LE PRINTEMPS ET LA MER
A FRANÇOIS COPPEE
. Aujourd'hui je veux parler de la Poésie et du Printemps, et c'est à vous, naturellement, que je m'adresse. Cette année, mon ami, et aussi les années précédentes, il y a eu entre ces deux personnes un quiproquo involontaire, comme dans les comédies de monsieur Scribe. Mais enfin tout s'est expliqué, à la satisfaction générale. Voici le fait. Comme nul ne l'ignore, s'inspirant en toutes choses des nobles Hellènes et de nos aïeux Latins, les poètes de la Renaissance célébraient le Printemps au moment exact où il doit se montrer, et où il se montre en effet, dans les pays de soleil. Or en s'entendant célébrer, comme s'il avait déjà eu lieu, le Printemps se hâtait d'avoir lieu, comprenant qu'il devait arriver, et ne se le faisait pas dire deux fois. Et cela par une raison très simple, c'est que sachant quelle est la puissance, la volonté, l'impérieux génie de l'âme parisienne, quand cette âme a parlé, la Nature ne raisonne pas, ne fait aucune objection^ et naïvement obéit. Le chanteur disait : Mignonne^ voici V Avril! et l'Avril se hâtait d'entrer en scène, les mains pleines de violettes et le front couronné de branches fleuries I
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Mais comme il faut tenir compte de tout, même des théories les plus subversives, et comme dans une cer» taine mesure nous devions tous être un peu envahis par la tache d'huile du — Naturalisme^ les poètes ont voulu se conformer à la mode récente, en reproduisant la réalité matérielle, au lieu de lui imposer leur programme et de la. pétrir à leur gré, comme ils faisaient jadis. Le Printemps, pour venir, attendait qu'on l'appelât, et les poètes, pour le saluer, attendaient qu'il vînt, et cette situation fausse se serait prolongée indéûniment, si devinant tout à coup et par intuition qu'il fallait mettre les pieds dans le plat et rompre la glace, le jeune dieu n'eût pris le parti de faire une entrée soudaine et turbulente, comme madame Lucrèce chez Alphonse d'Esté. Il est venu, farouche et souriant, dans un éblouissement de fulgurant soleil, incendiant, inondant, éclaboussant tout de ses nappes de lumière, et jetant sur toutes les noires nudités son débordement de tendres feuilles vertes, et nous avons eu la première fête adorable des lilasl
Paris seul aime et comprend les lilas, et il s'en pare avec la folle somptuosité d'un satrape d'Asie. Seul, il se permet la luxueuse démence de réserver devant ses plus riches maisons, uniquement pour y voir les lilas fleuris pendant quinze jours, de petits bouts de terrain qui, l'un dans Tautre, valent deux cent mille francs; ainsi en comptant l'intérêt de cette somme à cinq pour cent, c'est dix mille francs net que le Parisien paie cette joie de quelques heures ; eh bien, ce n'est pas trop cher I Le lilas, ou lilas, ou violet, ou rougissant, ou blanc, ou bleu pâle^ caressé par ses larges feuilles lisses, est charmant, d'abord parce qu'il l'est, et surtout parce qu'il meurt tout de suite, et à ce titre il est poétique et divin, autant qu'Ophélie et Juliette. Car il ne suffit pas d'être beau, gracieux, innocent et ivre d'amour, il faut encore se hâter de mourir, si l'on prétend demeurer comme une céleste v4sion dans la
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mémoire des hommes. Comprenez-vous Roméo vieux, obèse, chauve, empilant dans un coffre des écus d'or, et comprenez- vous un lilas dont les vieilles fleurs se traîneraient, desséchées et poudreuses, jusqu'au mois d'août? Non, elles s'empressent de s'effacer et de s'évanouir, pour laisser intact le souvenir délicieux; mais le Parisien qui les a aimées vivantes les aime encore, une fois mortes, et par reconnaissance, vit tout Thiver avec ces pâles lilas blancs verdissants qui sont des spectres et des fantômes de lilas, et il s'enivre de leur grâce funèbre, jusqu'à ce que le vrai lilas de printemps renaisse, attendri dans la clarté, comme un triomphant Adonis.
Mais partout à la fois, enchantant nos âmes, nos esprits et nos yeux, éclatent, vibrent, se marient, se mêlent en de glorieuses harmonies, les pourpres, les roses, les jaunes superbes, les verts, les violets, les bleus d'azur, de saphir et de topaze, les rouges furieux, tout le concert des couleurs tendres, caressantes, dominatrices, enchanteresses : c'est les toilettes des femmes et la parure des fleurs. Grandville avait-il raison de torturer la rose pour la forcer à devenir femme, et le légendaire vaudevilliste avait-il raison d'offrir une rose à une femme, en lui disant galamment : Je vous rends à vous-même! Évidemment la question doit être scindée. Au point de vue de la forme, la ressemblance est nulle et chimérique, et une femme nous ferait horreur, si, comme la rose, elle affectait la figure d'une boule exfoliée, attachée à une queue mince ; mais si nous parlons couleur, c'est une autre aflaire. Oui, avec leurs yeux de violette et de pervenche, leurs sombres ou claires chevelures, leurs lèvres rougissantes, et toutes les tendresses de roses et d'églantines qui rosissent leurs chairs, leurs oreilles, leurs narines frémissantes, les femmes ressemblent parfaitement aux fleurs ; et aussi leurs toilettes, la joie, la provocation, la colère, l'attendrissement, la rêverie, la luxuriante floraison des étoffes
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collées, drapées et envolées sur les corps aes lemmes^ ressemblent à un immense jaràin de couleurs et de délices.
Maintenant, mon ami, une question grave et essentiellement professionnelle, dont nous avons le droit de causer entre nous deux. Devons-nous comparer les fleurs aux femmes, et réciproquement? Oui, nous le devons, et cela ne fait pas Tombre d'un doute. Car la bravoure n'est pas elle-même, si elle ne s'exalte pas jusqu'à la plus folle témérité, et rien n'est si audacieusement téméraire que de reprendre les thèmes usés, avilis, démodés^ traînés dans la boue, et de les raviver, de les rajeunir, à force de science et à force d'amour. Pour décrire dans un beau morceau lyrique la rose et la femme, et pour les comparer Tune à l'autre, avec des mots d'une sublimité imprévue, il faut autant de bravoure que pour s'élancer tout seul dans une mêlée meurtrière. Remarquez-le bien, dans ces cas-là le faux brave, le faux poète (c'est tout un) se tire d'affaire par le dandysme, s'esquive par la tangente, tandis que le héros prend le lieu commun par les cornes, ce qui est bien autrement difficile que d'y prendre le taureau. On l'a dit mille fois, en France le ridicule tue ; or, affronter le ridicule, c'est affronter la mort, dans le but d'être sublime. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, combien de gens craignent naturellement les coups, comme Panurge !
Voici, mon ami, le temps où les dames songent à aller aux bains de mer, à choisir une plage, et c'est un grand bien. D'abord et surtout, parce que cette villégiature marine détermine l'éclosion des costumes de bains de mer, et tous les prétextes à arborer des modes nouvelles doivent être encouragés. Beaucoup de nos confrères, mon ami, se sont mis à chanter dans leurs vers des choses extrêmement laides, ou plates, ou quelconques; le Roman, comme si quelque méchante fée l'eût condamné à cette occupation fastidieuse, passe sa
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vie à compter, à énumérer et à étiqueter les objets (l'une ' beauté discutable ; de sorte que pour nous réjouir, nous les amants de toutes les splendeurs, il ne reste plus que les robes; eh bienl c'est assez. Qu'elles éclatent, qu'elles brillent, qu'elles donnent à toutes les campagnes et à toutes les plages l'apparence de solitudes peuplées soudainement, où aurait été chassée par l'exil la cour d'un grand roi I
Je sais bien que si les Parisiennes restaumt dans lé plus beau lieu du monde, c'est-àrffire à Paris, il ivo serait pas difficile à leur âme inépuisable d'inventer des raisons et des prétextes pour inaugurer là des toilettes très nouvelles, tout aussi bien que sur les galets et les sables d'or, et au fond peut-être qu'elles n'aiment pas beaucoup la mer tumultueuse, qui les assourdira de ses plaintes désespérées et de ses profonds sanglots. Mais d'abord, les dames parisiennes doivent à la plastique de se mêler à la vague nature, pour créer des sujets de tableaux de genre, et pour être les taches de couleurs vibrantes et gaies, sans lesquelles les paysages, avec leurs flots et leurs verdures, ne seraient jamais que des Études terminées. Enfin, mon ami, ce n'est pas tant les dames qui désirent aller imprégner de sel leur chair rougissante et saine ; si elles se hâtent d'emplir et de fermer leurs malles à compartiments très semblables à des commodes, c'est qu'elles sont attendues^ appelées, invoquées, tirées là-bas, avec une fiévreuse impatience.
Et par qui? mais naturellement, par la race charmante des Déesses, née dans la mer stérile du véridique Nérée et de Doris à la belle chevelure, fille du fleuve sans fin Océan. Car Prôtô, Cymothoé, Eunice aux bras roses, Cymodocée qui apaise aisément les flots de la noire mer et le souffle des vents sacrés, Amphitrite ornée de beaux pieds, Halimède à la belle couronne, Evarné douée d'un aimable naturel et d'une forme parfaite, et les autres demoiselles Néréides, attendent et pressent follement la venue des Parisiennes sur les
plages, afln d'être exactement renseignées sur la mode nouvelle, et de ne plus se sentir emprisonnées dans les modes caduques de Tannée dernière. — Mais, dira un homme raisonnable que je connais, et qui emploie sa raison, outil perfectionné, à nejatnais rien comprendre du tout, — ces demoiselles Néréides, à quoi cela peut-il leur servir de savoir comment les robeé sont faites, puisqu'elles vont toutes nues ou à peu près, vêtues seulement d'algues, parées de coraux vivants, et les dieveux mêlés de fleurs marines et de roses coquillages? intelligence obtuse et tête de bois! Le beau, c'est précisément de savoir arranger ses algues de façon à rappeler les dernières robes de Worth, et de donner à la coifture de fleurs une parenté évidente avec les chapeaux les plus admirés aux Courses du Printemps; celles qui ne sauraient pas exécuter ce joli miracle seraient indignes d'être Déesses et même femmes, et il eût été absolument inutile que le grand créateur de tout nous eût violemment emprunté une côte pour faire son chef-d'œuvre I
Donc, mesdames, ne laissez pas languir Psamathe, Cymatolége et Gymo qui vous espèrent, et allez leur donner bien vite les renseignements dont elles sont friandes comme des chattes 1 Et pour dire le vrai, la Mer elle-même vous attend avec un désir non moins vif, et elle a besoin de vos leçons et de vos exemples, non pour apprendre à être Perfide comme une femme, — les femmes ne sont jamais perfides, — mais enfin pour s'exercer dans l'art de caresser, de promettre, de s'enfuir, d'attirer par un sourire décevant et de changer mille fois en une seule minute sa voix et l'expression de ses traits et la forme de son désir. Autrefois la mer était bonne ou méchante tout d'une pièce; elle baisait les nefs et les mortels ou les dévorait tout simplement; mais les dames lui ont enseigné le passe-temps de jouer avec sa proie et de se dérober humide et tendrement farouche, dans les rayons du soleil.
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L'heure est venue ; que les dames achètent beaucoup de lingeries fines et blanches, beaucoup d'étoffes claires et gaies, transparentes, amusantes^ couleur du temps, couleur de safran, couleur de rose. Puis, qu'elles ferment leurs malles pareilles à des citadelles bâties sur les collines, et qu'elles s'en aillent, puisqu'il le fautl Mais auparavant, mon ami, je leur conseille de s'emplir les yeux de toutes les voluptueuses couleurs des fleurs, car n'importe où elles aillent, elles ne verront jamais autant de fleurs qu'il y en a à Paris dans les jardins et dans les boutiques de fleurs. Il est vrai que. Printemps elles-mêmes, elles emporteront la somptuosité et la joie partout où ruisselleront leurs robes triomphales, et ainsi le madrigal sera coupé en deux. Les galets, les dunes, les plages stériles auront les femmes, qui ressemblent à des fleurs, et nous, en tout et pour tout, il nous restera, (avec les yeux pour pleurer,) les fleurs qui ressemblent à des femmes.
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