A GUY DE MAUPASSANT
Mon cher poète, vous avez donné un spectacle qui serait des plus étonnants, si quelque chose était étonnant; mais rien ne Test. Ce qui semble étrange et inexplicable, c'est simplement des choses mal observées. Dans ce Paris où Victor Hugo a légitimement pris toute la gloire, et où il est si difficile d'obtenir un peu de renommée, une notoriété quelconque, vous avez été célèbre du premier coup. Vous êtes entré tout droit dans le but, comme une flèche, et tout de suite vous êtes devenu l'égal des vieux écrivains les plus illustres. Certes vous avez beaucoup de talent; mais le talent n'eût pas suffi à créer un pareil miracle : pour- ' quoi donc s'est-il produit ? Est-ce parce que vous avez aussi beaucoup de bonheur? Ah ! laissons ce mot vague à ceux qui se contentent de vocables devenus insignifiants à force d'avoir été mal employés !
Le bonheur, c'est une chose que l'homme pétrit et façonne lui-même, comme le fer que le forgeron frappe à grands coups de son marteau, dans la fournaise. Vous êtes devenu célèbre tout de suite, parce que d'instinct vous «tvez deviné que la condition unique de l'art c'est dp donner aux délicats et à la foule ce
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dont ils ont également soif: la Sincérité. Être sincère, tout est là; il n'y a pas d'autre règle, il n'y a pas d autre poétique, et tous les fatras qui disent le contraire en ont menti. Oh I quelle fut la charmante et réconfortante et heureuse surprise des lecteurs, lorsqu'on vous vit arriver exempt de toute affectation et de tout mensonge, ne cherchant pas du tout à donner aux gens des vessies pour des lanternes, ou à leur faire voir en plein midi trente-six chandelles I On ne se lassa pas de relire cette Boule-de-Suif oix vous avez montré la laideur de l'Égoïsme humain, sans vous laisser séduire par les sirènes de l'Antithèse, et sans être tenté de faire de votre héroïne une figure sublime. On dévora cette Maison Telliej% où vous faites voir les filles telles qu'elles sont, bêtes et sentimentales, sans les relever ou les flétrir, et en ne les traînant pas dans la boue, ni dans les étoiles. Et cette autre nouvelle où d'un mot cru dit à un officier prussien et que la situation rend magnifique, une autre fille soufflette audacieusement la Victoire. Cette misérable créature alors transfigurée, cette prostituée vengeresse, vous la faites sauver par le curé du village, qui la cache dans le clocher. Ainsi vous n'avez pas peur de passer pour clérical, non plus que de passer pour athée. Vous n'avez peur de rien.
Et que pourrait- il craindre, celui qui regarde la Vérité en face, et tâche de la peindre telle qu'elle est? Dans votre roman Une Vie, vous racontez une destinée de femme, mille fois plus émouvante en sa trivialité douloureuse que si vous aviez forcé et ramené à un faux idéal les événements et les caractères. Les faits sont ce qui arrive tous les jours, les personnages ne sont pas bons ou mauvais tout d'une pièce ; c'est la vie telle qu'elle est, dans toute sa simplicité et dans toute son horreur. Ainsi vous avez eu la grande idée d'être sincère, et il n'a pas fallu davantage pour vous mettre au premier rang. Mais cette idée, êtes- vous depuis longtemps le seul qui l'ayez eue? Non, grâce au ciel, et si l'injustice
ne nous aveuglait pas, nous verrions distinctement que, dans ce siècle comme dans les autres, tout grand coup d'aile poétique a été un effort vers la sincérité. Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, Baudelaire, Flaubert, Leconte de Lisle, Zola, les Concourt, Alphonse Daudet ont tous été des hommes qui ont tenté de substituer au convenu la vérité et l'observation directe. Pour les premiers d'entre eux, c'est un faible argument et une mauvaise guerre que de les railler sur ce qui dans leur style est aujourd'hui démodé. La Vérité elle-même, quand elle sort de son puits, a des façons différentes d'être nue et de porter sa nudit*^ ; mais lui reprocher d'avoir un sein de 1850 et non un sein de 1880, n'est-ce pas tomber dans la moquerie initiale et dans l'argumentation puérile?
Qui donc nous bouche les yeux, nous empêche de voir que bien réellement on s'est passé de main en main le flambeau, et que ce grand effort vers la sincérité auquel nous applaudissons, tous les. génies ont su et voulu le faire? Si la Critique méconnaît cette vérité évidente, c'est qu'elle est égarée par une idée fausse, dont elle ne peut se débarrasser. Elle s'imagine qu'en art il y a des écoles, tandis qu'au contraire il n'y a et il ne peut y avoir que des individus. Tout génie est nécessairement un individu, un être isolé, précisément parce que la sincérité est sa seule règle et que nul ne peut lui emprunter ou lui voler sa façon d'être sincère. C'est faute d'avoir compris cette chose si simple que le très grand écrivain et très grand romancier Emile Zola s'égare si souvent dans sa critique. Il croit qu'il y a une école de Hugo; il n'y en a pas plus qu'il n'y a une ÉCOLE de Zola. Cette chimère l'empêche de voir que lorsque Victor Hugo, tout jeune, écrivait un poème §ur la vache, et intitulait ce poème ; La Vache, il faisait exactement ce que Zola fait aujourd'hui, et combattait le même combat. Mais, me dira-t-on, voulez-vous donc nier qu'il y ait des imitateurs? Assurément je ne veux
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pas nier une évidence qui me. crève les yeux; mais un troupeau entier d'imitateurs ne constitue pas plus une école que cent mille voleurs réunis ne forment une armée. .
On est imitateur par manque de ressort, par lâcheté, par paresse. C'est pourquoi Iç premier ouvrage des imitateurs est toujours de réduire à une convention, à une formule toute faite, horriblement facile à appliquer et à suivre, ce qu'ils croient être les procédés du maître. Or, quel qu'il soit, le maître digne de ce nom n'a pas de procédés. Sa seule règle, c'est d'observer le plus exactement et le plus naïvement possible la nature, la vie, l'âme humaine, et ses moyens d'expression sont aussi variés que ses sensations infinies et diverses. Ses imitateurs sont donc ses pires ennemis, le contraire de ce qu'il est lui-même et nullement son école. Agacé par des procédés immuables qui sont en effet à la portée de tout le monde, Zola a été amené à nier la sincérité chez les écrivains qu'il a crus être l'école de Hugo, et de là, par une pente naturelle, chez Hugo lui-même. C'est absolument comme si le sergent de ville voulait arrêter un passant à qui on aurait tenté de dérober sa montre.
Au contraire, tâchons d'être sincères tout à fait, dans la critique aussi bien que dans l'invention, et nous reconnaîtrons que par cela seul qu'il existait, tout génie, romancier ou poète, nous a pour un temps débarrassés de la convention et de la formule. Sans cesse ils renaissaient et pullulaient de nouveau, ces monstres qui naissent dans la corruption et dans la pourriture de l'esprit, et sans cesse le soleil, la vérité, le clair Apollon les a percés et tués avec ses flèches de lumière. Oui, sincère, tout le monde veut l'être, tout le monde le. serait, s'il n'y avait pas le démon qui vous porte en haut de la montagne et qui, au prix d'un peu de lâcheté et de reniement, et pourvu qu'on l'adore, lui le démon Lieu Commun, vous promet et très honnêtement vous donne tous les royaumes de la terre. Il suffît de flatter
le préjugé bourgeois, de consentir à une troublante confusion entre la poésie et la morale, (deux sciences absolument différentes l'une de l'autre, et qui n'ont pas affaire ensemble,) pour obtenir toutes les richesses, toutes les récompenses, tous les honneurs matériels. Le monde tel quHlest ne demande qu'une chose, c'est qu'on feigne de le voir et qu'on consente à le peindre tel qu'il a la prétention d'être, moyennant quoi il vous ouvre sa caverne d'Aladin et vous prodigue tous ses trésors.
Soit qu'un dieu l'ait aveuglée, soit qu'elle ait senti l'impossibilité ^e lutter contre l'âme de la Recette, qui est la maîtresse et la grande inspiratrice, puisqu'elle paye, la Comédie moderne a consenti à ce compromis, et quoique fabriquée par d'immenses talents, elle s'est bornée à représenter une société de convention, aussi abstraite que la tragédie de Racine. 11 semble que non seulement elle n'a pas regardé la vie, mais qu'elle n'a pas même lu ni connu Im Comédiç Humaine de Balzac. Elle partage le genre féminin en deux classes : d'un côté les mères' et les sœurs, de l'autre les filles qui marchent dans la boue. Elle oublie de nous dire ce que deviennent les belles et honnêtes dames très connues pour avoir aimé, et qui cependant sont entourées de l'admiration et du respect de tous. Elle ne s'explique pas non plus au sujet des Pompadours à qui les évêques agenouillés remettent humblement leur pantoufle.
La plupart des académiciens sont des penseurs ou des écrivains de premier ordre, individuellement très estimés; l'Académie, en temps que personne morale et collective, a toujours été en butte aux railleries, et rien n'est plus juste, car, prise dans son ensemble, elle se laisse gouverner par un préjugé auquel ne consentirait isolément aucun des membres qui la composent. Elle s'imagine, croit et veut faire croire que la meilleure des œuvres d'art est celle qui se propose un but moral immédiat ; à ce compte, Tlliade aussi bien que la Vénus de Milo seraient des œuvres très infé-
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rieures! C'est en vain que cette niaiserie a été réduito à sa juste valeur, et que cette toile d'araignée a été déchirée par Téperon du cavalier qui passe. Le corps, académique persiste et s'obstine. Sur un socle pour inspirer ses séances, et sur les couvertures de ses discours, il met non la figure de la Poésie mais celle de la Sagesse, comme s'il pouvait jamais être sage de faire une autre chose que celle dont il s'agit.
La Beuue des Deux-Mondes est le chemin de l'Académie, et elle mène à l'Académie aussi directement que la ligne droite mène d'un point à un autre. Ces deux, institutions sont fondées sur le même principe : à savoir qu'une éducation distinguée, de belles relations dans le monde et une certaine respectabilité doivent tenir lieu de génie : aussi doivent-elles réciproquement se compléter et se soutenir ! Vous avez pu voir que dès qu'un écrivain se met en route pour l'Académie, son premier soin est de donner à la Benue des Deux-Mondes quelque roman où chaque personnage est idéal, et où les gens qui trouvent par terre un portefeuille, loin d'y prendre des billets de banque, en remettent!
Le véritable artiste ne se soucie pas de tout cela. 11 crée non des Amadis et des Almanzor^ non des Eloa et des Elvire, mais des hommes et des femmes, et s'il ne ravit pas le public des albums, des bals blancs et des cascatelles, en revanche il s'empare de tout ce qui est naïf et de tout ce qui pense, des grands et des petits, sur lesquels l'invincible Sincérité met sa griffe, comme un lion. C'est ce qui vous est arrivé, mon cher poète; aucun prix de sagesse et de bonne tenue n'a été décerné à l'élève Guy de Maupassant; mais lès innombrables lecteurs assis à votre festin ont senti qu'ils buvaient le vin fortifiant et amer de la vérité.
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