‹ Lettres chieriquesChapitre 20 sur 47 · A JULES VALLES · texte numérisé non relu

A JULES VALLES

Mon cher ami, en vos beaux livres écrits dans une langue ferme, claire, précise, excellemment française, vous avez tort de dire systématiquement que les bacheliers n'arrivent jamais en rien. J'en connais un, nommé iMisery, qui est chiffonnier, et qui vit très bien de son état. J'ai fait sa connaissance un de ces malins derniers, en revenant de la comédie, qui maintenant, comme vous le savez, finit le matin. Je m'étais arrêté sur la place Notre-Dame argentée par un clair de lune magnifique, et dans l'espoir d'allumer ma cigarette, je frottais l'une après l'autre mes allumettes sur un des côtés de la boite; mais pareilles à Hippolyte, roi de Trézène, elles persistaient à ne pas s'enflammer. Je maudissais par les mots les plus abhorrés la Compagnie générale des allumettes chimiques, lorsque je vis venir à moi, la hotte au dos et le crochet à la main, un grand vieillard très semblable cà lEschyle du tableau d'Ingres. Il ôta de ses lèvres son court brûle-gueule tout noir, dont le fourneau était un brasier incendié , et me le tendit poliment. Moi, voulant le remercier de mon mieux, je lui dis :

— « Merci, citoyen 1

— Oh! non, pas cela, pas citoyen! me dit le chiffon-

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nier, qui se mit à marcher à côté de moi. Un citoyen, c'est un liomme qui fait partie de la cité, et qui la gouverne; moi. il est vrai que j'en fais partie dans une certaine mesure, principalement la nuit, mais je ne la gouverne pas du tout! Les citoyens aujourd'hui, c'est les hourgeois; or, monsieur, je ne suis pas un hourgeois. L'hiver je ne donne pas de bals blancs, ni de bals roses; je ne fais pas courir, je ne me promène pas autour dû lac à cheval ou en voiture, je ne lis pas de romans vertueux, je ne suis pas abonné à la Revue des Deux- Mondes, et je ne vais pas à la mer sur les plages à la mode. Tout bonnement je me promène la nuit dans l'inextricable Paris, dans la belle et grouillante forêt de pierre, et je ramasse des chiffons avec mon crochet!

— Mais, lui dis-je, vous n'avez pas toujours exercé cette sage profession ?

— Non, dit Misery, on est si bête quand on est jeune ! Je suis bachelier, je sais beaucoup d'Homère par cœur, et parfois, quand la Seine gronde et se fâche sous les ponts, je la mets à la raison en lui récitant les grands hexamètres sonores pleins du sanglot de la mer. Jai même été un peu professeur, mais il me déplaisait de me sentir bourreau de moineaux-francs et geôlier de papillons en cage. Enfin, je vis de mon état, très honnêtement, puisque je n"ai jamais manqué de tabac; mais je ne veux pas du tout qu'on m'appelle : Citoyen !

— Eh quoi! dis-je, est-ce que par hasard vous n'airnez pas la République? Lui préférez-vous les rois?

— Monsieur, dit vivement Misery, avez-vous vu au Louvre le portrait de Charles Vil avec son museau de fouine et sa casquette à côtes de melon et à grande visière verte, pareille à celles dont se coitfaient autrefois, dans les temps évanouis, les épiciers de la rue Maubuée? Non, certes, je n'aime pas ce roi qui a trahi si souvent et si obstinément sa guerrière Jeanne d'Arc, et je n'aime pas non plus les autres rois de l'histoire. Ni François Premier, grâce à qui Etienne Dolet a brûlé

comme ne brûlent pas vos allumettes; ni Charles IX, qui ne sut pas massacrer complètement ou se tenir tranquille; ni Henri III, avec sa coiffure de femme à la chinoise et ses perles en poires attachées aux oreilles ; ni Henri IV, doux à ses seuls ennemis; ni Louis XIII, qui d'un cœur si léger laisse couper le cou à son favori le plus cher; ni Louis XIV, qui se laisse enfermer par Lauzun dans un cabinet de toilette — sans toilette! — ni l'ennuyé Louis XV; ni Louis XVHI, qui passe sa vie à traduire Horace comme un magistrat de province !

— Mais enfin, dis-je, quels rois aimez-vous?

— Belle demande! fit Misery, tandis que nous marchions le long du quai dans l'harmonieux silence, je suis peuple jusque dans chaque goutte de mon sang, et j'aime les rois ambulatoires, qu'on peut accoster sans indiscrétion. J'aime les rois 'des contes de fées et les rois des comédies de Shakespeare, qui se promènent dans la rue avec la couronne sur la tête, le sceptre à la main et le manteau de pourpre sur le dos, afin qu'on les reconnaisse, et à qui un homme du peuple, une femme en guenilles, un enfant qui passe peuvent raconter leurs petites affaires et demander justice. Mais quant aux autres, je m'en soucie comme de ça ! ajouta-t-il en secouant et en vidant sur le parapet la cendre de son brûle-gueule.

— Alors, dis-je, vous préférez la Répubhque?

— Certes, dit Misery, je préfère la République, la seule République démocratique et populaire que je connaisse, c'est-à-dire la République d'Athènes! Car, si j'étais citoyen de la République d'Athènes, j'aurais le droit d'aller sur le Pnyx, je serais même payé pour y aller, et il ne tiendrait qu'à moi d'interpeller personnellement Périclès et de lui demander pourquoi il fait la paix ou la guerre, et il serait tenu de me répondre. Mais dans l'état actuel des choses, remarquez à quel point il est impossible que je cause jamais avec monsieur Grévy ou avec monsieur Jules Ferry! S'ils vou-

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laient m'écouter, je leur demanderais pourquoi ou inculque aux écoliers des lycées de si singulières idées sur la poésie, et pourquoi l'ouvrier de Paris, voué à rempoisonnement, ne peut pas pour son argent boire un verre de vin sincère, et je leur demanderais beaucoup d'autres choses encore. Mais ils n'ont pas le loisir de m'entendre, ils ont bien d'autres chats à peigner, et ils les peignent avec un peigne d'or et de diamants que je leur ai acheté à mes frais.

— Mais enfin, dis-je, vos mandataires peuvent parler en votre nom, et -poser au gouvernement toutes les questions possibles, car ils vous représentent!

— C'est selon, s'écria vivement le chiffonnier. Ils ne me représentent pas assez et ils me représentent trop. La plupart d'entre eux n'ont avec moi aucune ressemblance physique, j'en bénis les Dieux; et leur esprit n'est pas non plus l'image du mien, car ils figurent leurs idées au moyen d'images vagues et incohérentes et de phrases à rallonges, ornées d'hydres et de volcans d'une réalité médiocre. D'autre part, ils me représentent trop, car c'est eux qui boivent les bons vins sincères tandis que j'avale des poisons de Locuste, et ils mangent les filets de bœuf, les gigots de pré-salé, les poulets de grain, et dans la saison les perdreaux et les chevreuils, et les petits pois très fins et les haricots verts tendres comme la rosée, et les cerises et les abricots, et les fraises rouges, et toutes les autres bonnes nourritures. Quant à moi, je mange tout cela par procuration, en effigie, comme je gouverne, d'une façon absolument idéale et abstraite. Mais dans la réalité crue, en ce qui me concerne, je remplace ces bonnes victuailles par deux sous de pâté de foie ou deux sous de veau piqué.

Si j'étais citoyen d'Athènes, les magistrats investis des hautes charges de la Cité dépenseraient pour les exercer leur fortune personnelle, et je serais représenté à leurs frais, tandis qu'aujourd'hui je le suis à mes

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frais! Des citoyens extrêmement riches donneraient leur temps, leurs soins, leur argent surtout, pour rassembler et faire répéter les chœurs, et pour organiser à leurs dépens des représentations où seraient interprétées pour moi les œuvres des poètes. Ici, au contraire, c'est moi qui subventionne l'Opéra, les divers Opéras, la Comédie-Française et les autres Comédies moins françaises, auxquelles je ne vais pas, et auxquels je n'irais jamais, lors même que j'aurais de beaux habits sur le dos et de l'argent dans ma poche. En effet, monsieur, qu"irais-je y faire?

Si vous voulez toute ma pensée, la tragédie et la comédie grecques furent la sublime et définitive expression de la poésie dramatique (aidée de l'indispensable musique régulatrice,) parce qu'elles furent vraiment démocratiques et populaires. Car, là, le peuple, le peuple tout entier était non seulement sur les gradins de ramphilhéàtrc, où il n'avait pas payé! mais encore sur la scène, à côté des rois, des héros et des Dieux, qui ne le dédaignaient pas, et à qui il disait hautement ses plaintes, ses aspirations, ses désirs et ses viriles pensées. Mais si j'allais chez monsieur Perrin ou chez monsieur Vaucorbeil, qu'y trouvcrais-je? Dans la salle, une foule de bourgeois étrangers à toute musique, à toute gymnastique et à toutes lettres, uniquement préoccupés du cours de la Bourse, et sur la scène cinq ou six bourgeois affairés, bavardant et se disputant pour ou contre un insignifiant adultère, à propos duquel il n'y a pas de quoi fouetter une puce!

Bref, ce qu'on joue dans ces comédies-là n'est pas du tout mon fait, et moi qui les paye, je n'ai pas été consulté. Vous me dites que je pourrais aller chez mon député et lui donner mes ordres. Seulement ce député, qui se dit rouge et socialiste, (mais quel est le sens de ce vocable?) a tant de millions qu'il demeure dans un palais inaccessible, et tant de valets qu'avant d'avoir été rebuté et vilipendé par eux tous, j'aurais

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atteint facilement l'âge de Mathusalem. Monsieur, la politique moderne est bien simple; il y a deux races d"hommes, ceux qui sont représentés et ceux qui représentent; moi, je serai toujours représenté, je mangerai toujours les deux sous de pâté de foie, et mes mandataires mangeront toujours des salmis de bécasses. Voilà pourquoi je ne me soucie pas du tout dètre citoyen, si ce n'est dans la glorieuse ville où bondit le libre cheval échevelé de Poséidon et où grandit le verdoyant laurier d'Athènal

— Monsieur, dis-je sévèrement au chiffonnier, c'est un mauvais jeu que de chercher midi à quatorze heures, de prendre toujours le contre-pied des idées admises, et de critiquer tout ce qui existe. Au bout du compte, voyez où cela vous a mené, vous lettré, savant, nourri de la moelle des lions, admirateur de Pindare cl d'Homère! A vous promener en fumant une pipe trop courte, à l'heure où dorment les honnêtes gens, et à ramasser des chiffons dans les tas d'ordures !

— Eh bien! et vous, qu'est-ce que vous faites! me dit Misery, avec une ironie résignée. Ah! ça, monsieur le poète devenu homme de lettres, croyez-vous donc que je ne vous connais pas, depuis le temps que je vous rencontre à travers les rues de la ville? Et tas d'ordures pour tas d'ordures, j'aime autant y ramasser des nourritures que des rhétoriques, et des trognons de chou que des épithètes^! »

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