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tous mes amis. En vérité, je suis condamné à l'impolitesse, comme on l'est, dans la bonne compagnie, au fouet ou aux galères. La malédiction originelle, touchant le travail, est descendue à plomb du papa Adam jusqu'à moi : d'honneur, c'est une primogéniture formelle. J*ai beaucoup d'affaires et point de soutiens : la délicatesse m'empêche d'en demander. Le grand monde me fait perdre beaucoup de temps. D'ailleurs, Madame la Baronne, vous sentez bien qu'il n'y a pas moyen de fermer tout à fait les livres. Je me sens même brûlé plus que jamais par la fièvre de savoir. C'est un redoublement que je ne. puis vous décrire. Les livres les plus curieux me poursuivent, et viennent d'eux-mêmes se placer sous ma main. Dès que V ineffable diploînatie me laisse respirer un moment, je me précipite, malgré tous les avertissements de la politesse, sur cette pâture chérie, sur cette espèce d'ambroisie dont l'esprit n'est jamais rassasié. Et voilà ce
qui fait que potre ami est muet. Ce qui soit dit
cependant sans m'égaler tout à fait à Sganarelle, car je prétends que mes raisons valent mieux que les siennes. Quant à vous, Madame, j'allais vous dire : Vous n'ave^pas les mêmes raisons pour ne pas m' écrire; puis tout à coup j'ai retenu ma plume, en songeant que vous aviez pour n'écrire à personne la meilleure de toutes les raisons possibles, celle de vous trouver dans l'enthousiasme de la composition. Dans tous les genres, l'homme se plaît à créer; rien ne l'occupe, rien ne l'absorbe plus justement. Ainsi, Madame, jusqu'à ce que le nouveau roman soit fait et parfait, je
8o LETTRE
VOUS remercierai de vos lettres, mais je n'oserai point en demander.
J'ai beaucoup ri, dans le temps, de votre équivoque sur la scèîîe de Voratoire dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre, au sujet de la Duchesse de la Vallière. J'entendais parler de la scène dans l'oratoire de la Duchesse, une des plus belles choses que je connaisse dans ce genre, et non de l'autre aventure da:is l'oratoire de la Reine. A ne considérer que le mérite littéraire du livre, je trouve que l'ouvrage serait irréprochable, si l'on en retranchait quelques longueurs extrêmement fatigantes, et, avant tout, l'épître dédicatoire à 7non ami Pie?^re Lombard^ qui est véritablement un solécisme de convenance. Mais savez-vous bien. Madame la Baronne, que les Anglais me semblent avoir attaqué ce livre avec beaucoup d'avantages du côté de la morale ? J'ai lu dans leurs journaux qu'à tout prendre, la Duchesse de la Vallière est un livre dangereux ; qu'il embellit le vice ; qu'il encourage les penchants désordonnés d'une jeune personne, en lui montrant de loin le repentir et la pénitence, espèce de port à la vérité très sûr et très respectable, mais où tous les îiaufragés n'arrivent pas, à beaucoup près ; que la maîtresse d'un roi marié est une coquine, comme celle d'un laquais, etc., etc. En vérité, ce n'est pas tant mal dit. Je ne sais que vous dire, au reste, de l'inconcevable auteur du livre. Comment peut-on toujours bien dire et toujours mal faire ? Je la méprise plus que si elle affichait la perversité. On m'a assuré ici très distinctement qu'elle s'était parfaitement con-
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vertie. Ainsi soit-il ; mais j'en doute extrêmement. Vous m'avez rendu justice, Madame, et vous m'avez traité comme un père, en me parlant de l'esprit et des talents de votre aimable fils. Certainement, il n'y a rien de mieux que ces réponses que vous m'avez fait connaître, et toute mère doit vous envier la douceur de les entendre. J'y ai pris, je vous Tassure, un singulier plaisir. Je ne suis pas moins enchanté que vous ayez fait le pas décisif, pour l'établissement de Monsieur votre fils : quelquefois je songe que vous avez fait tout aussi bien pour ce monde que pour l'autre, en retournant au giron de notre sainte mère. Si vous aviez continué à dire votre Credo en français, votre charmant jeune homme aurait bien pu se voir un jour conseiller à Lausanne ou à Moudon, ce qui est certainement un fort bel état, mais cependant il vaut bien tout autant être Chambellan de Sa Majesté Impériale, Royale, Apostolique. A propos de Credo^ si j'avais encore le plaisir de vous voir, je serais en état de vous présenter mille réflexions nouvelles qui, j'ose m'en flatter, vous feraient trouver encore meilleur le parti que vous avez pris. J'ai d'assez beaux recueils; mais le temps d'en tirer parti n'est pas arrivé. Votre amie, ou notre amie, Madame de P***, vous a-t-elle imitée ? — Pourquoi pas, s'il vous plaît ? Avez-vous maintenant quelque correspondance avec elle ? Pouvez-vous lui faire passer mes compliments ? Quand une fois on s'est connu entre hommes et femmes, de deux manières, je veux dire en très bien ou en très
mal, je trouve qu'il n'y a rien de si brutal que de
s'oublier. Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup à chicaner sur le comment et le pourquoi. Mais je dirai toujours, comme Dacier : <( Ma remarque subsiste )).
Il n'y a pas moyen, Madame, de rien ajouter à ce que vous dites sur vos amis. Ils seront tout ce qu'on voudra, mais ils ne sont pas aimables. — Sacrifie^ aux Grâces^ disait un ancien ; c'est ce qu'on devrait leur dire sans cesse. Pour moi, je les considère infiniment; mais je ne sais qu'en faire, malgré ma bonne volonté. Je voudrais bien être le seul de cet avis, et je voudrais encore plus que ce caractère n'influât que sur les petites relations sociales, he jeune homiiie est, en effet, ici depuis longtemps : je le vois quelquefois ; mais nous sommes jusqu'à présent comme ces métaux hétérogènes qui fondent dans le fourneau, l'un à côté de l'autre, sans pouvoir se mêler. J'espère qu'à la fin l'amalgame se fera ; et même je serais déjà content si, sur votre parole, je n'avais pas attendu plus que de la politesse. L'aigle dont vous me parlez pourrait bien, selon que les choses tourneront, être mis au rang des oiseaux de basse-cour. Il faut attendre. En attendant, je vous avoue que j'ai de violents préjugés contre ceux qui ne sont pas de notî^e bord. Il n'y a qu'un bon parti ; il n'y a qu'un bon système; mais c'est ce qu'il n'est pas possible de faire comprendre dans ce fameux pays, où l'on comprend tant de choses. Mais qui est-ce qui comprend dans ce moment rQui est-ce qui a compris? Et qui est-ce qui comprendra ? Vous dites fort bien Madame : Eh ! quel temps fut jamais plus fertile en miracles} — Il en est un surtout que je ne cesse d'ad-