‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 13 sur 60 · A M"^^ LA COMTESSE TRISSINO · texte numérisé non relu

A M"^^ LA COMTESSE TRISSINO

l'avis le plus sûr ; en s'y tenant mordicus^ on se moque de la critique. Je voudrais bien rire avec le docteur de ses aimables compatriotes. Il faut avouer qu'en comparant ce qu'ils ont promis au monde avec ce qu'ils ont obtenu, on les trouve de fort jolis personnages ! Vivent la liberté et l'égalité ! Mais surtout : Vivent les droits de l'homme ! qui sont bien, je vous l'assure, la plus belle chose du monde, après les droits de la femme, que je vénère infiniment, et que j'ai tirés au clair depuis longtemps. Attaquez-moi seulement sur ce chapitre : vous verrez si je suis profond.

Mille et mille grâces. Madame la Comtesse, des nouvelles que vous m'avez données. Toutes les fois qu'il se passera près de vous quelque chose d'un peu éclatant, vous m'obligerez toujours beaucoup de m'en faire part; mais si vous laissez passer un courrier, les gazettes vous préviendront toujours. Il y a de l'artifice dans cette observation. Que voulez- vous ? Uégoïsme et l'intérêt se fourrent partout.

Si j'en juge d'après votre bonté, qui m'est si connue. Madame la Comtesse, vous me reprocheriez formellement de terminer une lettre sans vous parler de moi. Je commence par me débarrasser de ce qu'il y a de désagréable dans mon histoire. Il m'est arrivé un grand malheur. Madame. Vous rappelleriez-vous, par hasard, de m'avoir vu une opale de Vicence montée en bague, qui contenait une goutte d'eau? Cette goutte d'eau a beaucoup fait parler ici ; on me disait : « Cela n'est pas natin^el. Oui ! Non ! » Enfin, on n'en finissait pas. On voulait même m'engager à

dessertir la bague pour faire l'essai ; moi, je n'avais jamais voulu m'y prêter, et j'avais toujours beaucoup d'amour pour ma bague. Un beau jour, il me prend la fantaisie de la regarder à la lumière. Adieu, goutte ! — Elle a disparu. — Comment .- Par où? Ma foi, je n'en sais rien ; le fait est qu'elle a disparu. J'ai versé des torrents de larmes; et quoique ma bague ait perdu toutes ses grâces par cette foudroyante évaporation, je n'ai pas eu la force de m'en séparer. Je la porte toujours très honorablement.

Voilà, Madame la Comtesse, ce qui m'est arrivé de plus remarquable dans le genre triste. Le chapitre du bonheur n'est malheureusement pas saillant : néanmoins il est passable. Le climat (chose étrange !) me convient extrêmement. Je suis certainement le seul être humain, vivant en Russie, qui ait passé deux hivers sans bottes et sans chapeau. Je vis dans une parfaite liberté ; le Souverain est adorable, non point en style d'épître dédicatoire, mais en style de lettre confidentielle. Enfin, Madame, je n'aurais nullement à me plaindre de mon sort, s'il ne me manquait pas deux petits articles : ma famille, et quarante mille roubles de rente.

Je voudrais bien répondre aux questions que votre amitié m'adresse sur mes espérances, mais je vois qu'il ne me reste plus assez de papier. Qu'il vous suffise de savoir, Madame, que l'espérance est, ainsi que nous l'enseigne le Catéchisme, une vertu indispensable pour le salut, tout comme la foi et la charité. — Ai-je tout dit ? Non. Il faut que je vous gronde sur

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l'épithète ai insipide que vous osez donner à vos lettres. C'est une horreur. Je vous ai recommandé la langue italienne, précisément dans l'espérance d'y gagner quelques lignes, même quelques syllabes. Voyez, Madame, comme vos lettres sont insipides pour moi ! — Mais vous savez bien ce qu'il en est, dans votre conscience. Adieu, Madame la Comtesse. Ne m'effacez jamais de la liste de vos amis, malgré le temps et l'absence, et croyez que je mériterai constamment ce titre, lors même qu'il m'arrivera d'être paresseux. Adieu. Comment pourrai -je jamais reconnaître les politesses dont vous m'avez comblé ? Ma mémoire me reporte sans cesse vers cette époque malheureusement trop courte, et ma reconnaissance est aussi fraîche que le jour où je quittai Rome.

A M'"' la Comtesse de Golti.

Saint-Pétersbourg, 2 (14) mai i8o5.

Il me semble, Madame la Comtesse, que vous êtes maintenant bien assise, bien reposée, bien tranquille ; que vous n'avez plus mal au doigt, et que vous pouvez sans peine décacheter les lettres de vos amis. Ce qui m'inquiète encore infiniment, c'est de savoir si vous pouvez les lire, car vos yeux sont toujours devant mes

yeux : je vais songeant combien ils vous ont fait souffrir, et combien ils pouvaient vous tourmenter encore. Aveugle moi-même, je dois avoir plus qu'un autre compassion des aveugles : cependant il faut convenir que mon aveuglement est bien plus doux que celui qui vous affligeait lorsque nous vous avons perdue. A la vérité, je ne vois pas bien distinctement si ce qui est là, au bout de ma table, est un livre, par exemple, ou une boîte; mais je vois très distinctement et sans peine cette feuille de papier et ces lettres que je trace avec tant de plaisir pour me rappeler à votre aimable souvenance. Comment vous trouvez-vous, Madame, dans cette petite ville de Memel ? Quel Berlin, bon Dieu ! Il me semble qu'il a dû vous chiffonner étrangement rimagination. Hélas ! Il y a bien peu de choses dans l'univers qui soient encore à leur place ; mais sur l'article des déplacements, c'est vous, Madame la Comtesse, qui avez heureusement l'avantage sur moi, et c'est à vous de me consoler : vous avez beau jeu, je vous l'assure, si vous l'entreprenez, vu que je n'ai jamais jugé à propos de m'échauffer le sang pour les coups fourrés de cette vieille guenon nommée Foy^tune^ et que j'ai toujours souffert assez patiemment que la pluie me mouille. Mandez-moi, je vous en prie, si votre philosophie, peut-être moins robuste, a tenu devant le spectacle de tant de débris. Je vous plains de tout mon cœur, je vous assure, et je désire de meilleurs temps pour vous. — Au reste. Madame la Comtesse, quand je dis : Mayide^-moi^ cela me plaît à dire. Il est entendu seulement que cet aimable Comte,

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