A M. E.MILE PERRIN
Oui, monsieur, en tout ce qui touche le théâtre et les arts qui concourent à sa splendeur, vous êtes un maître incontesté. Vous l'avez prouvé si brillamment et depuis si longtemps et par tant de créations diverses, qu'il serait absurde et fou de contester une telle vérité , dont l'évidence nous crève les yeux. Oui, vous le dites fort bien et j'en suis persuadé comme vous, quoi qu'il pense ou croie en penser, notre excellent confrère Sarcey est lui-même de cet avis. Le plus embarrassé et le plus habile aussi est celui qui tient la queue de la poêle, et celle que vous tenez est de toutes la plus lourde, la plus brûlante et la plus difficile à manœuvrer.
Assurément, il faudrait qu'on voulût bien dire, avec bon sens et bonne foi, comme vous le souhaitez : // y a à la tête de ce théâtre un homme qui travaille, qui est assidu, qui sait son métier, et, si les choses ne vont pas tout à fait bien, c'est qu'il est difficile qu elles aillent mieux. Mais enfin, comme les questions que vous avez traitées sont infiniment subtiles et complexes, doivent être élucidées souvent par le tact, par la divination, par le sens intuitif et ne comportent aucune vérité absolue,
n'est-il pas permis au premier artiste venu d'en causer avec vous, ne fût-ce que pour rassembler sa pensée et pour s'éclairer lui-même?
Certes, il faut une mise en scène, car la Pensée ne peut pas se promener toute nue sur le théâtre, comme une Nymphe dans les bois: mais quelle mise en scène faut-il? Là est la question et toute la question. 11 y a, monsieur, deux sortes de théâtre. Dans le théâtre courant, qui ne se préoccupe que de l'action matérielle, et qui ne fait voir par la parole écrite ni les profour deurs de Tàme humaine, ni la nature extérieure, ni ce qu'il y a au delà de la vie, l'auteur n'est qu'un associé du metteur en scène, du machiniste et du peintre, à qui il laisse le soin de montrer à nos yeux et à notre esprit tout ce qu'il n'a pas su ou voulu peindre.
Mais il y a aussi le théâtre du Poète, et par le mot Ijoète, j'entends le créateur, soit qu'il écrive en vers ou en prose, celui qui, à l'imitation du divin Ouvrier, n'a pas besoin d'autre chose que du Verbe tout-puissant pour créer des mondes. Celui-là, rien qu'au moyen de la parole, fait frissonner l'herbe et les feuilles, ouvre des échappées sur le ciel, nous fait pénétrer dans les cœurs des héros et des scélérats comme dans des cavernes sombres, et il est lui-même le musicien, le décorateur et le machiniste de son poème. Je ne dis pas que son œuvre, à la représentation, doive se passer de machines, de décors et de costumes matériels; mais ils ne sont et ne peuvent être que la reproduction et le décalque de ceux que le Poète a inventés avec son art souverain.
De là ce principe, c'est que dans le théâtre d'ordre supérieur (et c'est le seul dont nous ayons à nous occuper, puisque nous sommes à la Comédie-Française) tout doit être subordonné à la volonté du vrai créateur. Il ne s'agit pas de représenter Rome ou Venise en telle année, telles que nous les donnent l'archéologie et Ihistoire, mais Rome ou Venise telles que les a vues le
Poète dont nous interprétons l'œuvre. Or, à l'heure où nous sommes, tous les théâtres, sans exception, se placent à un point de vue exactement contraire à celui-là, et il faut hien le dire, le mauvais exemple est venu de l'Opéra, où on ne s'inquiète que de l'histoire et de la couleur locale en elles-mêmes, sans chercher jamais quelle a été la conception du musicien. Nous le voyons clairement par la représentation du céleste Don Juan de Mozart, qu'on a allongé et étiré jusqu'à ce qu'il fût assez long pour remplir exactement jusqu'au hout le lit de Procuste.
Nous l'avons vu mieux encore lorsque la Semimmide fut transportée à l'Opéra; on imposa au pauvre Rossini, qui n'en pouvait mais, une Bahylone dont il n'avait pas eu, et pour cause, la conception, toute l'Assyrie des fouilles de Ninive, les colonnes à chapiteaux faits de bœufs adossés l'un à l'autre, à rinceaux coupant les fûts légers, et les terribles laureaux à tète humaine, coiffées de tiares, aux barbes calamistrées et aux ailes frisées.
Ces taureaux, et l'architecture bleue et rouge, nous les avons retrouvés à la Comédie -Française dans Esther; oui, c'était bien l'Orient grandiose d'Assuérus, et la farouche menace des monstres hiératiques. Pour que l'harmonie fût complète, il n'y manquait plus rien... que les vers de La Légende des Siècles; mais quant aux tendres et délicieux vers de Racine, ils avaient peur de ces grands diables de taureaux, et on entendait frémir, comme des colombes gémissantes, ses chastes rimes caressées pour les lèvres ingénues des demoiselles de Saint-Cyr. Le Poète (['Esther, qui de même que tout son temps, n'y cherchait pas malice, avait voulu montrer simplement un des cotez du sallon oh se fait le festin. Pourquoi le contraindre à être plus archéologue qu'il n'a su et voulu l'être? Trop de taureaux I
Je sais bien qu'on ne se rapprend ni l'enfance, ni
rignorance, ni la naïveté, et que- nous serions puérils au delà de notre droit si, lorsque nous représentons leurs œuvres, nous commettions l'erreur d'accentuer par le décor et par la mise en scène les fautes des génies, fautes qui appartiennent à l'époque où ils ont vécu, bien plus qu'à eux-mêmes. Phèdre a beau s'écrier : // me semble déjà que ces murs, que ces voûtes, Vont prendre la parole... nous n'en serions pas moins criminels si nous montrions des voûtes dans le palais du roi Thésée, Je dis, non qu'il faille appuyer sur ces défauts et les souligner servilement, mais que nous devons ne pas contrarier, dans son ensemble et dans son sens intime, la conception qu'a eue le Poète de telle patrie historique ou légendaire. Tout cela est une affaire d'appréciation, de tact et de mesure, et tout sera bien si l'on veut servir fidèlement le Poète, et non pas le régenter et le remettre sur les bancs de l'école. Certes, lorsqu'on reprend Psiché, cette belle œuvre poétique, il serait impie de s'attacher à la lettre pour imposer à Molière un décor qui reproduirait exactement cette indication : Le théâtre devient un autre palais magnifique, coupé dans le fonds par un vestibule, au travers duquel on voit un jardin superbe et charmant, décoré de plusieurs vases d'orangers et d'arbres chargez de toutes sortes de fruits. Si le plus grand des poètes a ignoré que les orangers poussent en pleine terre dans les îles de la Grèce, ce n'est pas à nous, fils pieux, de l'en faire souvenir. Mais du moins, nous devons nous inspirer de sa description naïve pour ne pas emprisonner sa jeune déesse et son éloquent Amour dans un décor à bibelots et à curiosités d'Alma-Tadéma. Car Molière, dont la pensée plane au-dessus des formes changeantes, est l'historien de l'âme humaine, et non celui des armes, des vases et des architectures.
Ce faux système de brutale vérité historique, ne tenant pas compte de l'œuvre, qui, je le répète, nous vient de l'Opéra, j'en ai pu apprécier toute la fausseté
lorsque fut montée à la Comédie On ne badine pas avec Vamour. On lut et on relut attentivement la pièce, pour déterminer l'époque approximative où elle devait se passer. Cette époque une fois choisie d'après les meilleures probabilités, on y conforma rigoureusement le costume d'après les documents les plus authentiques, et tant pis pour Musset, toutes les fois que son texte fut en désaccord avec le costume bourgeois, la poudre et le tricorne dont on avait affublé Perdican.
Ainsi la chaîne qu'il donne à Rosette devint un obstacle, un malheur, un véritable désastre, car cette chaîne malencontreuse n'avait aucun droit de s'étaler sur une veste, et le poète de Rolla fut le pelé, le galeux d'où venait tout le mal. On ne se dit pas que sa prose divine ne s'accordant pas au vêtement choisi, c'est le vêtement qu'il fallait changer; une telle solution eût été trop simple. Pourtant il n'y avait pas besoin d'aller bien loin pour trouver le vrai costume de ce Perdican, qui habite le pays enchanté de Musset et de Shakespeare, le costume même qui admet et veut la chaîne d'or! Notre grand Watteau, qui fut le vrai peintre de la Comédie, les a peints élégants et tristes dans la brume lumineuse, ces jeunes seigneurs en casaque de soie, au manteau léger, dont les cheveux blonds voltigeants n'ont jamais subi l'affront de la poudre! Mais comme cet artiste divin, frère do Marivaux, est le seul qui, dans ses figures idéales, ait délicieusement amalgamé le théâtre et la vie, il est le seul aussi que le théâtre ne consulte jamais, peut-être parce qu'il entraînerait les comédiens vers les parcs où bruissent les noirs feuillages et les fontaines sonores. Or, un ancien administrateur de la Comédie, qui depuis longtemps a pris sa retraite, me disait un jour avec une rage mal dissimulée, en parlant d'un de nos confrères : «Jamais nous ne nous arrangerons avec ce sauvage de X... I II veut des paysages, et nous, nous ne savons planter et nous ne VOULONS savoir planter que des salons. »
Heureusement, monsieur, vous avez changé tout cela. Vous plantez des paysages où, comme dans celui du Sphinx, frissonne le pâle regard argenté de la lune, et la Comédie ne s'en trouve pas plus mal; quant aux salons, vous leur avez donné une vérité et une élégance inconnues jusqu'à vous; mais sur ce point, j'hésite, et je ne sais si nous devons nous en affliger ou nous en réjouir. Vous avez tout à fait raison de dire que le public veut retrouver au théâtre l'image de la vie, telle qu'il la voit et la connaît, et il est hors de doute qu'il y a dans tout salon des poufs, des crapauds, de larges fauteuils carrés, de lourds canapés couverts d'étoffe, et toutes sortes de meubles habillés des plus belles soies, dont le riche vêtement ne dissimule qu'à demi la laideur architecturale. Et s'il est juste de ne pas dédaigner la réalité, l'art étant un choix, il faut aussi faire entrer en ligne de compte le plus ou moins d'importance que les objets prennent dans notre esprit. Quand nous entrons dans un salon, nous voyons très peu les crapauds et les poufs, ils ne nous occupent pas, et nous sommes infiniment plus frappés par le moindre regard humain ou par le moindre objet d'art dans lequel s'affirme la pensée humaine. Donc, une scène représentée étant un tableau, les objets matériels n'y doivent pas tenir plus de place qu'ils n'en tiendraient dans un tableau de peintre bien composé.
Oui, la vérité! à condition qu'elle soit idéale, et le salon encombré est aussi faux idéalement que le salon trop nu. Gardons-nous de confondre la vérité avec la vulgarité trop familière. Montigny, par exemple, ce très grand, très sagace et très ingénieux metteur en scène, ne sut jamais rester sur ce point dans une juste mesure.
Je me rappelle ma stupéfaction lorsque je vis jouer pour la première fois Le Pow et le Contre, d'Octave Feuillet. Sous prétexte de représenter la vie comme elle est, les deux interlocuteurs ne cessaient de se lever et de s'asseoir, et s'asseyaient tour à tour sur tous les
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meubles du salon. 11 y avait aussi une lampe, qu'ils déménageaient fidèlement sur toutes les tables et toutes les consoles qui pouvaient la supporter. Quelles sont ces mœurs-là, et n'était-ce pas bien le cas do dire : « Qui veut trop prouver ne prouve rien?» De plus, pour que l'illusion fût complète, Montigny avait supprimé la boîte du souffleur, parce qu'il n'y a pas de souffleurs dans les salons! Mais dans les salons, il n'y a pas non plus de salles de spectacle, et il aurait fallu aussi supprimer la rampe, la salle, les loges, les spectateurs, — et même la prose, car dans la vie on ne parle pas en prose écrite !
Enfin, nous ne nous lassons jamais des splendeurs évoquées par le Verbe, tandis qu'en face des splendeurs matérielles, la satiété nous vient tout de suite. N'est-ce ce pas trop prouvé par les décors à transfoi'malions, du boulevard, dont l'œil se lasse au bout d'un instant, et par leurs apothéoses de tringles, où quatre cents femmes no font guère plus d'eff"et que quatre femmes? Yoilà pourquoi le vrai Poète, qui sans avoir besoin de personne, crée avec une variété inépuisable, désire qu'on lui épargne le plus possible le bois chantourné^ les décors à plantation, les praticables inutiles, et surtout la tapisserie de tapissier, qui invinciblement éveille une idée de boutique. Ce dont on ne saurait trop vous louer, monsieur, c'est que vous avez toujours su combiner ces éléments avec un tact exquis et leur donner justement l'importance qu'ils méritent. Sarcey a raison aussi, lorsqu'il défend le Poète, car, monsieur, quelle que soit votre bonne volonté et la bonne volonté de tous, la Matière, au théâtre, tend à se substituer au Verbe, et l'exhibition à la poésie. Parfois la Matière y met de l'hypocrisie et dit à l'Art sacré d'Eschyle et d'Aristophane : J'ay mon Dieu que je sers; vous servirez le vostre : Ce sont deux puissants Dieux. Mais l'Art se tient sur ses gardes; ce bloc enfariné ne lui' dit rien qui vaille; pareil au guillotiné par persuasion de Cha-
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vette. il a de la méfiance, et il répond comme le petit Joas : Il fnut craindre le mien. Lioj seul est Dieu, Madame, et le vostre nest rien.
Cependant il faut interpréter, mais avec beaucoup de discrétion et d'une main légère. Nous ririons si on nous montrait Achille en chapeau à plumes et en tonnelet, mais il no faut pas non plus en faire un Grec dont Racine serait trop étonné. Comme vous l'en félicitez avec justice, Mounet Sully se costume admirablement. Dans Iphigénie, il est tout à fait bien le Pélèiade Akhilleus aux pieds légers et à la longue chevelure^, venu de la Phthiotide sur ses nefs noires, et pour ma part, je me réjouis dans mon cher cœur en le voyant coiffé du casque au triple panache à aigrettes de fils d'or, et serré dans une cuirasse qui moule ses pectoraux ; j'aime sa ceinture de bronze et ses cnémides d'étain ; mais on ne peut s'empêcher de le penser on le voyant ainsi exactement vêtu comme le héros qui interpellait l'Atréide par ces âpres paroles : Lourd de vin, œil de chien, cieur de cerf! il faut alors qu'il soit bien effronté pour appeler Klytaimnestra : Madame!