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LA CHIMIE

A LOUIS MBNARD

Mon cher ami, dans son premier et très beau livre lyrique intitulé : LEnfei' de VEsp^nt, Auguste Vacquerie, adressant à son ami Théophile Gautier un éloquent morceau sur l'inutilité du journal et des journalistes, (on ne sait jamais ce qu'on deviendra!) écrivait ce vers si amusant et bizarre : Êtes-vous comme moi ? je plains les seynnettes. Moi, je suis plein de pitié pour tous les êtres, môme pour ceux qui ont été fabriqués avec du bois et du métal ; cependant, je dois l'avouer, ce n'est pas les serinettes que je plains d'une façon particulière et spéciale. Je m'attendris surtout sur le sort qui poursuit les statues de marbre sous notre affreux et charmant ciel, et qui me semble être une des formes les plus sinistres sous lesquelles nous apparaît l'exil des Dieux.

Oh! dans nos rues, sur nos places publiques, dans les jardins de nos palais, quel affligeant spectacle! Ailleurs, dans les pays de soleil, le marbre, en vieillissant, boit la lumière, se dore> prend une claire et belle couleur d'ambre, ou, s'il est placé à l'ombre, devient lisse, blanc et poli comme l'ivoire. Chez nous, au contraire, il est affligé de maladies honteuses, dont le traitement

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est impossible à suivre en secret, en voyage, et même en public, car il n'a pas été encore trouvé. Ohl les misérables statues, une lèpre les ronge, une peste les dévore; elles sont coupées en deux, comme un pourpoint mi-parti, par d'abominables plaques noires, qui ressemblent à la fois à l'encre, à la boue et à tout ce qu'on peut imaginer de plus hideux. Telles les deux Muses Comédies de Pradier, à la fontaine de la rue de Richelieu, sur lesquelles se plaquent toujours de nouveau ces ignobles emplâtres de suie et de fange.

Certes, le méchant, Tignoble destructeur qui s'amusa à vider des bouteilles d'encre, à l'Opéra, sur le groupe de la Danse et,.à la fontaine Médicis, sur Acis et Galatée, prenait une peine inutile; car cette profanation, notre climat se fût très bien chargé à lui tout seul de l'exécuter. mon ami, connaissez-vous une pire misère que celle des héros et des Dieux, rongés d'ulcères, dans les jardins de Versailles? Des lichens, des mousses, des gales jaunes, des plaques noires mangent la chair de ces pestiférés, qui se décolle et se pourrit sous l'effort de la maladie incurable. Pourtant, ces Dieux-là méritaient de vivre, puisqu'ils ont vécu; ils étaient nés, à leur jour, non d'une patiente et chercheuse érudition, mais d'une croyance sincère ; car ces deux Olympes, celui du dix-septième et celui du dix-huitième siècle, avec les Apollons et les Vénus qui leur étaient propres, existèrent bien réellement dans la conscience humaine, par la volonté et par la foi obstinée de ce Louis qui, après avoir créé des fleuves de convention et des forêts factices, éprouva l'impérieux besoin de les enchanter par des âmes divines.

Hélas ! les jeuneâ Hercules chevelus appuyés sur leur massue un peu grêle, les Vénus accostées d'un dauphin, les Flores, les Pomones, les Gérés apportant leur première gerbe au roi-Soleil, les Nymphes des bosquets et des charmilles, les Fleuves et les Rivières des bassins, aujourd'hui brisés, contrefaits et infirmes, auraient

grand besoin de se reposer pour jamais dans les hôpitaux; mais on n*a pu les y admettre, faute de place. On a préféré les soigner en pleih air, selon la méthode américaine ; mais le remède dont on se sert est pire que le mal ; il consiste dans un grattage effréné et implacable, qui bientôt aura réduit à Tétat de manches à balai et de tringles les figures desGoustou et des Goyse- Yox, ces merveilles de Tart français auxquelles ne man- <[uèrent ni la noblesse ni la grâce, et qui peut-être eussent mérité de tenir leur place à côté de celles que nous ont léguées les âges divins. Mais le grattage y a mis bon ordre; lentement, patiemment il fait disparaître les chevelures, les nez, les bras, les draperies envolées, toutes les saillies, et bientôt les nobles piédestaux de Versailles ne supporteront plus que des pieux de marbre.

Le grand architecte Charles Garnier se fâche lorsqu'on gratte les façades des maisons ; il soutient avec justice que cette opération barbare leur enlève leur physionomie, leur expression, leur qualité propre; que dirait-il donc à la vue des marbres précieux émiettés et râpés comme un pain de sucre? Et cependant, que faire? La boue, la moisissure, la fange particulière créée par notre ciel les ronge et les détruit aussi sûrement que le racloir. Pour moi, je sais très bien à qui m'en prendre, et comme dit Barbier en son iambe farouche : Je nat jamais chargé qu'un être de ma haine,,. Get être, d'ailleurs purement abstrait, c'est la Chimie moderne . Quoi ! cette reine impérieuse, cette faiseuse d'embarras, cette Locuste àqui tous les philtres semblent familiers, n'a pas su trouver une composition, un vernis, une préparation qui, appliquée sur les statues. de marbre placées en plein air, les préserve de la corruption^ et permette de lès nettoyer par un lavage, sans les racler jusqu'à l'os 1 — « Tu ne sais pas ce que c'est qu'un mêlé-cassis? Eh bien! alors, qu'est-ce que tu sais? » dit un des personnages de Tricoche et Cacolet; n'ai-je

pas le droit d'objurguer de la même façon la prétentieuse Chimie, qui ne sait pas même préserver un marbre ?

Vous devinez, mon ami, pourquoi je m'adresse à vous. Ce n'est pas d'hier que vos immortels travaux sur les religions, sur leur génie et sur leur histoire, vous ont mis au premier rang parmi les savants de ce temps. Lorsqu'avant de devenir un livre classique, assidûment feuilleté et relu aujourd'hui par tous les hommes de travail, votre belle étude : La Morale avant ks philosophesy apparut sous la forme d'une simple thèse pour la licence es lettres, ce fut comme un scandale d'admiration. Le Polythéisme grec, projetant sur les mythes de l'antiquité retrouvée son éclatante lumière, vos poèmes, vos histoires de l'art, si bien continuées par votre frère René, ont achevé de vous conquérir dans toute l'Europe une réputation universelle; et tout récemment, lorsqu'il ne vous sembla pas indigne de vous d'entreprendre pour la jeunesse une sorte d'encyclopédie historique, mise au courant des connaissances actuelles, le foudroyant succès obtenu par V Histoire des Anciens Peuples de VOrient et par V Histoire des Israélites, vous rendit plus populaire assurément que vous n'avez jamais souhaité de l'être.

Tout cela, mon ami, personne ne l'ignore, et aussi personne ne doute que votre place soit dès aujourd'hui marquée à l'Institut. Ce qu'on sait moins, c'est que vous savez à fond la chimie, comme vous savez tout le reste, et que vous avez inventé le collodion ! Par pareur thèse il a bien fallu que vous fussiez doublement... disons : naïf, en votre qualité de savant et en votre qualité de poète, pour avoir réalisé une invention pareille, et pour être parvenu à n'en pas tirer une immense fortune. Mais là n'est pas la question : vous êtes chimiste, monsieur Josse, et c'est à ce titre que je vous dis ce que j'ïii sur le cœur, vous prenant à partie sur la grande pitié que c'est au royaume des statues. Vous me direz que vous n'êtes pas chimiste de profes-

sion ; que, si vous savez la chimie, vous n'en faites pas métier et marchandise; il n'importe, je tiens un chimiste et je ne le lâche pas. Je sais bien que je pourrais m'adresser aux autres chimistes; mais ce qui m'en empêche, c'est que vos confrères ne connaissent pas les Dieux, n'en ont jamais entendu parler, et ne savent pas où ils demeurent. Par conséquent, il leur est bien indifférent que les Dieux se montrent sur nos places publiques avec des jambes brisées, des emplâtres, des nez rongés et des bras en écharpe. Mais il n'en peut être ainsi de vous !

Vous connaissez tous les Dieux, vous les avez vus naître et grandir, vous avez assisté à leurs hymens prodigieux, à leurs batailles farouches, à leurs transformations, à leurs marches triomphales; vous connaissez leurs desseins et leurs secrètes pensées; et par conséquent vous devriez vouloir les préserver, si cela était possible. Mais hélas! nous sommes bien forcés de croire à U scélératesse ou à l'impuissance de la Chimie: car si inventrice et féconde en ressources lorsqu'il s'agit de faire le mal, on la trouve ou désarmée ou récalcitrante, dès qu'il s'agit de produire quelque chose d'utile. Non, elle, l'orgueilleuse, la superbe Science qui veut dominer tout, elle ne ^ait absolument pas composer pour la peinture des vitraux, comme l'humble science du moyen âge, des bleus et des rouges sincères, et elle les remplace par des rouges et des bleus incertains, hypocritement violâtres. Elle ne peut non plus composer des couleurs durables pour la céramique, ni pour la peinture à l'huile, et tous les tableaux contemporains sont condamnés à mourir dans un délai très prochain. Désirant faire imprimer iin ouvrage historique important, le roi Louis-Philippe voulait du papier qui fût du papier; il demandait qu'on le lui fabriquât solide et pouvant persister pendant un laps de temps; on lui répondit que c'était trop difficile, et que la science moderne ne pouvait aller jusque-là.

Dans un pays que je ne veux pas nonimer, de peur de nous attirer une guerre, on a fondé une manufacture royale à 1 imitation de la manufacture de Sèvres, et on a mis à sa tête le plus illustre chimiste du royaume. Forcé de composer certaines couleurs, il a dû en demander le secret à un marchand libre, qui les fabrique par routine, en faisant comme faisaient son père et son grand-père, et les réussit à coup sûr. Le savant a réduit les indications du marchand à des formules chimiques, et a procédé scientifiquement. Après quoi, n'ayant pas du tout réussi à produire les couleurs qu'il voulait, il est retourné, la tête basse, les acheter chez le marchand, qui les réussit tout bonnement, comme un imbécile.

Mais en revanche, ohl comme la Chimie est habile, ingénieuse, imaginative, dès qu'elle se met au service des empoisonneurs et des meurtriers qui nous assassinent I J'achète du beurre, c'est de la margarine; du vin, ce n'est pas du vin ; du filet de bœuf, c'est une momie de filet de bœuf, embaumée comme un pharaon d'Egypte, et préservée de la corruption par des philtres puissants. Il n'y a plus d'eau-de-vie, il n'y a plus de lait, il n'y a même plus d'encre; je vous écris cette lettre avec un liquide scientifique et détestable, qui se décompose sous ma plume, et c'est tout au plus s'il y a encore de l'eau ! La providentielle Chimie a trouvé des procédés pour que le marchand puisse me vendre des poissons pourris qui ne semblent pas pourris et des volailles désinfectées. C'est grâce à la Chimie qu'il me faut manger, sous forme de conserves, une terre inodore et insipide, ayant traîtreusement gardé la figure des truffes, des petits pois et des asperges.

Mais, pour me protéger contre ses propres crimes, quelle aide peut-elle me prêter? Nulle. Au moment où le restaurateur me verse un verre de vin, je puis, il est vrai, au lieu de boire ce vin, le porter au laboratoire municipal, où il sera analysé, et où on m'apprendra

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^pjKÉqnes semaines après que ce n'était pas du vin. Je Teusse deviné tout seul I Si Tart est délaissé pour les plus viles saltimbanqueries ; si les fils des grandes races ressemblent à des poupées à ressort qui n'ont plus de ressort ; si les grands de la terre baisent avec ravissement des visages peinturlurés de rouge, de bleu, de blanc et de noir, surmontés de perruques turbulentes ; si les poètes en berbe exigent tous la gloire immédiate et cherchent fiévreusement la place où sera érigée leur statue ; si on emploie exclusivement, pour écrire des livres, les mots qui ne doivent pas trouver place dans un livre, ni ailleurs ; enfin si nous ressemblons à une débandade de fous, réclamant impérieusement la liberté de ne pas penser, cela tient, croyez-le bien, aux nourritures et aux breuvages chimiques dont nous avons subi Tignoble affront Eh bien I je pardonne tout cela à rimpuissante, à la redoutable, à la meurtrière Chimie, si elle trouve un enduit qui préserve le marbre des statues, sans en offenser les lignes et sans en altérer les contours. Car enfin, mon ami, vous et moi et tous les nôtres, nous sommes intéressés dans cette aCTaire, et les poètes ne peuvent supporter patiemment que les images des Dieux deviennent de la bouillie pour les chats I

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LA MÉDEeiNË

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