‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 21 sur 60 · A M. LE MARQUIS DE LA PIERRE · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE LA PIERRE

A M. le Marquis de la Pierre^ à Londres.

Saint-Pétersbourg, 22 juillet (3 août) 1806.

Je ne sais, Monsieur le Marquis, comment je suis destiné au malheur d'être toujours, auprès de vous, ou un triste prophète, ou un triste historien. Vous rappelez-vous combien je vous scandalisai en Suisse, il y a dix ans, lorsque je vous dis que je serais comblé de joie si l'on me promettait le rétablissement des choses dans cinq ans ? Voilà le terme doublé, et les affaires n^ont cessé d'aller de mal en pis ; de manière que nous sommes enfin couchés au fond de l'abîme, n'ayant pas même l'espérance pour nous. Je vous assure que j'aurais écrit à vous et à d'autres amis, si le chagrin qui m'obsède ne m'arrachait la plume. Toujours cette lugubre politique se présente à l'esprit, se mêle à toutes les idées et les change en poison. Ce n'est pas la peine, en vérité, d'écrire à ses amis pour leur envoyer un supplément aux lamentations de Jérémie. Cependant, mon cher Marquis, il faut faire un effort sur soi-même, et se tenir debout, s'il est possible, au milieu de la tempête qui nous bat. Quelle vie, grand Dieu I et que nous sommes nés mal à propos! Je vous

envie (quoique ce soit un péché capital) le bonheur de vivre au milieu de votre femme et de vos enfants. Je ne sais ni si, ni où, ni quand je pourrai jouir de la même consolation. Ma fille cadette, que je ne connais pas, a douze ans : ne trouvez-vous pas qu'il serait temps de se voir ? Il me paraît cependant probable que cette année doit m'apporter un sort définitif; mais peut-être aussi la chose n'arrivera pas, précisément parce qu'elle est probable. — Et vous, Monsieur le Marquis, comment vivez-vous dans votre grande île ? Mademoiselle Clémentine, qui aimait tant les tambours, n'est-elle point colonel de quelque corps de volontaires ? J'imagine que vous êtes tous parfaitement Anglais. Etes-vous tout à fait maîtres de la langue ? Pour moi, quoiqu'elle me soit familière comme la mienne, ou peut s'en faut, lorsque je tiens un livre, je ne parviens point à entendre le discours, quoique j'aie ici de nombreuses occasions d'entendre parler. L'oreille est durcie. Il y a trop longtemps que je me présentai sottement à l'église de Saint-Léger, sur cette magnifique place que vous connaissez, pour me promener ensuite très inutilement dans le monde. J'ai ramé toute ma vie : maintenant les bras me tombent et je me trouve au beau milieu de la mer Pacifique, ne voyant que le ciel et Teau, et n'ayant du pain que pour deux jours. L'image n'est pas gaie, mais elle est juste^ Le Roi et la Reine sont en Sardaigne, comme vous savez. Ma dernière lettre de Cagliari, écrite par Sa Majesté la Reine, est du 24 avril, et je n'ai point encore eu de réponse à celles que j'ai écrites au com-

mcncement de février. Les circonstances nous condamnent encore à cette cruelle lenteur des communications. C'est, au pied de la lettre, le dernier supplice. Le Roi a parcouru l'île, et s'occupe beaucoup à mettre l'ordre de tout côté.

Je prie Madame la Marquise de la Pierre d'agréer mes hommages respectueux et ceux de mon fils ; je fais mille vœux pour votre famille. Je ne sais si ce petit peuple doit un jour se revoir. Elevons-le tout entier dans les bons principes, c'est notre affaire ; le reste, c'est celle de Sa Majesté la Providence. Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher Marquis, et vous prie de compter sur mon éternel et respectueux attachement.

A M"'' de Saint-Réal, sa Sœur.

Saint-Pétersbourg, 23 juillet (4 août) 1806.

Quoique je puisse à peine disposer d'une demiheure pour t'écrire, ma chère amie, cependant je ne veux pas manquer à mon vœu de ne jamais laisser partir un courrier sans te donner signe de vie. Je suis toujours à la même place, je t'assure, sans avoir rien de nouveau à t'apprendre. Pour te donner une idée de la correspondance avec la Sardaigne, il suffit de te

dire qu'aujourd'hui 4 août, je n'aî point encore réponse à mes lettres à la Cour, du 19 février. Celles que je t'écris étant toujours et nécessairement incluses dans celles de la Cour, c'est te dire comment je suis informé de tes gestes. Hier, nous avons été à la belle maison Impériale de Péterhoff, sur le bord de la mer, à trois lieues d'ici, pour y célébrer, selon Viisage antique et solennel, la fête d'un personnage. Aujourd'hui, c'est le tour de l'Impératrice Mère. Il y a bal masqué et souper pour les trois premiers Ordres de l'Etat ; et, de plus, l'Empereur donne à dîner aux Ministres et à leurs femmes ou sœurs : ainsi tu peux venir. Rodolphe a débuté à ce premier dîner avec le petit Duc de Serra-Capriola son ami, âgé, comme lui, de 17 ans. On ne peut pas comprendre ce que c'est qu'une mascarade dans ce pays. D'abord, il n'est pas question de masques. On porte seulement un domino à la vénitienne et les femmes sont en parure de Cour. On distribue jusqu'à dix ou douze mille billets sans distinction d'état. Le valet de chambre y cogne son maître, la fille est à côté de la dame, enfin c'est une galantine de toutes sortes de chairs. Jamais je n'ai été poussant et poussé au collège comme je le suis dans ces occasions. On a cependant la rare bonté de laisser un petit coin de vide pour y loger une table autour de laquelle l'Impératrice Mère remue des cartes avec les Ambassadeurs et les Maréchaux. L'Impératrice régnante et les Grandes Duchesses sont aussi là, et c'est là qu'il faut que les Ministres parviennent pour faire leur cour. Il fout pour arriver être robuste,

donner et recevoir de grands coups de poing, et n'avoir surtout aucune pitié, pas même pour les plus honnêtes demoiselles du monde qu'on est obligé de calpestare, L'Impératrice régnante me demanda mon fils. L'Impératrice Mère avait fait le même honneur au Duc de Serra-Capriola, Ministre de Naples. Les deux damoiseaux étaient derrière : ils bourrèrent comme il faut pour venir faire leur révérence, mais sans parler, ils n'ont pas encore la parole. En général j'éprouve toujours beaucoup de bonté ici, et je passe les jours (souvent les nuits) à rêver sur la bizarrerie de mon sort. Je n'y vois goutte, ma chère amie : tout ce qui me paraît à peu près certain, c'est que je suis ici avec mon fils.

Le retard des lettres, toujours impatientant, l'est surtout lorsqu'on traite des sujets intéressants. Oh ! ma pauvre Adèle ! Combien tu m'as occupé et tourmenté !

Rodolphe présente ses hommages à son oncle et à toi. Avec quelle impatience nous attendons de vos nouvelles. Aujourd'hui, les nouvelles de Cagliari viennent par Londres. Stiamo freschi. Adieu ! ma très chère bonne Nane. Eh ! Bon Dieu ! où est-tu donc ? J'ai beau regarder de tous côtés, je ne te vois point.

A Madame de ***

Saint-Pétersbourg, 28 juillet (9 août) 1806.

Salut à la belle veuve ! La voilà libre dans toutes les formes : la voilà maîtresse de doujier son aimable personne, vendue précédemment si mal à propos. Je suis sûr qu'elle usera sagement de cette liberté, et je souhaite de tout mon cœur qu'elle en use heureusement. Tout est dit ; vous allez vous nommer comme il vous plaira. On va vous suivre sans relâche, comme on dit dans votre langue anglaise. J'aime cette expression qui me donne l'idée d'une biche qu'on force. Ecrivez-moi, je vous prie, quand vous serez aux abois et nommez-moi le chasseu7\ S'il vous plaît, Madame, avez-vous eu connaissance du joli conte qu'on a fait courir ici sur vous : que le vaisseau qui vous cmpoj^t ait avait peYi corps et biens? Pas davantage !... J'ai été dans une peine mortelle durant trois jours, sans oser interroger Monsieur votre père. Ce fut l'ambassadeur d'Angleterre qui me détrompa. Or, puisque vous êtes vivante et même veuve {ce qui est bien autre), apprenez-moi un peu, je vous en prie, où vous êtes, ce que vous faites, et si vous n'entendez pas nous

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