‹ Lettres chieriquesChapitre 38 sur 47 · BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE

Mon cher poète, vous prouverez, vous prouve/ déjà que notre glorieux maître Sainte-Beuve a manqué de courage en renonçant à poursuivre son double but, et qu'on peut être à la fois un poète tendre, raffiné, moderne, ému, subtil comme vous l'êtes, et le grand critique d'une époque. Je relis bien souvent vos poèmes exquis, d'une langue si délicieusement musicale, et je viens de dévorer avidement vos Essais de Psychologie Contemporaine. Avec quel art, avec quelle savante analyse, avec quelle certitude vous avez pénétré les âmes de Flaubert, de Stendhal, de MM. Renan et Taine ; avec quelle puissance de coloriste vous avez montré leurs figures dans une lumière frissonnante et vivante!

11 y a un seul de vos modèles sur lequel je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous ; c'est Baudelaire. Pour bien comprendre et deviner son génie, vous aviez deux outils presque infaillibles. D'abord votre méthode de critique, dont vous avez montré l'excellence; puis, ce qui vaut mieux encore, votre impeccable intuition de poète. Malheureusement, vous avez employé un troisième moyen d'information, en admettant des témoignages dont vous n'avez peut-être pas suffisamment

LETTRES ClllMÉRlQUKS. "'^

pesé la valeur; et si. comme je le crois, vous vou ete. Quelquefois trompé sur le poète des Mew. du JM c'est pour cela que vous vous êtes trompe. Je lis dans votre beau livre, page 31 : « Eu même temps, son m- .. lense dédain du vulgaire éclate en paradoxes outran- .< ciers, en mystifications laborieuses. Ceuxju. lon^ « connu rapportent de lui, pour ce qui to^^he ^J^^ „ dernier point, des anecdotes extraordinaires. La part . une fois'taillée à la légende, il demeure avère que . cetbomme supérieur garda toujours quelque cW d'inquiétant et d'énigmatique. même pour les ami>

Eb bie.1. mon cber poète, on vous a t^'omp^ ^^^f^ dan. un bois, et sur ce point, la part une lois taillée a a éoende. rien ne demeure avéré, et il ne reste rien du tout. J-ai été, moi, {pardonnez ce baïssab le mo^ un des amis intimes : j'ai eu la joie l^^^^^^^^^'^f^^^^J^!' tune de rencontrer Baudelaire et de 1 ^mier lor^qu û venait d'avoir vingt ans; depuis ce moment-la ju.qu a celui où il nous fut enlevé, je n'ai pas cesse de le connaître intimement, et je vous jure que ^^^ ^^P"^^^; buste précis, essentiellement français, et que sa cbere âmeonUouj'ours été pour moi clairs comme de eau de roche. Ahl déliez-vous des gens qui ont connu Bande- Un,.! Après la mort de mon ami, l^^^sq^^ ^^^^^^/^^^^^^ éclairée de Micbel Lévy, j'eus l'honneur de mettre en Se l'édition définitive des F/e»r.rf»3/«/ et d'en revoir les épreuves, tous les jours, sans exception, des gen^ qui avalent connu Baudelaire (c'étaient eux les my.tiûcaîeurs) nous apportaient en grande pompe, et comme avant trouvé la pie au nid, de prétendus poèmes medits du maître. En' déployant ces petits papiers Miche Lévyse mettait à rire; car invariablement il. e aien plein, de vers faux, de fautes de français, et semblaient écrits par la bonne. Les anecdotes valent ce que va--

laient les poèmes. r-, ,. a,. \tnf

Votre étude débule ainsi: u Lire Les Fleurs du Mal

« à dix-sept ans, lorsqu'on ne discerne point la pari de « mystification qui exagère en truculents paradoxes « quelques idées par elles-mêmes seulement exception- « nelles... » Ah! croyez-le, cette part est complètement nulle. Le mystificateur est un misérable, un esclave, un simple déshérité si vous voulez, qui se venge de n'avoir rien, en tourmentant les heureux par de formidables espiègleries. Pourquoi Baudelaire aurait-il été mystificateur, lui qui entrait dans la vie par la plus éblouissante des portes dorées? Fils d'une grande dame aux façons exquises et au délicat esprit, qui fut deux fois ambassadrice, né extraordinairement riche et beau comme un dieu, séduisant tout par une irrésistible éloquence et par le charme d'une voix adorable, apprécié comme poète, dix ans avant d'avoir rien publié, par tous les grands hommes de son temps, de quoi Baudelaire se serait-il vengé et contre qui? On comprend que Bixiou, employé obscur, pauvre, méconnu, furieux de se sentir tant d'esprit et de n'avoir pas le sou, turlupine ses tyrans par des scènes à travestissements et par des caricatures anonymes; mais choyé et fêté par tous, spirituel jusqu'au bout des ongles, accueilli dans le meilleur monde et ayant ses poches pleines d'or, le poète des Fleurs du Mal pouvait parler haut, appeler un chat ; un chat, et dire tout ce qu'il voulait dire. Il n'avait aucune raison pour être un mystificateur dans la vie. et c'était un trop grand artiste, il respectait trop la langue et la pensée pour devenir mystificateur dans son œuvre.

Mon cher poète, vous dites, page 6 : « Les mornes « ivresses de la Vénus vulgaire, les capiteuses ardeurs « de la Vénus noire, les raffinées délices de la Vénus « savante, les criminelles audaces de la Vénus sanguiu naire, ont laissé de leurs ressouvenirs dans les plus <> spiritualisés de ses poèmes. » Ah! que Baudelaire eût souffert de se voir accolé, même ligurativement, à tant de Vénus! Vous qui connaissez si bien et qui

LETTRES CUniÉRIQlES.

avez si aLlenlivement lu ses poèmes remarquez je vous prie, qu'il ne nomme jamais les ^leux atm. m les Dieux hellènes. Bien qu'il fût savant dans 1 histon^e des religions, comme dans tout le reste et qu il comprît la noblesse do tout ce qm s est affirme dans la ? nscience humaine, en tant qu'artiste et pour son usaue personnel, les conceptions "^jt^^^'^gl^l^^'^ ,^.^" inspiraient une profonde antipathie. Et il n éprouvai pas moins dhorreur pour les choses et les personnes me dans cette phrase, vous désignez, irrespectueu.e- Tnt selon moi,'par le nom de Ténus Yous dites plus Zn • « 11 il mangé dans les tables d'hôte a cote des . tilles plâtrées, dont la bouche saigne dans un masque « de céruse. 11 a dormi dans les maisons d amour, et c< connu la rancœur du grand jour éclairant, avec les «rideaux flétris, le visage plus flétri de la emme .< vendue. 11 a poursuivi, à travers toutes les excitations « et avec une àpreté de luxure qui touche a la marne, « le spasme sans réflexion qui monte des nerts jusqu au « cerveau et. pour une seconde, guérit du mal de a penser. » OuoiUe poète a fait tout cela! Les gens qm connaissent Baudelaire en sont-ils bien surs?

Les méthodes d'analyse sont une belle chose et le. hypothèses ont leur prix; mais vous vous heurtez la non contre un de ces petits faits que M. Taine recherche et oTOupe avec une sagacité merveilleuse, mais contre un'o-rand fait, capital, absolu, décisif. Nous qui avons mieSx fait que de connaître Baudelaire, nous qm 1 avons touiours suivi, admiré et aimé, nous savons que sa vie entière, comme son œuvre, fut remplie par un seul amour, et que du premier jour au dermer, i aima une seule femme, celte Jeanne, admirablement belle, gracieuse et spirituelle, quil a toujours chantée. \ous dites • « Le visage, lustré comme l'ébène, d une amie « aux dents d'ivoire, aux cheveux crépus, a inspire cette .< litanie de tendresse... » Ne vous en déplaise Jeanne n'était pas noire du tout; elle était même blanche.

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Sans aucun doute, c'était une fille de couleur; les créoles, qui se connaissent à ces choses, le constataient infailliblement, au moyen de cette légère ligne blanche sur l'ongle que rien n'efface, et qui est le signe distinctif; enfin elle avait la sveltesse, le geste agile, la grâce molle et séductrice des sang-mêlés; mais elle n'était lustrée ni comme l'ébène, ni comme rien qui soit noir. Le poète l'aimait à vingt ans, il l'aima toujours. Lorsqu'elle fut devenue vieille et malade, Baudelain» qui, lui, était devenu pauvre, la plaça dans une maison de santé ; et si quelquefois il dut se priver des livres et des documents les plus utiles à ses travaux, il sut toujours gagner l'argent nécessaire pour que Jeanne fût entourée des soins les plus attentifs, et ne manquât de rien, pas même de luxe. J'en conviens, voilà qui s'accorde mal avec la légende; mais c'est la bonne et simple vérité, qui est parce qu'elle est, et ne prend pas le souci de sembler étrange.

Allons, un peu de courage! Renonçons franchement au Baudelaire ogre, au Baudelaire macabre inventé pour amuser les oisifs, et osons voir dans le poète des Fleurs du Mal l'honnête et simple grand homme qu'il fut en effet. Admirez comme son vers, venu en droite ligne de Villon, d'Agrippa d'Aubigné, de Régnier, est sohde et robuste, et se porte bien! Et si le vers est sain, c'est que l'âme est saine! Au lieu d'imaginer ce Baudelaire désolé, féroce et chimérique, combien il est plus vrai et plus original de voir en lui ce qu'il fut réellement, un puissant créateur et un grand révolutionnaire. Ce qu'il a décrit, ce qu'il a su peindre avec de si vives couleurs, ce n'est pas un mal qui lui fût propre, c'est le mal, c'est les angoisses du temps oii il a vécu. Ce qu'il porte dans un cadre, orné de feuillages, de fleurs, et de savantes arabesques, ce n'est pas, comme vous l'avez cru, son portrait; c'est un miroir' 011 se reflètent les visages douloureux, ahuris et convulsés des passants.

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A mesure que les autres renommées diminuent et graduellement s'effacent, celle de Baudelaire grandit et chaque jour prend un relief plus accusé. Et, les livres de Calmann Lévy sont là pour le prouver, son œuvre se répand a^ec une rapidité vertigineuse, non seulement parmi les lecteurs d'élite, mais parmi le grand public. Pourquoi? Parce que seul, absolument seul, il a osé être sincère. Jusqu'à lui, l'homme moderne avait su détruire beaucoup de religions, mais non celle du lieu commun: il y avait des pensées, des sentiments, des amours, des désespoirs pour la liltéi'ature; il était admis qu'oif devait feindre de voir la vie autre quelle n'est, et les plus superbes génies, les plus ingénieux talents se bornaient à rajeunir les lieu.\ communs, à les embellir, à les présenter sous une forme habilement renouvelée. Baudelaire, le premier de ses contemporains, rompt audacieusement, résolument, avec les faussetés convenues et universellement adoptées. Il ne croit pas que, pour avoir duré très longtemps, un mensonge soit devenu sacré et respectable, et doive durer encore. Il a déchiré les voiles qui enveloppaient son époque, et l'a montrée telle qu'elle est, dans sa nudité horrible; ce n'est pas sa faute si elle est moins belle que Phryné !

Le poète des Fleurs du Mal ne méprise et ne dédaigne nullement la Science; il pense seulement, avec Edgar Poe et comme lui, que la Science n'a rien à faire avec les chansons. II ne hait pas le Progrès, mais il estime que le Progrès n'a rien à faire avec les manifestations de l'esprit humain non susceptibles de progrès, comme la Poésie, par exemple, qui, contrairement à l'avis de l'Encyclopédie, n'a nullement progressé depuis Homère, Eschyle et Aristophane. Le poète n'en veut pas à la Science et au Progrès de ne lui avoir inspiré qu'une foi insuffisante, relativement à la foi religieuse perdue, par cette bonne raison qu'il n'a nullement perdu cette foi religieuse. Cellule dans un

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organisme, comme vous le dites si bien, il souffre, non d'une incrédulité qui lui soit propre, mais de l'incrédulité qui mine et dessèche l'organisme dont il fait partie.

Je le répète, mon cher poète, c'est votre droit et votre devoir d'être un grand critique ; vous l'êtes et vous le serez; mais lorsqu'il s'agit de poésie, vous devez penser en poète, car cette qualité-là prime toutes les autres. Les balances à peser le diamant ne sont pas trop subtiles pour peser ce qui reste de foi à M. Renan, après qu'il a perdu ses croyances; mais la poésie est un art absolu, il est facile de l'estimer ce qu'elle vaut, et il n'y faut pas tant de finesses. Ces douleurs de notre cher et grand Flaubert qui, dix fois, vingt fois, remaniait une phrase, effaçait un mot, et aux quelles nous avons assisté avec une pieuse sympathie, nul poète ne les connaîtra jamais. Le vers, dont le propre est de jaillir tout d'une pièce, y est ou n'y est pas; et qu'il y soit ou qu'il n'y soit pas, il n'y a plus rien à y faire. Il n'est nul besoin d'être grand clerc pour voir si la flèche sifflante s'est enfoncée dans le but et y vibre encore, ou si elle s'est égarée à côté. Il y a des moyens d'analyser tout, excepté ce qui est purement divin. Ainsi, le sagace et illustre philosophe Taine explique tout par l'influence des milieux. Je voudrais bien qu'il m'expliquât comment un pays oîi nul poète n'était né jamais, a donné naissance à Leconte de Lisle, et produit, pour son coup d'essai, un poète d'une telle envergure.

LETTRKS CliniKT. IQl'l';S, :i8o

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