‹ Lettres chimériquesChapitre 22 sur 23 · AU DOCTEUR GERARD PIOOEY · texte numérisé non relu

AU DOCTEUR GERARD PIOOEY

Mon cher docteur, lorsque deux hommes parlent ensemble, ce qui souvent les empêche de s'expliquer avec franchise, c'est qu'en général leurs comptes sont imparfaitement réglés et ils ne savent pas bien au juste quelle revendication ils ont à exercer l'un sur l'autre ; aussi se tiennent-ils sur la défensive. Tel n'est point ici le cas ; ma situation vis-à-vis de vous est claire comme de Teau de roche, et parfaitement nette. Tant et si souvent que je ne saurais me rappeler combien de fois, vous avez sauvé les vies de tout ce qui m'est cher, et ma propre vie. En revanche, moi, je n'ai rien pu vous donner qu'une profonde et inaltérable affection. Et quand même j'aurais à moi une caverne pareille à celle d'Aladin ou du rajah Nana-Sahib avec des murs d'or \ incrustés de rubis et d'escarboucles, des arbres de coraux, des urnes laissant déborder les diamants dans la poudre d'or, et quand même je vous l'offrirais, avec le mot qui ouvre et ferme ses flamboyantes portes d'acier, je ne me serais pas encore acquitté envers vous. Jamais bilan ne fut plus facile à dresser, et il n'y règne pas l'ombre d'une incertitude. Nous pouvons donc causer librement.

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Mon ami, dans le grand océan de la bêtise, parmi les lieux communs flottants comme des vagues, qui laissent écumer sur leurs cimes l'imbécillité humaine, il en est un, entre autres, qui m'agace d'une manière toute particulière. C'est cette protestation que les libres non-penseurs, exempts de toute pensée, expriment par la formule suivante : « Je ne crois pas à la Médecine ! » Certes, ils ont bien raison de ne pas croire à l'existence matérielle d'un substantif abstrait, et il est bien certain que le nom féminin Médecine n'a pas un nez, des yeux, une bouche, des bras, des mains et le reste, comme les personnes. 11 est certain que ce mot : Médecine, ne désigne pas une science spéciale. Mais les béotiens dont je vous parle l'ont incarné et en ont fait un être défini, dans le simple but de ne pas y croire. La Médecine qu'ils ont inventée serait une sorte de magicienne toute-puissante, bouleversant les lois de la raison et l'ordre de la nature, qui ferait repousser les membres amputés, remplacerait les organes détruits, empêcherait les maladies de suivre leur cours normal, rallumerait les yeux éteints, ferait ruisseler la chevelure d'Absalon sur des crânes chauves, et pour tout dire en un mot^ forcerait la mort à devenir la vie. Cette Médecine de féerie et de conte d'enfant, ceux qui se la sont ainsi figurée font bien de ne pas y croire, car elle ne serait rien autre chose que la négation de L'ordre universel.

Je vais plus loin, et quelque sens qu'on attache à ce mot vague, je leur permets de ne pas croire à la Médecine ; mais quant au médecin digne de ce nom, il faut bien, sous peine d'aveuglement, croire qu'irexiste. Oui, cet homme instruit dans les sciences aDatomiques, physiques, chimiques, anthropologiques; ce penseur à l'œil prompt, à l'intelligence rapide, à l'intuition fulgurante, affiné par l'expérience, habitué à étudier, à deviner, à surprendre les phénomènes et à en déduire, sans pédantisme systématique, les censé-

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quences probables ou possibles ; ce voyant qui sait au besoin aider la nature, et toujours et surtout, empêcher qu'elle ne soit contrariée; ce lutteur qui unit au talent et à la patience les inspirations du génie; ce combattant qui, dans les épidémies, à force d'amour, rend l'espoir, la force de vivre à un peuple décimé et épouvanté; ce brave que nerebutent ni le sang, ni les plaies, ni les plus affreuses pourritures, de la chair ; ce hjéros qui, au lit de l'enfant malade, gagne le croup et en meurt avec une résignation tranquille; pour ne pas croire qu'il existe, nous l'avons vu trop de fois, et nous avons trop souvent tourné vers lui nos yeux inquiets pour les chères existences et nos mains suppliantes. Je le répète, mon ami, la croyance à la Médecine, c'est une simple affaire de grammaire et de linguistique, et en cette affaire, comme en beaucoup d'autres, pour ne pas s'embourber dans les contresens et dans les non-sens, il suffirait de bien définir les termes dont on se sert. Et cependant, qui pourrait nier que la Médecine moderne ait créé — tout dans ce qui concerne le diagnostic, et en ce qui concerne la thérapeutique, nécessairement incertaine et aléatoire, tant de merveilles! Mais enfin, je passe condamnation pour la Médecine. Quant à la non-croyance au médecin, non seulement elle est injuste, mais elle n'est pas réelle. Car lorsque le malade abattu, déchiré par la souffrance, est cloué dans son lit et sent passer dans ses yeux l'effrayante ombre inconnue, il se gouverne exactement comme le passager qui, pendant la tempête soulevant la mer irritée, invoque avec ferveur le Dieu auquel il ne croyait pas tout à l'heure. Alors, soyez-en sûr, ce n'est pas le papetier ou le chaussetier qu'il envoie chercher. Subitement converti, il repousse avec horreur les remèdes de bonne femme, les panacées annoncées à la qugitrième page des journaux, tous les fétiches dont il était engoué, et il appelle à grands cris le savant, le sauveur, le médecin.

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n est vrai qu*une fois guéri et hors de peine, il retourne à son incrédulité, à sa niaiserie, à son lieu commun, profondément entré dans les veines de qui^ conque raisonne au lieu d'étudier , et slmagine que le bon sens suffit, sans autre apprentissage, pour savoir la serrurerie ou la menuiserie. Mais enfin, ce lieu commun stupidement triomphant, d'où vient-il , et surtout de qui vient-il? Ayons le courage de ne pas nous abuser volontairement; il vient du meilleur, du plus sensé, du plus juste, du plus raisonnable des hommes, d'un génie qui fut tout amour et toute charité, de Molière. Si dans Le Malade imaginaire, Molière, par la bouche de Béralde, raisonne avec un séduisant et merveilleux esprit mais en somme, assez faiblement, contre les médecins, en revanche, c'est avec une verve inouïe, c'est avec le plus admirable génie bouffon et caricatural qu'il a su les ridiculiser^ les montrer maigris, obèses, bavards, bègues, diseurs de riens, meurtriers du pauvre monde, coiffés de bonnets pointus, affublés de robes ridicules, marchant dans un buisson de seringues, comme un conquérant dans la forêt des lances dont les fers resplendissent au soleil. Il les a fait voir chantants, dansants, escaladant les fenêtres comme des acrobates, et si ses comédiens en eussent eu le talent^ il les aurait fait danser sur la corde raide. Il est évident que le doux Molière, d'ailleurs exempt de haine , était plein d'irritation et de colère contre les médecins. Pourquoi?

Ainsi que l'ont dit quelques moliéristes un peu naïfs, est-ce parce que Molière était malade et parce que les médecins ne le guérissaient pas? Hypothèse inadmissible. Ce grand homme savait trop bien quelle était sa maladie et où en était le remède ; mais il repoussait le remède, et il ne voulait pas guérir. Sa maladie, c'était cette infernale vie du théâtre, l'air vicié, les travaux accablants, le labeur meurtrier du metteur en scène, les amours-propres à concilier, le monstre Public à

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dompter sans cesse, tout cet abus de la force exaspérée, de Tâme surmenée, qui le fit moonr, comuie Shakespeare, à cinquante-deux ans. Le remède, c'eût été de renoncer au théâtre; mais seul soutien de sa troupe, créateur d'un art nouveau, père d'œuvres immortelles , il ne roulait pas. Toutefois, il était trop sensé pour reprocher sa non-guérison aux médecins, dont il se vantait, d'ailleurs, de ne jamais suivre les ordonnances. D'où venait donc sa haine contre eux, et dans quelle catégorie de faits doit-on la ranger?

Pure jalousie professionnelle. Épris de vérité et de franchise, Molière était au fond très affligé de jouer réellement le personnage que, sans grande justice, il reprochait à ses ennemis : celui d'un médecin qui ne guérit pas. Molière sentait bien qu'il n'eût pas été écouté s'il n'eût pas feint de croire au traditionnel préjugé suivant lequel la Comédie est censée châtier et transformer les mœurs, et corriger les hommes. Cepen* pant, lui qui savait tout, lui dont l'impeccable bon sens ne pouvait être abusé, il savait, il savait trop bien, hélas! que l'homme est et reste semblable à lui-même, ne se corrige jamais , et que sa Comédie ne corrigerait ni un étourdi, ni un jaloux, ni un avare, ni un misanthrope, ni un imposteur, qui d'ailleurs se reconnaissent d'autant moins dans leurs portraits que ces portraits sont plus ressemblants! Non, la Comédie ne change pas les hommes, elle ne réalise pas ce miracle anti* naturel, de même que la Médecine ne fait pas un sanguin d'un bilieux, et un Normand d'un Provençal. Elle ne fait pas ces choses impossibles, mais elle en fait de plus hautes et de plus grandes. Car de même qu'après elle devait nous le montrer une seconde fois l'admirable Comédie Humaine, d'un bout à l'autre de son épopée divine, ' l'œuvre de Molière nous montre l'instinct, la jeunesse, l'amour, ces forces irréductibles triomphant des vices humains ameutés contré elles, et la toute-puissante nature , protégée par son invinci-

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ble armure de diamant, par son énergie virtuelle, domptant tout ce que la convention , tout ce que la civilisation dévoyée a de faux et de factice.

. Ahl sans doute, ramener la créature humaine à son origine, à ses fins, à sa destinée, la forcer à la connaissance et au respect de son âme, c'est autrement beau que d'obliger Harpagon à ordonner un dîner convenable, Alceste à subir la coquetterie de son amante, et Tartuffe à ne pas tâter Thabit d'Elmire I Mais Thonnête , le probe, le sincère Molière souffrait de ne pouvoir pas jouer cartes sur table, mettre son cœur à nu , et accuser naïvement son magnifique programme. Il se désolait de se donner empiriquement comme un guérisseur d'individus, au lieu de se montrer ce qu'il était : un éducateur de l'humanité. Empêcher la nature de se méconnaître, de dévier, de s'écarter d'elle-même, telle était la fonction de sa Comédie, et telle est aussi la. fonction de la Médecine; mais par une transposition que comprendront tous les artistes intuitifs ^ il se dégonflait le cœur, il avouait son impuissance à guérir Tinguérissable, à réparer l'irréparable, en la mettant, par allusion et figure, sur le compte des médecins.

Quant à faire des aveux directs et à parler sans parabole, il n'y pouvait songer; la Comédie doit toujours passer pour châtier les mœurs en riant et en faisant rire, bien que ce soit archifaux ! Mais ni le public ni le démon jaloux du Théâtre n'eussent pardonné à Molière s'il se fût affranchi de ce vieux lieu commun, plus éternel et plus indestructible que l'airain. Hélas I ce n'était pas le seul mensonge auquel le condamnât le démon Théâtre! En toute occasion, ne le voyez-vous pas? il affecte de dédaigner le Livre; il se plaint d'avoir été imprimé contre son gré et par surprise, et feint de croire que le poème dramatique vit et persiste, uniquement par la représentation. Justement l'envers de la vérité. Sans le Livre, où la Comédie de Molière vit, telle qu'elle sortit de son front, où la verrions-nous telle

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qu'il Ta voulue, alerte, enjouée, folâtre, montrant, comme une nymphe éperdue , sa lèvre pourprée et son rire aux dents blanches? Où verrions-nous les Siciliens brûlés de soleil, les vieillards chenus, les esclaves orientales, Paris saisi dans sa réalité et dans son esprit, et les jeux, les divertissements, les fôtes, les intermèdes lyriques, les peuples bariolés, le midi de la France avec ses places nues et ensoleillées, tout ce théâtre misse* lant de joie, de fantaisie, d'imprévu et de lumière?

Il est dans le Livre, qui a décerné à Molière ses apothéoses éblouissantes et définitives. Chaque jour, les éditions se sont succédé, riches, exactes, de plus en plus fidèles, magnifiquement ornées. Et la perfection nVt-elle pas été atteinte par la monumentale édition de D. Jouaust, publiée à la Librairie des Bibliophiles, où tout, la noblesse du format, le papier de Hollande authentique, le texte collationné avec une piété irréprochable, la pureté des caractères typographiques, les proportions heureuses de la justification, constitue une savante et précieuse œuvre d'art? Les vifs, ingénieux, élégants, spirituels dessins de Louis Leloir, gravés à Teau-forte parLéopold Flameng, nous donnent Molière interprété et joué, sans contresens et sans défaillance. Au théâtre, au contraire, dépouillé de son spectacle et de ses chants lyriques, réduit à la simplicité nue, même par les meilleurs comédiens du monde , il n'est pas toujours joué dans son mouvement et dans son esprit. C'est pourquoi certaines gens s'écrient : « Je ne crois pas à la Comédie , » comme d'autres disent : « Je ne crois pas à la Médecine. » Je pense, mon ami, qu'il faut croire aux bons poètes et aux bons médecins; et quant aux substantifs exprimant une idée abstraite, laissons-les pour ce qu'ils valent. Nous ne sommes pas chargés de leur faire un sort.

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