A MADAME
mirer depuis douze ans. Tout marche de soi-même (je m'entends néanmoins), et jamais les mains étrangères ne peuvent influer sur des plans arrêtés. Ce miracle, loin de me décourager, me remplit d'espérance. Je me dis que tout ce qui doit tomber tombera, comme tout ce qui devait tomber est tombé, au milieu de tous les appuis imaginables.
Depuis que je n'ai eu l'honneur de vous écrire, j'ai acquis un beau collier vert : j'ai été fait chevalier grand'-croix de Saint-Maurice. Puissé-je avoir beaucoup de cadets !
Adieu, Madame la Baronne. Voilà beaucoup de bavardage, en vérité. Souvenez-vous toujours un peu de moi, je vous en prie, et croyez-moi pour toujours votre dévoué serviteur et ami.
A Madame
Saint-Pétersbourg, 14 (26) mars i8o5.
Votre reconnaissance, Belle et Bonne, est un véritable microscope qui fait une montagne d'un grain de sable. Voulez-vous à toute force attacher quelque mérite au courage de dire publiquement ce qu'on pense d'une femme estimable ? Grand merci ! Mais je vous
avoue que dans mon dictionnaire, cela s'appelle bien plus n'être pas lâche qu'être courageux. Combien je suis reconnaissant, moi-même. Madame, de toutes les choses obligeantes que vous me dites, et que je suis enchanté de pouvoir de temps en temps ragaillardir un peu votre pauvre cœur tout triste et tout meurtri ! Courage, bonne Constance ! Faites bien et laissez dire. Je ne puis m'ôter de la tête qu'un beau jour, au milieu de la tempête, vous verrez tout à coup un éclaîrci qui vous consolera; mais souvenez-vous du proverbe des bonnes gens : Aide-toi^ Dieu f aidera. Lorsqu'un bateau est en danger, c'est fort bien fait de se recommander à Dieu ; mais cependant il faut ramer. Ne laissez pas passer les jours l'un après l'autre avec vos livres et votre harpe : agissez, avancez; aidez ceux qui vous aident. Si vous étiez un peu plus entreprenante, vous seriez parfaite. Je ne sais en vérité quand il me sera possible de vous voir, malgré toute ma bonne volonté. Ma vie entière est un cercle d'occupations et de devoirs tyranniques dont je ne sais ni ne dois me tirer. Je n'aime pas d'ailleurs avoir le plaisir de vous voir souvent. Voulez-vous que j'aille dîner chez vous en bonne fortune vendredi prochain? J'y mets trois conditions. Nous serons seuls ; je mangerai maigre, et je m'en irai comme un vilain après le café, car le vendredi est un jour de courrier. Voulez-vous, Belle, me servir l'omelette apostolique et romaine ? nous sommes entendus. — Ah ! j'oubliais de vous dire que si je trouve chez vous cette troisième femme dont vous me parlez, ou que si elle arrive avant dîner, vous me permettrez de m'en