LE CHAPEAU
A MONSIEUR U l V \ L PERE
Monsieur, j'ai appris par les journaux, comme tout le monde, que La Dame aux Camélias, ce premier et excellent chef-d'œuvre d'Alexandre Dumas fils, va trouver enfin sa vraie patrie à la Comédie-Française, et j'en ai ressenti une grande joie. Avec partialité sans doute, j'aime particulièrement, entre toutes les pièces du maître, ce drame ému, tendre, cruel, prime-sautier, qui a jailli comme une fleur.
Certes le poète qui l'écrivait a eu plus tard plus de réflexion, plus de pensée et de plus hautes visées qu'à ce moment-là ; il n'a jamais eu plus de génie. Car, alors, il avait cet immense bonheur dêtre encore exempt de tout système, de ne vouloir rien prouver, et d'obéir naïvement à son inspiration. La Vie lui avait fourni un modèle adorable et plein de grâce, que tout naturellement il avait purifié et idéalisé en le plongeant dans les vives flammes de l'amour, et ainsi, presque sans le vouloir, il avait créé une figure divine à qui ne manquent ni la réalité, ni la magie impérieuse de l'art.
Une femme qui aime et qui meurt dans tout l'éclat souriant de sa jeunesse, il n'y a pas de thème supérieur à celui-là, la poésie n'a jamais rien imaginé de plus
beau, et c'est par la plus heureuse fortune que Dumas fils avait trouvé justement à renouveler et à rajeunir cette donnée immortelle. Écrit en huit jours, sans repentirs, sans hésitation, avec la superbe ignorance du danger, ce drame plein de conviction et de certitude vous emporte dans la fièvre vous prend tout de suite au cœur et aux entrailles, et je ne sache pas de spectateur qui n'ait senti ses yeux mouillés de larmes lorsque viennent éclore sur le frontMe l'héroïne les tristes lys . de la mort.
J'assistais le !2 février t8o;2 h la première représentation de La Dame aux Camélias, dans la loge de Nestor Roqueplan, et ce soir-là on a pu voir les deux vieux Parisiens que nous étions faisant craquer leurs gants et applaudissant de toutes leurs forces.' Depuis trente-un ans, je n'ai pas manqué une des reprises du drame, et . toutes m'ont intéressé au plus haut point, car Margue- ■ rite Gautier est tellement et si bien la femme moderne que toute comédienne, pourvu qu'elle ait du talent ou même, à défaut de talent, une nature sincère et vraiment féminine, doit rendre curieusement un des mille aspects de ce personnage si profondément humain.
Enfin, de jour en jour la pièce m'intéressait davantage ; de jour en jour je savais plus de gré à Manon et à Des Grieux ressuscites de s'être ilébarbouillés de leur infamie, et, revenus au monde pour nous charmer, de n'avoir plus mêlé de fange à leur jeune amour. Je savourais le délicat plaisir d'entendre exprimer des sentiments qui n'ont rien de faux, ni de maniéré, ni d'emphatique, ni d'affecté dans le simple. Mais quelque chose troublait profondément mon plaisir et m'agaçait jusqu'à la haine, jusqu'à la rage; et ce quelque chose, monsieur, c'est une idée que vous avez eue, et dont je ne vous fais pas mon compliment.
Oui, cette idée, c'est bien vous qui l'avez eue; elle vous est personnelle, elle vous appartient en propre, car j'ai beau relire La Dame aux Camélias dans toutes
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les éditions, je ne vois pas du tout que Dumas ait été votre complice, et qu'il ait encouragé en aucune façon la grossièreté que vous commettez avec une innocence qui désarmerait les tigres. Lorsqu'à la scène quatrième du troisième acte, vous vous présentez sur le seuil delà porte en demandant : Mademoiselle Marguerile Gautie?' ? vous avez votre chapeau sur la tête, et je ne sais qui vous a permis cette tenue de recors dans l'exercice de ses fonctions, car la pièce imprimée dit : Scène IV. M. Duval, Marguerite: et elle ne dit pas : M. Duval, avec son chap^mu sur la tête, Marguerite. Oui, monsieur, vous pensez d'abord que la Dame aux Camélias est une intrigante, une fille des rues, une vulgaire courtisane qui veut ruiner votre fils, et alors en lui parlant, vous gardez votre chapeau sur votre tête: puis, en écoutant Marguerite, vous vous apercevez qu'elle a du cœur, qu'elle n'est pas la première venue, et qu'elle aime Armand jusqu'au suprême sacrifice; vous lui dites : Pardon, madame, je me suis mal présenté tout à l'heure; je ne vous cunnaissnis pas: je ne pouvais prévoir ce que je découvre en vous. Et seulement alors, vous ôtez votre chapeau !
Ohl nlonsieur Duval! perraettoz-moi de vous le dire, vous me rappelez trop à ce moment-là que vous avez été le maître de Jocrisse, et entrer dans une maison avec son chapeau sur la tête ne prouve rien, sinon qu'on est un goujat. A qui voulez-vous que je parle, au comédien ou à l'homme? Au comédien, je dirai ceci : ayant à exprimer un revirement complet dans vos sentiments et dans votre façon de penser, c'est vous en tirer d'une façon beaucoup trop simple que de figurer ces évolutions de l'âme par un chapeau d'abord non ôté, puis ôté ensuite! Ces moyens de Tabarin, gardant et ùtant son chapeau, qu'en eût pensé la grande Clairon, cette pure comédienne qui interdisait à l'actrice l'usage du fard, car elle voulait que rien n'altérât la souplesse et l'impressionnabilité du visage, qui seul doit traduire
les nuances les plus variées, les plus délicates et les plus subtiles? Et qu'en eût pensé même Deburau, le spirituel mime, qui d'une fugitive contraction, d'un clin d'œil rapide, savait tout expliquer et tout dire? C'est pourquoi, comédien chargé du rôle de Duval, ne délègue pas à ton chapeau le soin déjouer la comédie, puisque tu as pour cela un visage I
Mais à l'homme, monsieur, au véritable Duval que vous êtes, j'ai bien d'autres choses à dire. Je suis vieux, mais vous l'êtes aussi, et vous ne devez pas ignorer que toutes les femmes sans exception ont droit à votre respect, car ce que vous devez honorer et vénérer en elles c'est la Femme, dont il a plu à Dieu de faire un être auguste. Ne soyez pas, monsieur, plus fier que Louis XIV. Ses historiens nous apprennent que dans l'éclat de sa gloire, dans le triomphe de son pouvoir sans bornes, il ne passait pas devant une fille de chambre sans la saluer; ne craignez pas de vous abaisser en imitant sur ce point le grand Roi. Mais bien plus, chez elle surtout, vous devez votre salut à la dernière des drôlesses, et pour vous être sacrée, pour avoir droit à vous imposer le signe extérieur du respect, il suffit qu'elle montre la forme apparente de la Femme.
Pourquoi ne saluez-vous pas Marguerite Gautier? Est-ce parce qu'elle ne s'est pas bornée à désirer ["œuvre de chair, en mariage seulement ? En vous plaçant à ce point de vue, vous viius exposerez fort, lorsque vous entrerez dans les salons les plus estimés et les plus considérables, à laisser quelques honnêtes dames non saluées. Mais celles-là du moins se donnent! Prenez garde, car logiquement, si le cavalier qu'elle a daigné distinguer a eu le précieux honneur de faire accepter à la dame un joyau, un bibelot, une perle noire, vous arrêterez net l'élan que vous aviez pris pour ôter votre chapeau, et vous resterez coiffé, comme un grand d'Espagne. Ceci vous engage plus que vous ne pensez; à ce jeu, vous risquez fort de n'user aucun chapeau, et de
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garder toujours l'aspect réservé d'un flacon bouché à l'émcri.
Mais enfin, cette femme que vous ne daignez pas saluer, qui est-elle? Relisez, monsieur, en tête du roman où vous êtes né tout d'abord, le merveilleux morceau écrit par Jules Janin, admirable préface d'un livre admirable. Voici comment le modèle vivant de Marguerite Gautier, Marguerite Duplessis ou Alphonsine Plessis apparut à Jules Janin et à Liszt, dans le foyer d'un théâtre du boulevard :
« Il (Liszt) se demandait quelle était cette femme, si « familière et superbe, qui l'abordait la première et « qui, après les premières paroles échangées, le trai- « tait avec une certaine hauteur, et comme si ce fût « lui-même qui lui eût été présenté, à Londres, au « cercle de la reine ou de la duchesse de Sutherland?
« Cependant, les trois coups du régisseur avaient « retenti dans la salle, et le foyer s'était vidé de toute a cette foule de spectateurs et de jugeurs. La dame « inconnue était restée seule avec sa compagne; elle « s'était approchée du feu ; elle avait posé ses deux « pieds frissonnants à ces bûches avares, si bien que « nous pouvions la voir tout à notre aise, des plis « brodés de son jupon aux crochets de ses cheveux « noirs. Sa main, gantée à faire croire à une peinture, « son mouchoir orné d'une dentelle royale, aux oreilles, « deux perles d'Orient à rendre une reine jalouse. Elle « portait toutes ces belles choses avec autant d'aisance « que si elle fût née dans la gaze et dans le velours, «( sous quelque lambris des grands faubourgs, une « couronne sur sa tète, un royaume à ses pieds. Ainsi « son maintien répondait à son langage, sa pensée à « son sourire, sa toilette à sa personne, et l'on eût « cherché vainement sur les hauts sommets une créa- « turc qui fût en plus belle et plus complète harmonie « avec sa parure, ses habits et ses discours. »
Telles sont, monsieur, et se comportent les femmes
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que vous ne saluez pas. De quelle chair céleste et de quel azur sont donc pétries celles que vous saluez, s'il en existe! Les évêques n'avaient peut-être pas raison d(? s'agenouiller devant madame de Pompadour pour lui mettre sa pantoufli? ; mais vous, monsieur Dnval, vous tombez tout à fait dans l'excès contraire.
D'ailleurs les gens qui gardent leur chapeau sur leur tête lézardent, non pas du tout parce qu'ils se trouvent en face de telle ou telle personne, plus ou moins digne de leur respect; mais uniquement, parce qu'il est dans leur tempérament, dans leur âme spéciale et dans leur génie particulier de garder leur chapeau. C'est môme à propos d'eux qu'on inventa la société du chapeau vissé, dont notre regretté confrère Marc Fournier fut, sans conteste, un des plus hauts dignitaires.
Jeune homme plein d'ardeur etde foi, il voulut forcer et forçait les directeurs à jouer des drames littéraires; il venait à bout de ces tyrans par l'intimidation : ce n'était pas le moment d'ôter son chapeau. Plus tard, devenu directeur à son tour, il fit comme ses prédécesseurs ; il joua La Biche au Bois et Le Pied de Mouton, devint extrêmement riche, posséda des palais et toutes les femmes qu'il voulut; pourquoi aurait-il ôté son chapeau, à présent qu'il était le maître du monde? Enfin le malheur s'abattit sur lui ; vieux et malade, il dut reprendre la plume de l'homme de lettres ; personne ne le voyait dans la chambre-prison oii il entassait des lignes de copie ; ce n'était plus la peine d'ôter son chapeau.
Sur ce chapeau vissé le poète Glatigny avait composé, non une parodie d'Eschyle, ces deux mots hurleraient d'être accouplés; mais une tragédie imitée de celle d'Eschyle. C'étaient la Puissance et la Force et le dieu Héphaistos clouant le Chapeau sur la tête de Marc Fournier, comme le Titan au sommet des rochers qui pendent sur le précipice. Des divinités particulières au boulevard du Temple venaient consoler le Chapeau, i\
titre d'Océanides; mais, moins heureux que Promètheus, le Chapeau savait qu'il était vissé et cloué définitivement, et ne serait jamais délivré par Héraklès.
Monsieur, écoutant la comédie de Scribe : Le \erre d'Eau, ou les Effets et les Causes, je trouvais que Bolingbroke s'exprime d'une façon bizarre. Le jeune Masham ayant murmuré dans son sommeil ces mots : Une grande dame! Bolingbroke inquiet, se dit : Une yt-ande dame! serail-ce la mienne? ie pensais, moi, qu'il aurait dû dire : Ce Jeune homme parle d'une grande dame; s' agiraitil de lady Bolingbroke ?
J'exprimais timidement cette opinion, mais les sociétaires de la Comédie-Française m'affirmèrent que je n'y entendais rien, et que dire : Une grande dame! serait-ce la mienne? c'est du théâtre. Entrant dans un ordre d'idées analogue à celui-là, peut-être me direzvous, monsieur, que garder son chapeau sur sa tête en entrant chez une femme qui n'a pas été irréprochable, c'est DU THÉÂTRE. Néanmoins, à votre place, je profiterais de la reprise de La Dame aux Camélias à la Comédie-Française pour tenir mon chapeau à la main , et pour sacrifier ainsi le Théâtre à la Vérité. Et ainsi, un effet de scène grossier, misérable — et trop facile! — ne déparerait plus une œuvre, d'ailleurs parfaitement belle.
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