‹ Lettres chieriquesChapitre 16 sur 47 · ROMANS NOUVEAUX · texte numérisé non relu

ROMANS NOUVEAUX

A ALPHONSE D A r D E T

Mon cher ami, vous et quelques grands écrivains dont les noms sont sur toutes les lèvres, élevant le roman à la hauteur du poème et de la comédie, vous aviez remplacé la fausse invention par l'intuition instinctive et par l'étude patiente, le vague ron-ron par le style ferme et sobre, les jeux d'esprit par une absolue sincérité, et il nous semblait que cela était bien ainsi. Mais comme nous voilà bien loin de compte ! 0 mon ■ami, je viens de lire quelques romans récents, et je suis aifadi, écœuré, ivre de sucre candi, troublé par tout ce qui tient dans ce vers type de Musset : Boire du lait sucré dans un maillot vert-tendre !

0 ciel! revoir les défuntes Astrées, les Lignons abolis, les moutons figés, vivre de nouveau avec les Eglés qui ont un pied de rouge sur les joues et avec les Tircis en culotte courte, ornés de nœuds nacarat! Quoi! ce monde de convention deux ou trois fois mort, que nous avons vu éraflé, usé, efl'acé sur les panneaux gondolants, dans les boiseries pourries, les Gidalises en . tablier et les Silvandres visant un oiseau écarlate, je serai condamné à le contempler de nouveau, et à regarder les bergères idiotes aux nez en trompettes,

peintes avec des hachures! Et ce n'est pas les personnages de Watteau, égarés dans l'idéal et divinement tristes, ce n'est pas les Dianes de Boucher avec leurs cuisses crayeuses fouettées de rouge, ce n'est pas les paysans et les galants de Lancret et de Pater vêtus de satins aux plis cassés, qui vont me donner leur charivari de guitares et de flûtes; les acteurs qu'il me faut subir, c'est les plus mauvais Myrtils de leurs plus piètres imitateurs, ceux que les décorateurs de campagne peignaient pour vingt-cinq francs au-dessus des portes, du temps où les marquises gardaient les vaches!

Mais, mon ami, je vous entends me dire : « De quel Lignon parlez-vous et de quels bergers? » Hélas! je vous parle des bergers inévitables et du Lignon qui ne saurait être éludé ; de ceux que nous amènera nécessairement la littérature peu dégoûtée qui se plaît à analyser les fanges, les choses immondes, les détritus de tout, et tout ce qui s'en va le matin dans le tombereau à ordures. C'est une loi physique — et morale — que la réaction est égale à l'action : aussi le progrès n'estil qu'un vain mot! Tu sèmes des Hans d'Islande qui boivent le sang chaud dans des crânes, et tu recueilles des petites Fadettes parlant un langage précieux au bord des fontaines. Naturellement, les violences ensanglantées de 1830 devaient aboutir à des bergeries, et nous ne les avons pas échappées. Heureusement que George Sand avait du génie, sans quoi nous aurions passé de mauvais quarts d'heure.

Oui, je frissonne et j'ai froid jusque dans la moelle des os, en pensant que toutes les charognes seront expiées par une quantité égale de roses, et que nous serons douloureusement ensevelis sous cette pluie de feuilles de roses qui ne Unira jamais. La réaction ! il faut toujours y songer, car il n'y a pas un mouvement qui ne sera balancé par u-n mouvement en sens contraire. Ça m'est égal que Chariot s'amuse, sinon que je le déplore pour lui ; mais ce que je ne puis lui pardonner,.

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c'est les fades églogues d'amour, les madrigaux, les romances, les nœuds, les vœux, les llammes empruntés aux plus mauvais jours du dix-septième siècle, qui naîtront de son amusement stérile; car l'univers a de la suite dans les idées et ne consent pas à finir.

Je ne craindrais rien, mon ami, si au moment où un excès se produit, je ne songeais avec épouvante au moment où se produira fatalement l'excès contraire. Le pauvre Aubryet prétendait audacieusement que les régicides étaient tous devenus des chambellans de Napoléon, et peut-être n'exagérait-il que dans une certaine mesure. <^ Du coup, dit notre ami Zola dans son hardi roman Pot-Bouille, le flot d'ordures battit de nouveau les murailles du trou empesté. Adèle ellemême, qui prenait le bagou de Paris, traitait Louise de morue... » Je n'ai pas le courage de blâmer Adèle, et peut-être est-elle dans son droit en traitant Louise de morue ; Zola lui-même, en nous décrivant les relents, les haleines pourries, les odeurs qui montent des plombs et des cuisines, peint la vie de Paris en historien ; mais ce qui me désole, c'est tous les ylang-ylang, tous les ixoras, toutes les parfumeries, les vinaigres, les Bully, les eaux de Cologne qui en résulteront, et dont nous serons empestés.

Oui, une violence en appelle une autre, et la crée nécessairement; peut-être n'y a-t-il pas d'autre raison pour rester dans la juste mesure, mais celle-là suffit. Sous la Restauration, il y avait dans mon pays un vieux gentilhomme qui s'affligeait en assistant aux persécutions d'aumônerie et de sacristie. ^ « Mais que vous importe? lui disait son petit-fils, puisque vous êtes très religieux et pratiquant? — En effet, répondait le vieillard, personnellement ces exigences ne me gêneraient en rien, mais tandis qu'on m'oblige à des billets de confession, je pense au temps, moins éloigné que tu ne crois, où on vous imposera des billets d'athéisme, et au point de vue de la liberté, l'un vaut l'autre. » Ce

bonhomme était dans le vrai, à ce qn'il me semble, et je pense exactement comme lui. Les plus farouches inspirations de Rollinat ne me paraissent point excessives, et je me plais même à l'entendre décrire Une dame au teint mortua'n'c, Dont les cheveux sont des serpents; seulement, je ne puis m'ernpêcher de m'attrisler en songeant aux innombrables bouquets à Chloris qui naîtront de ses champignons vénéneux, et je vois déjà les faveurs roses dont ils seront attachés ! U Muse tragique! déguise-toi sous la pourpre ou sous le haillon; déchire tes victimes avec le surin ou avec le glaive; donne-leur à boire le fil en quatre de l'assommoir ou le poison que Médée apporta dans Athènes; cuisine l'arlequin d'un sou ou le sanglant festin d'Atrée; linalement, tu ne perdras pas moins tes peines, car la romance est collée à notre peau comme la tunique du Centaure à celle d'Héraklès, et tu as beau t'escrinier, tout finira toujours par de la parfumerie et de la confiserie, par de la pommade à la violette et des dragées à la vanille. Ce n'est donc pas la peine de faire tant la maligne, et de vouloir montrer la vérité dans sa sauvage horreur. Ne soyons pas si ambitieux, et tâchons seulement d'éviter la romance, la crème de cacao et le parfait-amour, ce sera déjà cela.

Je ne suis pas de ceux qui rient et lèvent les épaules de pitié en regardant la peinture impressionniste. Lutter ^vec le vrai, vouloir peindre les frissons, l'air ambiant, les horizons vagues, la transparence des feuillages, les jeux compliqués de la lumière, etle personnage humain tel qu'il est, incertain, guindé, formant une masse où disparaît l'importance convenue du visage, ce n'est pas déjà si bête. Il est horriblement facile de s'esclaffer en regardant une marine où le bateau à vapeur, juché au haut de la toile, semble n'avoir aucun point d'appui et devoir s'écrouler sur la partie inférieure de la bordure, et il n'est pas malaisé non plus de se tenir les côtes en contemplant les frotteurs de parquet, égale-

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ment suspendus en Tair et qui, selon toute apparence, vont dégringoler. C'est tout de suite fait de dire : « Quelle absurdité! » mais si les moqueurs implacables consentaient à étudier la nature, peut-être verraient-ils quelle se permet quelquefois ces singularités, et que sa perspective n'est pas tout à fait aussi régulière que celle de l'École.

Moi, des impressionnistes je veux bien tout, les arbres jaunes, les Venises flottant dans la brume, les mers d'un bleu pâle strié d'or, les'habits noirs plus noirs que l'Erèbe, et les jeunes femmes à l'air imbécile, éblouissantes comme des potées de fleurs; j'aime tout mieux que le lieu commun, que l'imitation de l'imitation, et que la leçon toute faite. Cependant une idée m'obsède et me tourmente : je pense que les névroses, les délicatesses, les subtiles recherches, les efforts d'amour de ces coloristes extasiés susciteront forcément— près d'un siècle après David! — des Grecs de tragédie, nus comme des vers de terre, et coiffés de casques ! non des casques de l'archéologie trouvés à Mycènes lors des fouilles récentes ou dans le trésor du roi Priam, mais des bons casques de pompiers, à aigrette et à queue. Et alors c'est toujours la même chose, et ce n'était pas la peine d'égorger les classiques et de leur manger la cervelle.

Oui les romans trop boueux m'ont écœuré, parce qu'ils feront couler des flots d'eau de rose ! N'est-ce pas? nous abandonnons aux Jocrisses des provinces perdues l'argument avili et usé qui consiste à dire : « Je peins le libertinage pour en dégoûter les hommes. » L'expérience prouve trop que l'homme est imitateur c[uand même, et les sanglantes fêtes de la place de la Roquette ne dégoûtent pas du tout du crime les jeunes scélérats, qui par avance vont se voir guillotiner, en se disant gaiement : « Voilà comme je serai dimanche ! » Mais un argument s'est produit, en apparence plus sérieux. — « Du moins, disait l'autre jour un écrivain

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de grand mérite, le Vice ouvre à l'art des horizons nouveaux et des mondes infinis. »

Eh bien, pas du tout ! Je causais de cela avec une mégère en cheveux blancs, belle, terrible et savante, qui a été l'admiration et l'épouvante de toute une époque, et qui a passé pour avoir reculé les limites du raffinement et de la perversité. — « Vous savez quelle a été ma vie, me disait-elle, eh bien! moi à qui rien n'est inconnu, je ne sais pas ce qu'est le Vice, ou plutôt je sais que le Vice n'existe pas, du moins avec les complications que l'esprit moderne lui prête. Les choses que nous devons faire sont en noml3re très restreint, et également celles que nous ne devons pas faire. Il n'y a pas tant de règles à violer qu'on se l'imagine, ni tant de principes à offenser, et voyez comme les anciens, qui ont tout trouvé, ont bâti leurs tragédies sur un petit nombre de crimes. Encore avaient-ils des lois à enfreindre, des Dieux à outrager, et vous savez comme cet élément indispensable nous manque. Il y a bien les colères, les châtiments et les vengeances de notre unique dieu, la Pièce de Cent Sous, qui attendent leur Balzac; mais ce dieu-là, ce n'est pas nos passions qui le blessent, et il en veut surtout à ceux qui n'ont pas su le dompter et le vaincre. »

Ainsi me parlait la tranquille vieille au front pâle qui naguère fut Messaline et Locuste, et je con)pris alors pourquoi les livres picrates lui semblent aussi indifférents que des berquinades. Mais tout cela ne vous regarde pas, cher ami, vous dont l'art est chaste, simple et grand, comme celui des vrais créateurs. Laisse^ donc s'enfuir dans la boue le ruisseau empesté et, comme vous avez coutume, faites des chefs-d'œuvre, tout bêtement, sans avoir souci d'autre chose que de la bonne écriture et de la sincérité.

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