A M . VICTORIEN S A R D O U
En dépit de vos luttes, de vos victoires, de vos triomphes, de vos glorieuses défaites, de votre patience obstinée, de votre bravoure intrépide, il n'y a pas d'homme qui ait été plus mal jugé et plus calomnié que vous. Toutes les cinq minutes, on vous accuse d'avoir volé les tours de Notre-Dame, et cependant, monsieur, vous ne les avez jamais volées, et elles sont toujours à leur place. Un grand magistrat prétendait qu'en pareille occurrence il faut commencer par s'enfuir; mais, à ce compte-là, vous vous enfuiriez toujours, vous passeriez votre vie en bateau et en chemin de fer, vous seriez forcé de parcourir tous les pays déo'its par Jules Verne, y compris le pays des fourrures et les icebergs de la mer de glace, et même, à un moment donné, de vous faire bombarder, à l'aide d'un coup de canon, à travers les montagnes glacées de la lune.
Car dans le monde du théâtre, aussitôt que quelque chose disparaît, ou même ne dispwalt pas, on s'écrie tout de suite : « C'est Victorien Sardou ! » A entendre ces rumeurs, on penserait que vous devez avoir des poches gonflées comme celles du Bertrand de L'Auberge des Adrets, et au contraire vos poches sont vierges,
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parfaitement régulières, et personne n'y retrouvera sa montre et ses couverts d'argent, non plus que son mouchoir de poche.
Je le sais hien, monsieur, moi, poète exilé, qui ai si longtemps gardé les feuilletons chez Admète, et qui ai curieusement suivi tous vos travaux, depuis F.a Taverne des Etudiants et Les Gens nerceux jusqu'à Fcdora, non seulement vos sujets, vos conceptions, vos situations, vos personnages, vos caractères, voire style sont k vous, mais votre art lui-môme, dans son ensemble, vous appartient. Et il vous appartient si bien en propre que, s'il était possible de jouer une pièce de vous sans que nulle indiscrétion révélât le nom de l'auteur, tout le monde se mettrait à crier, et légitimement, cette fois : « C'est Victorien Sardou! » Non, cette agilité, cette adresse, cette ingéniosité toujours en éveil, ce don de faire jaillir l'effet prévu de façon qu'il surprenne même ceux qui l'attendent le plus impatiemment, cet art de grouper mille détails subtils de façon à les faire concourir à une impression large et simple, cette mobilité nerveuse et raisonnée cependant, ce tact dans la fougue, ce dandysme qui consiste à creuser exprès des abîmes pour les côtoyer toujours sans y tomber jamais, vous ne les avez empruntés ni de Scribe, ni de Beaumarchais; tout cela vous ne le devez qu'à vous-même, à votre tempérament, à vos études, à votre originalité native cultivée par l'expérience, par la réflexion et par les plus sagaces recherches.
Non, vous n'êtes pas, vous ne serez pas, vous ne fûtes jamais un plagiaire; et en général, sauf d'honorables exceptions, ceux qui vous accusaient de les avoir dérobés étaient à l'abri des voleurs, naturellement et par la force môme des choses. Vous n'êtes pas un plagiaire, quoi qu'en aient dit les honnêtes gens qui, pour cause, sont empêchés de rien voler jamais, et c'est pourquoi je puis librement causer avec vous du Plagiat, et sur ce point mettre à nu pour vous mon âme tout entière.
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Eli bien ! monsieur, je nV vais pas par quatre chemins, et je regarde bien oii est le plat, pour mettre mes pieds dedans. Absolument, résolument, passionnément, je suis partisan du Plagiat, à tous les degrés et sous toutes les formes, et je pense que rien n'est plus juste, plus honnête, plus salutaire etplus légitime.
A Taxiome d'Alphonse Karr : La propriété littéraire est une propriété, je ne change moi, qu'un seul- mot, mais décisif, et je dis : La propriété littéraire n'est pas et ne saiwail pas êti'e une prop)iété.
Ici se place un dilemme impérieux, et auquel il n'est pas possible d'échapper : .ou l'œuvre pour laquelle je me suis inspiré de mon prédécesseur existe, et alors elle a eu raison de naître, puisqu'elle a en elle la force sacrée de la vie; ou elle n'existe pas, et alors je n'ai rien pris, rien dérobé, rien volé; ce n'est qu'une cendre vaine, qui tout à l'heure sera dispersée aux quatre vents du ciel. On a dit très spirituellement qu'en littérature, lorsqu'on dépouille un homme, il faut avoir soin de l'assassiner. Ceci est très ingénieux, mais parfaitement faux. car. dégagé du style figuré, cet axiome signifie que pour avoir le droit de vivre, l'œuvre inspirée d'une œuvre précédente doit avoir détruit et anéanti sa devancière. Or, les exemples sont là, évidents et clairs, pour nous prouver que cette prétendue vérité n'en est pas une. Il est, n'est-ce pas? hors de toute discussion que Balzac a fait Le Père Goriot, ce merveilleux chef-d'œuvre! sous l'obsession directe du Boi Lear de Shakespeare; eh bien! son roman durera aussi longtemps que la langue française, et je ne vois pas qu'il ait fait le moindre tort à la tragédie immortelle.
Le même Balzac, en composant Le Lys dans la Vallée, a suivi pas à pas un conte de la reine de Navarre; c'est la même invention, les mêmes scènes, les mêmes péripéties, les mêmes personnages. Cependant, en prenant tout à son modèle, à chaque ligne, à chaque mot, à chaque virgule, le grand Tourangeau a fait
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œuvre de créateur, car le génie transfigure tout ce qu'il touche! et il n'a pas du tout détruit l'historiette primitive; la mère et l'enfant se portent bien. Et qui de nous oserait regretter que Balzac ait écrit Le Lys dans ta Vallée et Le Père Goriot ?
Si je regarde un peu dans le passé, je vois tout de suite que le plus effronté des plagiaires est précisément le plus grand des poètes français : le divin, l'adoré, rinimilable, le prodigieux La Fontaine! Celui-là ne s'en cache pas, il dit les choses comme elles sont, il a toute honte bue, il ne prétend pas avoir invente un seul des sujets de ses fables, et il écrit tout naïvement sur le titre : « Fables choisies mises en vers par M. de La Fontaine. » Oui, il les avait choisies oîi il avait voulu, partout, chez les anciens, chez les modernes, chez les contemporains, chez Abstémius, chez Aristote, chez Bidpaï, chez Lokman, chez Hippocrate, chez Pulci, chez Philoxène de Cythère, chez Planude, chez Plutarque, chez Régnier, chez madame de Sévigné, après quoi il les avait mises non seulement en vers, mais en chefs-d'œuvre; il en avait fait cette comédie aux cent actes divers dont le décor est le monde entier; il avait même sans scrupule dévalisé Homère, et croyez-vous qu'en prenant ces privautés, il eût détruit quelque chose ou quelqu'un qui eût le droit de vivre, Homère par exemple, ou Rabelais, ou Boccace? Non, ce,rtes, nous possédons le trésor des Fables, et pour cela nous n'avons pas perdu V Iliade, ni Gargantua, ni Le Décaméron: nous avons acquis de nouvelles richesses sans être appauvris des anciennes, et pour nous dans cette affaire tout est gloire, orgueil, renommée justement acquise — et bénéfice !
Quels hardis plagiaires, monsieur, que Shakespeare et Molière ! Du temps de Shakespeare, le tien et le mien en poésie n'avait pas un sens bien défini; le poète retouchait, débarbouillait avec de l'ambroisie un manuscrit quelconque ; après quoi la comédie était jouée,
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sans qu'on sût au juste à qui elle appartenait, et c'est ce dont le grand créateur se souciait le moins, non plus qu'un pommier ne se soucie de ses pommes. Je ne crois pas que ni l'un ni l'autre des deux plus grands génies dramatiques ait jamais inventé un sujet de pièce, et en vérité, ils se moquaient bien de cette méprisable argile ! La pétrir de leurs mains formidables, lui donner la beauté sacrée, la brûler d'une âme ravie aux Dieux mêmes, voilà la tâche qu'ils acceptaient, et qui leur semblait digne de leur labeur. En vérité, il faut que nous vivions dans un temps bien misérable, pour qu'on s'y dispute des situations, c'est-à-dire des lieux communs nécessairement tombés dans le domaine public, (car la Vie seule, qui ne touche rien chez Roger, en invente!) et des sujets de pièce, c'est-à-dire des cailloux, delà boue, un peu moins que rien, de la terre glaise, de la cire, une pierre, du cuivre et de l'étain, un bloc de marbre qui ne sait pas s'il sera dieu, table ou cuvette! Sur l'ordre donné par une grande princesse, Corneille et Racine, tous les deux en même temps, composaient leurs Bérénices, de même que les tragiques grecs avaient tous fait des Électres, sans avoir cru se volerquelque chose ! Mais aujourd'hui, quelqu'un qui a planié des choux, (comme dit le poète de La Coupe et les Lèvres,) ou qui s'est mouché, prend pour cela un brevet d'invention, avec ou sans garantie du gouvernement, et désormais entend priver tous ses contemporains de soupe aux choux et do mouchoirs de poche.
De notre temps, yoh il s'agit toujours de cinquante centimes, et où Bilboquet pense que toutes les malles doivent être à lui!) si les théâtres avaient tous des succès avec un Don Juan, Molière, à la prière de ses acteurs, ne pourrait à son tour imiter la comédie de Tirso de Molina, et grâce à ce respect de la propriété, qui alors ne pourrait plus être le vol, nous aurions perdu Le Festin de Pierre ou l'Athée foudroyé, rien que
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cela' Et passhn, nous aurions perdu le jeu de la porte dans George Dandln, celui de la fenêtre dans Le Médecin volanl, la scène d'Orgon sous la tfble celle de la femme voilée dans Le Sicilien et dans L hcole des Mans, et cent autres, et la scène d'amour entre Valere et Marianne, entre Éraste et Lucile, que Molière a empruntée au Ivrique Horace, avec des ciseaux: car toutes ces scènes, Molière les avait ramassées en courant le monde, dans les comédies italiennes et dans la
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« Eh bien! me dira-t-on, prenez, j'y consens, les mulets de comédie et les jeux de scène qui sont a tout le monde, mais le style, l'expression, le mot, le verbe sacré qui est ])ien la propriété personnelle du poète, e la résultante expresse de son tempérament, halte- a! vous n'avez pas le droit d'y toucher, sans quoi vous êtes bien décidément un voleur! » - Sachez d'abord cjiie je ne suis pas effrayé par ce gros mot, dont les Dieux jaloux ont, il y a si longtemps, flétri Promelhee pour la première fois, et il n'a nulle signification raisonnable dans le monde idéal. Quanta votre arrangement, je n y consens pas; je veux prendre les sujets, les scènes, et aussi les mots, les épithètes, les adjectifs, les images, les tropes; je veux tout prendre pendant que j y suis, et je trouve qu'on ne prend jamais assez de choses aux o-énies. Un très grand écrivain mort récemment et que îa Muse regrette avec des larmes amères, me disait qu'il passait sa vie à lire uniquement Rabelais ot Dante et à leur emprunter des images; et qu'arrivait-il. C est que d'abord, en traversant son cerveau de poète, ces images se transformaient et se renouvelaient, et qu ensuite elles lui enseignaient à créer par imitation d autres images magnifiques, originales celles-là et parlaitement nouvelles.
Oui, ce dont je me plains, c'est qu on ne vole pas assez! Je voudrais que les apprentis poètes volassent Victor Hugo beaucoup plus qu'ils ne le font, car alors
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ils rimeraient bien au lieu de rimer à peu près bien ou tout à fait mal; ils auraient la virgilienne variété des sons, au lieu d'être monotones, et leurs vers seraient reliés en phrases bien construites. J'aurais voulu que l'ingénieux Scribe volât les écrivains corrects, ceux qui ne disent pas: « Une grande dame ! serait-ce la mienne?» J'aurais été ravi que Guilbert de Pixérécourt, et ses succeseursl voulussent bien déshabiller, piller, dévaliser Eschyle et le laisser nu comme un petit saint Jean, car dans cette hypothèse, leurs personnages qui disent déjà de très belles choses, en auraient certainement dit de plus belles encore.
— « Mais la question d'argent! me crie cet honnête Roger dont je parlais tout à l'heure. Ne voyez-vous pas que si Damon vous prend votre sujet de comédie, il vous prend en même temps vos droits d'auteur! »
A cela je n'ai rien à répondre. L'Art est une chose et l'argent monnayé en est une autre, et il n'y a entre eux aucun accord possible. Enfin, monsieur, l'Académie, dont vous faites partie à si juste titre, a de notre temps consacré d'une façon éclatante son droit au Plagiat. Car en ne nommant pas Leconte de Liste, vos confrères actuels ont volé l'idée de leurs devanciers, qui précédemment n'avaient pas nommé Baudelaire, Théophile Gautier, le premier Alexandre Dumas et le grand Balzac. Et certes, ce n'est pas moi qui le leur reprocherai; ils obéissaient à l'instinct de la race qui ne nous trompe jamais, au principe sacré de la lutte pour la vie, et ils avaient très bien senti ce que ces puissants génies avaient en eux de foncièrement révolutionnaire, -r- et de peu académique !
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