. Faites quelque grande lecrture, croyez-moi, qui vous dépayse de nos misères. Suivez le conseil de Sainte-Beuve qui voulait qu'un jour à la campagne on lût tout madame de Sévigué, par exemple. On y voit tout commencer de ces beaux tempsettoutfinir, les bellesdames, les grands hommes, les beaux esprits et madame de Sévigné elle-même. Quand finira l'ocA/ocrarie? Jamais, probablement, le mal dure et le temps passe; c'est la loi de la nature.
A MADEMOISELLE GAVARD
Chère Mademoiselle, voici deux mois, ce me semr ble, que je n'ai pas pu vous écrire, que je n'ai même pas pu vous répondre. J'ai là vingt lettres que j'ai laissées aussi sans réponse, mais elles me faisaient moins de peine que les deux aimables lettres de Londres qui méritaient tant et de si vifs remercîments. J'ai été r^ranché depuis longtemps du nombre des vivants. M. Chauffard, qui a été la bonté môme, me trouvait, je crois, peu patient, mais le démon des nerfs est pire que tous ceux dont il est parlé dam l'Évangile, et je m'étonne que les premiers Pères de l'Église ne parlent pas de ce terrible fléau, eux qui ont si bien connu toutes les misères humaines.. Je n'ai pas trouvé M. Charles Gavard trop fatigué après une année si laborieuse, où il a vécu non seulement dans
un travail incessant, mais au milieu de soucis, de tracas, d*incertitudes. Et puis, Tapparition de nouveaux visages dont on ne sait ce qu'ils seront et avec quoi il faudra vivre dans une quasi-intimité forcée, et puis, entendre de loin le grand bruit de notre machine politique qui crie comme si elle allait rompre et dont il n*est pas sûr qu'elle ne déraille pas au premier jour. Nous pourrons nous vanter d'avoir vu en ces deux ans les pages les plus tragiques qu'il soit donné aux hommes de voir dans l'histoire, sans compter que nous attendons un supplément dont il est impossible de dire s'il sera plus ou moins effroyable que la Commune ou les Prussiens. J'ai toujours cru depuis bien des mois qu'il nous restait à voir l'établissement de communes indépendantes et également furieuses à Paris, à Lyon, à Marseille, à Avignon, à Lille, à Toulouse. Ce serait le cas de prolonger votre séjour en Angleterre où M. Gladstone, bien qu'il ait de l'activité, n'a pas encore amené les choses à ce point. .
Je ne vous dirai point de nouvelles. Il n'y a plus de Paris. Tout le monde est à Versailles. Le jeune ménage n'a pu y tenir... Ils viennent de partir pour loger dans un petit trou, rue Saint-Antoine, auprès du duc de Broglîe. J'ai été si malade que je n'ai pas pu voir l'aimable petite fée, bien qu'elle ait habité ici durant un mois, mais on entendait quelques bruits de pas, de voitures ; à présent tout est rentré dans le plus grand silence, et je me fais l'effet de demeurer dans un mausolée, comme certains paysans dans la campagne de Rome. Seulement, ces paysans ont plus ou moins une famille, tandis que j'en suis réduit tout le jour à entendre, une perruche du voisinage qui crie : va-t'en, vilainl et qui ne sait que cela.
Voilà Tété qui s'enfuit. Moi qui prends plaisir aux longues journées sereines et chaudes, j'ai passé mon temps à dire mentalement des injures à la nature pour sa dureté envers les pauvres gens. M. Gavard me dit que vous ne sortez guère non plus, chère Mademoiselle, que vous vous promenez devant votre maison quand il fait beau. Mais vous avez madame votre mère et monsieur votre frère, cela vaut bien les montagnes d'Ecosse et les lacs et les bois.
GCII.
A LA MÊMK
Paris, 28 juUlet 1872.
Chère Mademoiselle, nous nous étions flattés de la nomination de M. Edmond Blanc et nous avons été bien loin de compte. Ses amis sont très irrités et en particulier M. Saint-Marc Girardin^ L'extrême droite n'a pas été dans tout cela aussi brillante que sur les ^^hamps de bataille.
Quelle tragique histoire que cette mort du jeune duc de Guise I Tant de coups répétés sur une même famille! tous ces pauvres jeunes gens semblent mourir , de travail et dans Teffort qu'ils font pour se rendre / dignes de leur pays, tandis que leur pays ne pense I guère à eux, et né pense même à rien qu'à vivre au I jour le jour entre Rabagas et les jeux de bourse. Cette I apathie est un bien mauvais symptôme. Quand un ! pays n'est plus capable ni de guerre ni de politique et 1 qu'il ne sait pas même défendre les saines lois de son j commerce, on peut bien craindre quô ses jours dans l'histoire ne soient comptés. Il est \r^ que les em-
pires meurent lentement, mais ilci'en est pas moins triste de se voir mourir.
Profitez-vous, chère Mademoiselle, de votre séjour en Angleterre pour lire les livres qui, sans qu'on sache pourquoi, ne passent pas Feau? On doit faire d'agréables découvertes en ce genre dans chaque pays.
Il en est de ces Wvfes comme de ces gens distingués de province, qu'on découvre par hasard, dont on n'avait jamais entendu parler et qui valent tout ce qu'on connaît. A la campagne, dans les vieux châteaux et parmi les familles lettrées, on doit faire de ces heureuses trouvailles, quand on y séjourne un peu de suite.
Ici, on ne fera pas de découvertes dans le catalogue des livres nouveaux. Sauf les tristes récits de guerre, il n'y a pas une herbe dans le jardin. La Revue des Deux Mondes elle-même semble épuisée, malgré l'activité désespérée de M. Buloz. Le Temps a néanmoins donné, il y a peut-être un mois, trois ou quatre articles de M. Scherer sur Gœthe qui ne sont peut-être pas très équitables, mais qui restent bien distingués.
La politique de M. Scherer aussi a son originalité. Il donne le spectacle inconnu de blâmer les fautes de son propre parti avec une hardiesse qui suppose le même courage que celui du champ de bataille. Aussi son parti, pour récompenser sa vertu, dit avec sans façon qu'il est sans doute vendu à l'ennemi.