A ERNEST D II E R V 1 1. 1. Y
Mon cher ami, nul poète contemporain ne possède à un plus haut degré que vous le génie comique. Votre Rime, qui vous aime comme une maîtresse soumise, et qui est cent maîtresses en une, folle, variée, terrible, ingénue, dansante, bizarre, toujours juste ! vous amène le troupeau dompté des images imprévues et saisissantes. Vous écrivez des vers qui sont à la fois très beaux et très émouvants, et vous avez l'esprit en rhythmes, qui est le plus difficile et le plus rare de tous. A Paris, oii sans doute vous avez terrifié les directeurs par votre barbe de jeune Fleuve, vous avez fait d'excellent théâtre; mais combien plus facilement vous en eussiez fait à Athènes, vers l'an 427, entre la mort de Phidias et l'exil de Thucydide ! Car je me suis laissé dire qu'en ce temps-là le génie et même le talent de poète ne nuisait pas pour faire jouer des comédies : mais alors, le cœur lui-même était à gauche! Enfin, mon ami, vous m'avez fait connaître l'envie, un sentiment qui m'était étranger; car je l'avoue naïvement, je voudrais être l'auteur de ce vers dans lequel vous peignez
.... les sergents de ville Qui s'en vout deux à deux, comme Dante et Virgile.
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Et de même je jalouse ces personnages exotiques, stupéfaits
Ainsi qu'un éléphant à l'aspect d'une agrafe.
Lorsque je le lus. ce vers prodigieux, il me frappa par son étonnante justesse, et je men voulus de n'avoir pas songé plus tôt à létonnement que l'aspect dune agrafe devait exciter chez un éléphant. A ces causes, mon cher ami, c'est à vous que je songe, lorsque m'est offert un spectacle profondément comique, et certes c'étaient vos vers qui tintinnabulaient et murmuraient dans ma tète, le jour où un philanthrope, ayant entrepris de m'expliquer comme il voulait repétrir le monde, (et il avait des mains assez longues pour cela,) m'arracha en m^me temps un bouton de mon paletot. 0 mythologie ! seul entre tous les mortels qui respirent sous les cieux, ce philanthrope portait un habit noir en plein midi, et il avait au cou une cravate blanche, dont les tronçons se tordaient, comme ceux du serpent d'AIbaydé. Bien que totalement absente et n'ayant lieu à aucun titre, sa chevelure était échevelée, et les tropes tragiques s'élançaient de sa bouche, pareils aux divinités porte-glaives qui planent au-dessus du morne Crime de Prud'hon.
— « Oui, Monsieur, me dit-il enfin, et c'est à ce moment-là qu'il avait définitivement triomphé de mon bouton, pour jamais exilé.) nous exterminerons le Vice, et nous le poursuivrons jusque dans ses antres!
— Monsieur, lui dis-je. je n'examine pas s'il est nécessaire de poursuivre dans des antres, qui lui appartiendraient personnellement, un être exterminé déjà. Mais pour m'en tenir à votre première proposition, je me demande par quels moyens on pourrait exterminer un substantif, exprimant une idée purement abstraite. »
A ces mots, le réformateur s'enfuit, enveloppé d'un nuage uniquement créé par son indignation. Moi, resté
seiiK je songeai à ce pauvre Vice, que mon interlocuteur voulait méchamment occire. Je me demandai qui il est, où il demeure, comment il se comporte; et à force de réfléchir, j'arrivai à me former cette conviction, que le Vice n'existe pas, et qu'il n'y en a pas. 0 mon ami, à y regarder de près, tous les hommes et toutes les femmes désirent vivre paisiblement dans un ménage régulier; quand ils ne mènent pas cette existence calme, c'est faute de pouvoir l'obtenir, et alors, illusion touchante ! ils s'efforcent du moins d'en créer le simulacre.
Jadis, il y a un siècle, les enfants étaient élevés avec une sévérité rigide ; atin de ne pas tuer en eux le courage viril, les parents se refusaient envers ces petits êtres toute effusion et toute tendresse, et quand venait le moment inévitable de la séparation, l'enfant pouvait, sans déchirement, quitter son père et sa mère. Nous avons changé tout cela, et je n'ai pas la force de nous en blâmer. Tout petit, puis plus grand, plus grand encore, l'enfant est baisé, choyé, caressé, réchauffé sur le sein maternel; ses pleurs sont essuyés, ses chagrins sont consolés; une douce lèvre amie le guérit de tous ses maux. Puis tout à coup, sans transition, sans préparation, un beau jour, ou plutôt, hélas! un odieux, un vilain jour, un jour atroce, on lui dit : « Va-t'en, te voilà grand, c'est fini. » C'est fini ! quoi ? de vivre, de respirer, d'être embrassé, d'être baisé, d'être consolé quand on pleure, d'être réchauffé quand on a froid. C'est comme si on tirait une truite de son ruisseau d'eau vive, comme si on la jetait pantelante sur le sable d'une allée, et comme si on lui disait ; « C'est fini de. nager, de voguer sous le flot d'argent, et de t'abriter' sous les roches. A présent, promène-toi! >»
L'enfant, le petit exilé, tout à coup seul, qui frissonne comme un oiseau encore sans plume, s'en va tout de suite où il y a une femme qui veut bien de lui, qui lui permet de s'abriter contre elle, de dormir sur.
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son épaule, de baiser ses mains protectrices, et chez qui il retrouve le doux et mystérieux parfum de la femme. Ce qu'il a cherché, ce qu'il a trouvé, c'est une autre jeune mère, près de qui il rêve vaguement à celle qu'il a perdue. Celle-là cependant se désole et dit en tordant ses bras désespérés : « Mon fils est devenu vicieux 1 » — Ehl non. Madame, il n'est pas devenu vicieux, il est devenu câlin, et cela d'autant plus facilement, qu'il l'était déjà. Après une mère aussi tendre que vous, il lui fallait tout de suite une femme, et pourtant vous ne pouviez pas le marier à dix-sept ans. Et lui. cependant, suit son instinct et obéit à l'habitude. Il n'est pas plus vicieux que la colombe dans l'air et (jue les biches dans les bois.
Ceux qui tournent mal, par exemple, c'est les écoliers venus pour étudier le droit ou la médecine, ou les autres sciences qui mènent aux professions libérales. Nourris dans des gargotes où subsiste la tradition de Locuste, logés dans des chambres infectes pleines de poussière, jamais balayées, le devoir voudrait qu'après avoir suivi les cours, après avoir étudié pendant des heures les bouquins ténébreux, ils restassent encore le soir dans ces chambres, éclairés par une bougie, seuls, désolés, sinistres, et qu'ils y vécussent aussi chastes que l'ermite dans sa roche. Eh bien! ils ne font pas cela, ils tournent mal, ils tombent dans le vice, et ils ont une petite maîtresse. Et avec cette petite maîtresse, que font-ils? Quoi? Des orgies comme celles de Tibère ou comme celles de Maurice de Saxe? Où bien les emmènent-ils casser des carreaux, décrocher des enseignes ou battre le guet? Ah! les pauvres! ils restent bien sagement près de la fillette, oubliés, casaniers, tranquilles, heureux de partager avec elle un humble repas, entrecoupé de baisers. Et leur orgie c'est d'aller se promener avec elle dans les bois de Meudon et d'y cueillir une gerbe de fleurs des champs! C'est ainsi qu'ils pratiquent le vice.
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Mais la jeunesse ne peut pas durer toujours ; on travaille, on devient riche, on se marie; on a une fortune à soi et une femme à soi. Vous connaissez l'éternello histoire. Le mari et la femme, qui s'aiment, seraient enchantés de vivre l'un pour l'autre et d'être heureux, tout bonnement. Mais un dénouement si plat ne ferait pas l'affaire des couturiers, des tapissiers, des spectacles, des entrepreneurs de cercles, du monde qui réclame toutes ses proies. Prise par les visites, par les toilettes, par les relations, par la charité à spectacle, par les fêtes exigées, la femme n'appartient plus à son mari ; réclamé par la chasse, par le jeu, par le cercle, par la politique, le mari n'appartient plus à sa femme. Bientôt, il prend une maîtresse, et elle prend un amant. Pourquoi faire? Mais tout simplement pour tâcher de retrouver le ménage et le bonheur perdu. Car le mari chez sa maîtresse est tranquille, aux petits soins, attentif, ne désirant pas d'autre amusement que de causer amicalement avec elle, et la femme chez son amant redevient soumise., ingénue, femme de ménage, époussète les tableaux, met les livres en ordre, et recoud des boutons aux chemises! Voilà encore une des formes du vice.
Mais, mon ami, entrons dans les vrais cercles de l'enfer, allons-nous-en franchement chez les maudits, chez les rôdeurs de la Bohème atroce, chez les vagabonds des carrières d'Amérique, qui couchent dans les fours à plâtre, honnis par les chastes étoiles! Dans son four, le l'ôdeur se serre afin de faire une petite place, et à cette place il y a une femme, à qui il dit : « Ma femme! » Et il l'aime, il en est jaloux, il la veut pour lui seul, et s'il l'avait pu, il lui aurait donné des diamants et une riche corbeille de noces. Le voleur a sa femme, et la fille errante dans la nuit, qui vend son triste amour dans les solitudes, se laisse battre, gouverner, exploiter, dépouiller par un pâle don Juan sinistre, uniquement pour avoir le droit de lui dire :
u Mon homme » et de croire qu'elle est pareille aux autres femmes, et qu'elle a un homme. Et celle qui, cloîtrée, enfermée dans un couvent dérisoire, nest qu'une chair avilie, vendue au profit de quelque megere, que fait-elle du jour unique de liberté qui, de temps en temps, lui est laissé? Ce jour-là, elle s'en va chez son amant, chez quelque jeune homme assez ingénu pour retrouver la femme dans la fange, et qui veut bien laimer telle qu'elle est. Alors elle savoure délicieusement la joie d-être honnête, et elle l'est plus que toutes les matrones! Car être assise à un foyer, vivre dans une demeure, préparer un repas, constitue pour elle une volupté qui, si elle ne se retenait, lui arracherait des sanglots et des cris. .
Il n'y a pas de libertins. Mais y a-t-il du moins des ivrognes? Je n'hésite pas à répondre négativement Insuffisamment nourri, accablé par la chaleur soutirant
à la fois de la faim et de la soif, l'homme du peuple entre dans un cabaret, avec le vain espoir de se ratraichir. Certes, il se trompe ; mais que devait-il faire . il ne pouvait cependant pas demander à boire au papetier ou au bonnetier. Le cabaretier lui verse un affreux mélange, qui brûle, déchire, déchaîne la soif inextinguible, et après lequel il faut boire et boire encore. Le même homme, supposez qu'il soit tombé malade Gourhez-le dans un bon lit. restaurez-le avec de toutes petites tasses de consommé de volailles et de tout petits verres d'un vin généreux; puis, quand viendra la vraie convalescence, nourrissez-le de bonnes viandes et de bons vins ; vous pouvez être assuré qu'il ne désirera pas engloutir des vitriols et des poisons, ni même boire outre mesure. Ce n'est donc pas lui, c est sa mi^ere. son labeur, son repas insuffisant qui sont des ivrognes; c'est l'incendiaire eau-de-vie du cabaretier qui est 1 infâme ivrognesse. Dans les pays de soleil où 1 air sent bon, où l'homme du peuple travaille peu et vit de rien, il n'y a pas d'ivrognes; le même qui ici avalerait coup
sur coup le trois-six meurtrier, puise dans le creux de sa main l'eau pure d"un ruisseau, et la boit avec délices. '
Va pour le pauvre peuple des grandes villes, qui n'a que le choix entre les genres de mort. Mais le grand seigneur anglais qui, après un copieux repas, commencé avec les muscats et les vins d'Espagne, une fois qu'il n'y a plus rien à manger et que les femmes sont parties, se met à boire sérieusement les vins de France, stupidement mélangés d'alcool, et les boit jusqu'à ce qu'il roule sous la table, celui-là sans doute est bien un incontestable ivrogne? Eh! bien, non! En Angleterre, où les premiers couteliers du monde fabriquent tant de couteaux, uniquement pour qu'on puisse couper au couteau un brouillard plus épais et dense que le biscuit de mer, le libre citoyen n'a le choix qu'entre deux expédients : boire du vin ou de la brume, avaler de l'eau-de-vie ou de noires vapeurs. Là, c'est l'atmosphère qui est l'ivrogne ; c'est l'eau-de-vie qui est l'ivrognesse.
Toutefois, mon ami, ne négligeons aucun élément, car il faut être impartial. Sous la rubrique Nouvelles à la Main, les journaux sont pleins d'historiettes ayant trait à des vices raffinés et contre nature : puisqu'on en parle, ils existent donc! Pas beaucoup. Tout cela, c'est des souvenirs classiques, et des restes de romans fanés du dix huitième siècle, évoqués par des gens qui savent un peu de latin et un peu de littérature, et qui n'en savent pas assez. Ils ressemblent à ces dames qui, au lieu de créer une bonne cuisinière, sachant cuire des roastbeefs, trouvent plus facile de se bourrer de petits fours chez le pâtissier; ce sont, non pas des xMessalines et des Tibères, mais des Jocrisses! De tout ce qui précède, je conclus ceci : il n'y a qu'un seul vice au monde, et c'est celui qui consiste à mal rimer. A ce compte, vous êtes le plus vertueux des hommes, et vous le seriez encore, lors même que vous n'auriez
LETTRES CUIMÉRIQUES. i^W)
jamais vu la splendide Eôs, née au matin, endosser son péplos couleur de safran. Mais ati contraire, vous avez joui souvent de ce spectacle magnifique, dont le directeur (c'est ce qui constitue son originalité ne méprise nullement les beaux vers.
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XXX Vil
LA pauvreté:
A C A T L L L E M li N D 1-: S
Mon cher ami, en promenant à travers la France et l'Europe vos belles scènes shakespeariennes des Mhes ennemies, que le peuple a partout acclamées, admirées et comprises, Elisabeth Boleska n'a pas seulement répandu votre jeune et déjà brillante renommée; elle a aussi rempli votre bourse, elle vous a amassé des sacs d'écus, et vous n'avez i)as eu à vous repentir d'avoir conçu et exécuté une belle œuvre, sans vous soucier (les résultats matériels, et en disant fièrement : Advienne que pourra ! Mais bien avant ce légitime succès, sans avoir jamais rien sacrifié au démon de la réussite, et on restant toujours dans la distinction pure, vous avez été un des écrivains modernes qui ont l'heureux privilège de battre monnaie avec leur plume, et vous avez vendu vos joyaux, vos diamants et vos pierres précieuses au poids de l'or. Je puis donc causer avec vous de la divine et très sainte Pauvreté, sans craindre de toucher à une plaie vive.
Mon ami, pour nous autres poètes et pour nos frères les artistes, vaut-il mieux être riches ou être pauvres? La question est facile à trancher, et ne souffre pas de doute possible. Il fallait être pauvre en 1830, alors que
la pauvioté était bien portée et qu'avoir du génie sans avoir d'argent constituait une manière d'être et une position sociale. Il faut être riche aujourd'hui, puisque lusage l'ordonne; et si demain les hideuses, les abominables manches à gigots revenaient à la mode, je nhésiterais pas à dire aux Rhodopes-les plus adorées et aux plus impérieuses Gléopàtres : Mettez des manches à gigots I Mais il n'y aurait pas besoin de le leur dire. Car, ainsi que le sage Nestor Roqueplan Taffirmait avec raison, nul n'est vraiment beau, s'il ne lest à la mode de son pays et à la mode de son temps ; l'être autrement, c'est se montrer déguisé! Soyons donc ^riches, puisque nous n'avons pas le choix, et lésignons-nous à posséder, comme les bonnetiers, les quincailliers et les princes, des titres, des obligations, de l'or monnayé, des champs de blés ondoyant sous la brise, et des prairies coupées de ruisseaux, où paissent les vaches blanches, ou rousses tachetées de blanc.
Pourtant si. d'une manière virtuelle et absolue, en dehors de toute acception d'époque et d'usage, vous me demandiez ce que je préfère décidément, je vous dirais que c'est la Pauvreté. Mon ami, je vais vous ouvrir mon cœur. Chez le poète, chez l'artiste, que cette bonne déesse n'a pas, fût-ce un seul jour, bercé dans ses maigres bras et baisé de ses blêmes lèvres glacées, il y a toujours, par un certain côté, quelque chose de l'amateur. Quelque talent qu'il ait acquis à loisir, quelque science qu'il possède, il sera difficilement de tous points un parfait ouvrier, car la Nécessité seule nous enseigne à faire les choses impossibles, et à faire passer de suite cent mille cordes à puits par le trou d'une seule aiguille.
Avoir faim et être certain qu'on ne mangera pas avant d'avoir trouvé le mot du problème, c'est une fameuse invitation à le chercher. Un poète, digne de ce nom, est quelque chose d'infiniment compliqué, j'entends un Aristophane, par exemple, ou un Henri
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Heine ; il doit y avoir en lui un voyant dont les pensées s'envolent comme les aigles en plein ciel, un archer irréprochable dont la flèche ne manque jamais le but, et aussi un être agile, subtil, qui se joue de la pesanteur et de l'espace, comme un Thug ou comme un clown. Tout cela se trouvera difficilement réuni chez l'artiste qui n'a pas été condamné au miracle forcé. Mis en demeure de faire tenir une boule pesante sur la pointe d'une aiguille, le riche y renonce parce que c'est absurde; mais le pauvre réalise cette merveille de statique, parce qu'il le faut.
Vous n'avez pas vécu, mon ami, dans le temps où les poètes avaient le droit d'être pauvres; mais vous avez connu ceux qui avaient vécu dans ce temps-là. Vous avez encore pu entrevoir le pan de la robe de la déesse Pauvreté qui s'enfuyait; peut-être même l'avez-vous personnellement connue, pendant cinq minutes, assez pour être devenu l'ouvrier sans défaut et sans défaillance que vous êtes. Moi, c'est différent, pendant de bien longues années elle a été mon recours, ma patiente inspiratrice, ma seule hôtesse; je lui ai dû de n'avoir jamais su dire: Je ne peux pas! — Aussi ai-je gardé pour elle une adoration profonde et attendrie. Pour bien composer les chansons à boire, ne faut-il pas, comme Lucien de Rubempré, en avoir écrit près du corps de son amie morte, pour gagner de quoi la faire enterrer? Et puisque je resonge à l'amour, qui peut se flatter d'avoir été véritablement aimé, sinon celui qui l'a été quand il n'avait ni sou ni maille, et pas un morceau de pain à mettre sous la dent?
11 faut bien l'avouer, cet adorable poème, l'amour de jeunesse au milieu de la misère, a été prodigieusement gâté par la chanson de Béranger. Lisette avait trop de toilette; le poète qui la chante a su depuis, dit-il, qui payait cette toilette; à ce qu'il me semble, il aurait dû se douter tout de suite que c'était quelqu'un! Puis, de vous à moi, — nous parlons entre versifica-
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leurs, n'est-ce pas? — lorsque je lis le vers fameux : Bans un grenier qu'on est bien à vingt ans! Je me figure que Béranger a écrit là grenier pour mansarde.
La chambrette lambrissée inventée, entre autres choses, par l'architecte Mansard, peut être charmante, avec le petit lit, la chaise unique, la petite table qui sert à écrire les poèmes et à dresser les festins; mais disons : mansarde! Un grenier est un vaste espace sous le toit, destiné à serrer les grains. A la ville, on y jette pêle-mêle les meubles cassés, les vieilles malles hors d'usage, et les portraits abolis, sans valeur artistique. Du moins faisait-on ainsi, avant que le prix des terrains eùUenseigné aux modernes architectes le moyen de combiner sous les toits des appartements de six mille francs. Mais à la ville ou à la campagne, l'un et l'autre de ces greniers n'eut jamais d'autres hôtes légitimes que les souris et les rats. Aucun homme mortel n'a jamais pu y être, bien ou mal, à vingt ans ou à quarante, et la folle maîtresse n'y serait jamais venue, parce que les rats l'auraient mangée.
La pauvreté de 1830. si pure, si digne, si peu semblable aux prétendues Bohèmes qui la suivirent, comportait fort peu de Lisettes; mais si elle cacha des souffrances noblement supportées, qu'elle connut de vrais plaisirs, de voluptés intimes et profondes ! La littérature était précisément le contraire de ce qu'elle est devenue. Le plus laborieux écrivain pouvait tout au plus placer par année deux romans, qu'il vendait pour quelques centaines de francs; mais ces deux livres, il avait le droit de vivre avec eux, de les imaginer en poète, d'y mettre toutes ses conceptions et tous ses rêves. Aujourd'hui le public paie, et par conséquent ordonne; le directeur de journal a le droit de dire à l'écrivain : Ce genre d'amour, — ou : Ce genre d'assassinat ne plait pas à mes abonnés. — Mais alors, le public n'avait pas voix au chapitre, parce qu'il n'achetait pas les livres. Rien n'empêchait le poète d'écrire
Eugénie Grandet ou Mademoiselle de Maupin, quand il voulait et comme il voulait, s'il en avait le génie.
Mais restreinte aux cabinets de lecture, sa vente ne dépassait pas six cents exemplaires. Si par hasard, une fois, Balzac en vendait six cent cinquante au lieu de six cents, on disait : Que lui arrive-t-il donc? Est-ce qu'il a fqjt des concessions malhonnêtes? — Par contre, à présent, lorsque trois mois après la publication du livre, un romancier débutant n'en est pas arrivé à son vingtième mille, ses amis s'inquiètent et se demandent tout bas entre eux : Est-ce que par hasard il baisserait?
Qui a été plus pauvre, plus obstinément pauvre que Balzac, luttant contre des échéances, contre des billets impayés, contre des escompteurs, assiégé toujours par un tas de gouttes d'eau, qui mille fois ont failli submerger ce Léviatban? Et le comprenez-vous autrement que pauvre? N'avait-il pas besoin de l'être, pour voir apparaître dans son humble cabinet de travail un grand monde purement idéal, qui plus tard est devenu le vrai, car la Réalité, qui est une esclave et ne doit qu'obéir, s'est, comme c'était son devoir, modelée sur l'impérieuse conception du génie. Et pour bien voir, pour bien juger le Million, comme l'a fait Balzac, au point de vue du peintre, avec le recul nécessaire, ne fallait-il pas qu'il fût en dehors?
Car s'il avait été en dedans, il n'aurait rien vu! C'est à lui seul qu'est due la découverte de cette vérité axiomatique, sans l'observation de laquelle il n'y aura pas un roman moderne ayant le sens commun, à savoir, que Paris dépense l'argent, mais ne le produit pas. et que la province seule le produit et le sécrète. Aussi cet argent, qui dans ses livres joue un si grand rôle, Balzac a toujours soin de le faire venir de la province. Et l'immense quantité de femmes qu'il a créées et mises au inonde, ce harem fait pour étonner Don Juan, excepté la Pauvreté, voyez-vous une autre Muse qui eût été capable de l'inspirer? Car pour voir tant de femmes
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adorables, et diverses, tant de chandelles en plein midi, ne faut-il pas être véritablement trop pauvre pour en avoir une?
Victor Hugo n'a pas été pauvre comme un goujat, assurément; en aucun temps on ne saurait l'être de cette façon, lorsqu'on a du génie et qu'on travaille quinze heures par jour; mais dans le noble appartement de la place Royale, habité autrefois par Marion Delorme. dans ces chambres aux cheminées antiques, tendues de damas de soie et de tapisseries, où il vivait avec sa charmante famille, il a été pauvre, et ce n'est pas une de ses moindres gloires. Et lui, c'étaient des chefs-d'qguvre, des Orientales, des Hernani, des Notre- Dame de Paris, qui étaient ses besognes; c'est avec ces choses-là qu'il gagnait son pain, adoré, admiré et en même temps vilipendé et insulté comme un criminel, par des gens qui, en croyant attaquer sa seule gloire, l'eussent fait mourir de faim, s'il n'avait pas été le géant qu'il est.
Qui jamais fut plus pauvre que le grand Eugène Delacroix? Bien souvent il a été heureux de donner pour quarante francs, à un modèle dont les peintres n'ont pas oublié encore le nom, des panneaux ou des toiles. Un jour, entrant chez lui, Alexandre Dumas fils admira une petite Pieta que le maître venait de terminer, la même qu'on admire encore aujourd'hui chez l'auteur de La Dame aux Camélias, et dont il refuse régulièrement chaque semaine des quarante et des cinquante mille francs; car les marchands mettent à vouloir l'acquérir autant d'obstination que Dumas en met à ne pas la céder. — Mon cher maître, dit le poète, alors presque enfant encore, est-ce que cette toile est à vendre? — Oh! fit Delacroix, dites plutôt qu'elle est à ne pas vendre, car personne n'en veut. — Mais, reprit Alexandre, quel prix en auriez-vous demandé? — Oh! mon Dieu! je la laissais pour cinq cents francs. — Eh bien! donnez-moi la préférence, dit Dumas, qui sur un
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signe d'adhésion que fit le maître , tira de sa poche un billot de cinq cents francs qu'il posa sur la table, et mit la toile sous son bras. — Mâtin 1 vous avez du courage, jeune homme I s'écria Delacroix en voyant cela. En effet Alexandre Dumas fils avait eu du courage, car il en faut toujours pour ne pas être bête comme le vulgaire des hommes; mais il n'en a pas été mal récompensé , et il n'avait mal placé ni son admiration ni son argent.
Rachel, qui a eu une vie complète, a eu ce grand bonheur d'avoir été pauvre avant d'avoir été riche. Nulle plus qu'elle n'a marché sur des tapis blancs et n'a porté des joyaux de déesse ; mais il lui fut excellent d'avoir gratté sa guitare à la porte des cafés et d'avoir marché dans la boue, car elle put régner sans les lieux communs de la princerie, et comme une princesse qu'on a faite exprès.
Cependant, il y a des époques où il faut opter. Comprendriez-vous Sarah Bernhardt autrement que riche, portant des robes lamées, voyageant dans des trains frétés tout exprès pour elle, et habitant un palais de fée et d'artiste, avec de grandes plantes rares dans des pots d'or? Son train et sa maison sont le décor légitime de son talent et la figure exacte de sa destinée, et elle est comme ce Ruy Blas au nom duquel le sien est mêlé pour jamais : elle serait déguisée, si elle était autrement! Elle n'a pas à être plus modeste qu'un diamant ou une fleur écarlate; elle est ce qu'elle est, et elle le sait: rien de plus simple.
Et dans un autre temps, comme la modestie et la pauvreté allaient bien à Marie Dorval! Un soir toute jeune encore, venant à la Porte-Saint-Martin, son théâtre, vêtue d'une très humble robe de laine, Marie vit sur le trottoir une queue considérable, et demanda ce que c'était. — Mais, lui dit Frederick Lemaître qui passait, c'est pour toi, c'est pour te voir; tu es l'idole du public, tu es célèbre'. — La merveilleuse artiste
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était célèbre en effet, mais elle ne le savait pas qu'elle l'était, et ses directeurs la payaient comme s'ils ne l'avaient pas su non plus. Gomme on se le rappelle, elle est morte avec quatre sous sur sa cheminée et. pour la faire enterrer, Alexandre Dumas père dut engager ses décorations dans un Mont-de-Piété. A ce moment, j'écrivis une page douloureuse; monsieur de Pontmartin me fit l'honneur de m'adresser une lettre où il me disait que je me trompais, et que le talent ne reste jamais inconnu. Mais je ne pensais pas du tout quo Dorval fût inconnue; je savais seulement qu'elle était morte en possédant (juatre sous, un sou de moins que le Juif errant.
Mais laquelle vaut mieux, Sarah Bernhardt ou Marie Dorval? Mon opinion sera toujours la même : iMarie Dorval autrefois, et Sarah Bernhardt aujourd'hui. Autres temps, autres chansons, dit Henri Heine; l'une était l'ancien jeu et l'autre est le nouveau jeu. De ces deux jeux, mon ami, vous auriez également su tirer votre épingle. Vous vous accommodez fort bien d'un temps où le triomphe est obligatoire, mais vous ne seriez pas dépaysé dans les temps où on souffre pour sa croyance; et s'il survenait — infanduml — une nouvelle invasion de l'exécré Romantisme, elle ne vous prendrait pas sans vert. En un mot, vous êtes un de ces riches qui montrent tant de conscience et de génie que, le cas échéant, ils mériteraient d'être des pauvres.
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