A M. LE BARON H A U S S M A N N
J'admire, monsieur, le Paris que vous nous avez fait sous l'Empire, mais je ne l'aime pas. Et ne voyez pas là, je vous prie, la partialité d'un ennemi politique ! Ennemi, je pourrais l'être de quelqu'un, à la rigueur, bien que cela ne me soit jamais arrivé ; mais politique, c'est une autre affaire, et jamais ce qu'on nomme, sans doute par antiphrase, les idées politiques, n'ont pénétré sous mon crâne. Du moment qu'il ne m'est pas permis de vivre dans les prairies et dans les déserts de fleurs du capitaine Mayne-Reid, monté sur un cheval rapide, armé d'un bon rifle, et me rendant à moi-même la justice à la façon de Thésée et d'Hercule, peu m'importent les gouvernements que je subis. Alfred de Vigny m'a trop bien appris dans ses Consultations du Docteur wnr qu'ils se connaissent en vers aussi bien les uns que les autres, et qu'ils se valent pour laisser mourir de faim Chatterton et Gilbert et guillotiner André Chénier.
Non, si je n'aime pas votre Paris, c'est pour d'autres causes ! C'est parce que dans vos grandes rues splendides et babyloniennes, longues comme un jour sans pain et bêtes comme des oies, on s'ennuie avec frénésie. L'hiver, on y gèle, l'été on y est cuit, grillé comme un bit-
leck, rôti comme dans le Sahara. On y chancelle sous le vent qui vous terrasse et vous soufflette, — et en face du jour blanc, on perd la vue. Les Parisiens ne sont pas tous aveugles, mais ils le sont déjà presque tous, et quand les derniers d'entre eux auront senti s'étemdre leurs prunelles, pour se diriger ils ne pourront pas avoir recours aux caniches, devenus aveugles aussi!
Hier, comme messager d'une vieille dame de mes amies, qui a eu l'imprudence de se loger sur un boulevard neuf, et qui désormais n'y voit goutte, je suis allé rue Hautefeuille, savoir à quelles heures a lieu la cliniqu." du célèbre oculiste Desmarcs. Il n'y a plus de clinique du docteur Desmares ! et la maison écroulée et détruite, dont il ne reste plus que les quatre murs, est en proie aux maçons. Seule une vieille concierge habite encore, à l'entresol, une chambre à laquelle conduit un escalier incomplet. Interrogée par moi, celte dame, qui soignait un de ces pot-au-feu caressés et mijotes avec amour comme un sonnet sans défaut, m'a appris qu'à force d'entrer, de sortir, de gravir l'escalier et de parcourir les chambres, les apprentis aveugles produits par la lumière crue dont s'inondent les rues et les boulevards blancs, ont usé la maison, et qu'il faut maintenant la reconstruire. Que d'aveugles, monsieur, grâce à ces rues larges comme des fleuves d'Amérique, et à ces maisons blanches comme des visages de Pierrots! et encore je n'ose espérer que parmi eux il se rencontrera un seul Homère !
L'Orient, grâce aux rues étroites, savoure la fraîcheur et les délices de l'ombre, et nos aïeux avaient rapporté des croisades cette invention de génie, qu'avec non moins de génie vous avec plus tard désiuventée. On me dira que ces rues étroites étaient dangereuses pour la santé publique; mais l'ophthalmie et les fluxions de poitrine valent-elles mieux que la peste? Un savant archéologue, dont les travaux sont illustres, n"a pu s'habituer aux belles voies qui font notre orgueil, et sous
aucun prétexte il n'a consenti à habiter parmi leurs ouragans. Cependant, comme il est retenu à Paris par ses fonctions de conservateur d'un musée, il a pris un parti définitif et d'une rare audace. II a loué une masure dans la rue de Venise, une rue que vous avez oubliée, monsieur, ou épargnée 1 et après avoir fait réparer l'inférieur en conservant soigneusement la façade où le moyen âge a laissé de curieuses sculptures, il l'a ornée de tapisseries, de meubles antiques et dans cet hôtel de Gluny en miniature, dont les vitraux ont été merveilleusement restitués, il se console d'avoir vu sur sa route tant de pierres plus candides que la neige et les cygnes!
Certes, la rue de Venise fleure moins bon que la rose, et on n'y voit pas clair en plein midi, mais qu'à cela ne tienne! l'archéologue allume sa chandelle de cire, (car il n'a pas adopté la lumière électrique) et, à sa bonne clarté honnête, lit les manuscrits copiés sur parchemin en lettres gothiques, et ornés de miniatures curieusement peintes. Mais, hélas! monsieur, tout le monde malheureusement ne peut pas demeurer dans la rue de Venise, où l'on est certain de ne pas être écrasé, parce qu'elle n'est pas assez large pour le passage d'une voiture.
Les voitures! c'est la grosse question, celle qui nous promet mille morts, et après les avoir promises tient parole, et nous les donne. Vous aviez pensé, et bien d'autres avec vous, qu'en ouvrant des rues énormes, on y trouverait la place des voitures, et aussi celle des piétons. C'était une grave erreur! en ces immensités il n'y a de place que pour les voitures, et les piétons n'y peuvent être accueillis, sinon sous la figure de piétons écrasés.
C'est que c'est précisément ce vaste espace qui crée les voitures, et il y aurait mille fois plus d'espace qu'il y aurait mille fois plus de voitures. Equipages, fiacres, tramways, omnibus à deux chevaux et à trois chevaux,
charrettes chargées de pierres de taille, haquets, truc* à roues portant des arbres vivants dont la tête est voisine du ciel et dont les racines pendent avec horreur, tous ces monstres se choquent, se culbutent, montent les uns sur les autres, entrent les uns dans les autres, se brisent réciproquement et s'émiettent, les plus forts éventrant les plus faibles, en raison du principe sacré de la lutte pour la vie. Quant aux simples passants, est-il -utile de dire qu'ils sont concassés, piles, réduits en bouillie et dispersés aux quatre vents du ciel?
Dans le remaniement que vous avez fait de notrc^ville, monsieur, il y avait deux opérations; l'une économique, et dont la beauté me frappe; car il fut eu effet admirable de créer de grands capitaux avec des terrains qui ne valaient pas deux sous, et de changer en voies monumentales les cloaques habités par ces bouges où la Torpille recevait Carlos Herrera: l'autre, architecturale, qui m'inspire moins d'enthousiasme. Car étant donnés les prix nouveaux des terrains, il fallut naturellement élever dessus, et jusqu'aux astres, des maisons droites, rigides, infinies, si bien qu'on a l'air de se promener entre deux paravents démesurés. Les architectures de tous les temps, moyen âge, renaissance, dix-septième et dix-huitième siècles, toutes, excepté celle-là, ont eu des pointes, des saillies, des lignes courbes, un dessin, une physionomie quelconque; mais aujourd'hui nous nous agitons entre deux planches, et comme dans un conte d'Edgar Poe, on se tigure qu'elles vont se rapprocher lentement, et qu'on sera pris d'abord, puis scié entre deux planches, selon la formule d'un supplice connu.
Et les Parisiens ont beau adorer leur ville, et en aimer les verrues, les ruisseaux, les fanges et tout le reste I désormais le rêve de tout Parisien est de fuir Paris et de no plus être écrasé devant les encombrants magasins qui tiennent tant de place et où il est si difficile d'acheter pour deux sous de fil! Certes, ils vou-
tiraient s'en aller pas bien loin, pas plus loin que l'oiseau familier dont parie Juliette, ou tout au plus, aux rives prochaines, comme le pigeon du tablier. Eh bien! il faudrait que quoique grand architecte, un Garnier par exemple, créât ce qui n'a pas été trouvé : LA VILLE MODERNE, ^t lû coustruisit très près de Paris, à une heure de chemin de fer. 11 pourrait même bâtir deux villes, l'une pour les gens du monde et les artistes, l'autre pour les ouvriers des métiers, qui ici manquent d'air et de soleil et de joie et sont condamnés à des bouges infects. Mais j'entends : des villes où on pourrait vivre, où selon le système si simple proposé par Théophile Gautier, les rues dans toute leur longueur seraient, à la hauteur du premier étage, ourlées d'une marquise vitrée sur de légères armatures de fer; des villes oi^i ne manqueraient ni les chemins souterrains, ni les ponts suspendus au-dessus des rues, ni les chemins aériens, ni les jardins, ni les promenoirs couverts, ni rien de ce qu'il serait si facile d'imaginer et de réaliser, sur des terrains qui ne coûteraient pas mille francs le mètre.
Quant au Paris proprement dil, on pourrait l'abandonner définitivement aux tramways et aux administrations publiques, si bien que les tramways voitureraient uniquement des employés, et que tous les employés iraient à leurs travaux en tramways, de telle sorte que l'écrasement cesserait, faute de piétons. Mais soit qu'on bâtisse les Paris nouveaux que je réclame, soit qu'on s'en tienne à l'ancien, sans se soucier de la vie des hommes, qu'au bout du compte la nature reproduit et remplace avec une incontestable facilité, il se peut, monsieur le baron, que vous soyez appelé de nouveau à repétrir la face de la Cité, car la République aurait grandement raison d'employer votre talent, votre expérience et votre rare puissance d'initiative.
Eh bien ! si ce cas, qui peut être prévu, se présentait, vous pourriez, après avoir jadis inventé les larges rues.
28 LETTRKS CUIMÉRIQUES.
inventer maintenant les rues étroites, où l'on aurait chaud en janvier, où on jouirait en juin d'une délicieuse fraîcheur; et aussi les maisons basses, où l'on pourrait, pendant les mois d'été, dormir sur les terrasses, à l'ombre des caisses de myrtes et de lauriersroses. Je sais qu'au premier abord le prix des terrains semble s'opposer à cette combinaison si pratique ; mais après que nous avons conquis l'électricité, vaincu le temps et la distance, et forcé les Dieux à nous livrer un à un tous leurs secrets, comme les perles d'un collier qu'on égrène, ne serions-nous pas bien infirmes si nous étions tenus en échec par la question des sous, et si nous n'arrivions pas à deviner une simple énigme financière, trois mille quatre-vingt-seize ans après le jour où le roi ÛEdipe a vaincu la Sphinge?