‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 14 sur 60 · A M'"^ LA COMTESSE DE GOLTZ · texte numérisé non relu

A M'"^ LA COMTESSE DE GOLTZ

mon rival, si bien traité (Ah ! je n'en puis guère douter), aura pour agréable de prendre la plume et de m'écrire : « La Dame, qui est là à côté de moi, me charge de vous dire telle et telle chose sur elle et ses yeux ; et de plus, Monsieur l'Allobroge, elle vous fait ses compliments. » Il ne faut pas être trop exigeant avec les dames. Heureux qui en tire pied ou aile, autant qu'il m'en souvient. Jugez, Madame, si je voudrais fatiguer un instant vos pauvres yeux.

Si par hasard, Madame la Comtesse, il vous prend fantaisie de savoir ce que je fais et comment je vis, j'aurai bientôt répondu. C'est ce que vous connaissez, c'est le mouvement d'une pendule : T/c, Tac. Hier, aujourd'hui, demain, et toujours. Il me semble cependant que je suis devenu un peu plus maussade depuis que je suis veuf : je sens ma vie diminuée. J'ai beaucoup de peine à me traîner hors de chez moi : souvent même je me refuse aux dîners roulants de Pétersbourg, pour me donner le plaisir de ne point sortir de tout le jour ; je lis, j'écris, ye fais mes études ; car enfin il faut bien savoir quelque chose. Après neuf heures, j'ordonne qu'on me traîne chez quelque dame, car je donne toujours la préférence aux femmes. Je sais bien, Madame, que vous n'êtes pas de cet avis; mais peu m'importe, chacun a son goût. Ici donc ou là, je tâche, avant de terminer ma journée, de retrouver un peu de cette gaieté native qui m'a conservé jusqu'à présent : je souffle sur ce feu comme une vieille femme souffle, pour rallumer sa lampe, sur le tison de la veillée. Je tâche de faire trêve aux rêves de

bras coupés et de têtes cassées qui me troublent sans relâche ; puis je soupe comme un jeune homme, puis je dors comme un enfant, et puis je m'éveille comme un homme, je veux dire de grand matin ; et je recommence, tournant toujours dans ce cercle, et mettant constamment le pied à la même place, comme un âne qui tourne la meule d'un battoir. Je m'arrête à cette comparaison sublime, en ajoutant seulement qu'il n'y a rien de plus invariable, dans mon invariabilité^ que les sentiments éternels d'attachement et de respect que je vous ai voués pour la vie. J'embrasse de tout mon cœur ce cher Comte qui lit ceci probablement ; car le moyen d'imaginer qu'il vous laisse lire quatre mortelles pages, dont je vous demande humblement pardon !

Je suis, etc.

A Monseigneur de la Fare,

Saint-Pétersbourg, i5 (27) mai i8o5.

Monseigneur,

Je profite avec empressement du départ de M. le Chevalier de Vernégues pour répliquer sans gêne à votre lettre du 3o mars. La Providence se moque de nous, Monseigneur. Elle a décrété Vère des Frafîçais, aux dépens de qui il appartiendra : voilà précisément

A MONSEIGNEUR DE LA FARE CjS

l'époque de Charlemagne, avec la civilisation, les arts et les sciences de plus ; de ce torrent de boue et de sang qu'on appelle Révolution française est sorti un soldat qui fait tout ce que nous voyons. Ne travaille-til que pour le maître légitime? Je l'espère, mais quelquefois, je vous le confesse, Pêne moti siint pedes mei. N'éprouvez- vous jamais. Monseigneur, de ces alternatives inquiétantes ? Lorsque j'éprouve ainsi des tentations contre la foi, je me recommande à tous les croyants, à tous les confesseurs, à tous les martyrs, et dans peu je me remets. Je crains cependant que les Français ne se laissent totalement subjuguer par l'éclat des succès et l'ivresse de la puissance : c'était ainsi que le Romain, foulé aux pieds dans ses propres murs par des monstres qui se succédaient presque sans interruption, se laissait cependant éblouir par ce grand nom à' Empire Romain^ et se consolait de ce qu'il souffrait chez lui par ce qu'il faisait souffrir aux nations étrangères. Ce sentiment est très fort dans la nature humaine. Je voudrais bien voyager en France pour connaître l'état des esprits ; qui sait si, par une de ces singularités si communes à cette époque, Bonaparte n'a pas plus de partisans en France que dans les pays étrangers, j'entends même parmi les Français émigrés. Quelle incroyable contradiction! Ceux qui écrivent dans leur écusson : Pro Rege, passent la journée à méparler de lui, et peut-être est-il aimé et désiré par ceux qui chantent Domine salvum fac Napoleonem. — Taisons-nous sur cette pauvre nature humaine.

Je vois d'ici la colère dont vous me parlez, et pourvu qu'elle ne soit pas stérile, j'en suis bien aise. Ce titre de Roi d'Italie est, peut-être, ou pour mieux dire, sans contredit, le soufflet le plus cruel qu'on ait donné à la Cour de Vienne. C'est à elle à y prendre garde, mais lorsque je m'élance dans l'avenir, je ne puis m'empêcher de rire en pensant à la manière dont la postérité française jugera nos opinions du moment. Tout se fait pour la France, et nos petits neveux qui ne s'embarrasseront nullement de nous et de nos souffrances, riront aux éclats des vœux que nous formions contre le restaurateur de la 77îonarchie française. Nous serions de jolis garçons, diront-ils très probablement, si les Rois qu'ils ameutaient contre la France avaient eu assez d'esprit pour les croire, Paris serait aujourd'hui à l'Empereur d'Allemagne; comme la passion aveuglait ces gens-là !

Ne croyez-vous pas, Monseigneur, que cet avenir tel que je vous le dépeins, soit au rang des choses possibles et mêmes probables ? Cependant, je persiste dans mes espérances pour la famille des Bourbons ; mais je suis porté à croire que tout se fera par les Français. C'est la date qui fait peur : il faut, pour se calmer, lire de temps en temps la fable du Vieillard et des trois Jouvenceaux. Plantons sans relâche les bons principes, et laissons faire au temps.

Insère, Daphni^piros^ carpent tua poma nepotes.

Savez-vous bien, Monseigneur, qu'au moment où j'ai l'honneur de vous écrire, mon fils est sur le chemin

Page 1