‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 24 sur 60 · À M. LE BARON DE PAUUANI I · texte numérisé non relu

À M. LE BARON DE PAUUANI I

mon côté, j'ai su combien vous avez été agité sans changer de place : il faut baisser la tête. Cosi si vuole /à, dope si puo quel che si vuole. Je ne me rappelle pas le vers, mais la prose est bien raisonnable. Vous m'avez dit souvent, mon cher parent, que lorsque vous me vîtes pour la première fois, peu de temps après mon arrivée dans le monde, je ne savais dire que : Ba ! Aujourd'hui, je dis : Ha ! Voilà tout le changement qui s'est opéré en un demi-siècle : avouez que j'ai fait de grands progrès! Et vous, mon cousin, que faites-vous, et comment vous portez-vous ? Donnezmoi aussi des nouvelles de Madame votre sœur et de son mari. Etez-vous toujours demeuré seul chez vous, comme un anachorète, depuis la mort du digne abbé ? Lorsque je pense à vous, ce qui m'arrive souvent, il me semble que je vous vois faire toujours la même chose : je vous vois partir, après dîner, de la région de Sainte-Réparata, et vous acheminer du côté de la place Saint-Dominique (qui peut-être a changé de nom). Ecrivez-moi si je me trompe, afin que mon imagination sache toujours où vous prendre. Heureux l'homme qui peut vieillir à côté des mêmes amis ! C'est le bonheur qui m'a été refusé ; si vous l'avez, rien ne vous manque.

Le 3 décembre 1778, sur les huit heures du soir, je pris congé tristement de deux personnes de votre connaissance ; vous étiez avec moi, si vous vous le rappelez, et m'accompagnâtes [chez vous. Le 22 décembre 1797, je les revis à Turin ; mais l'aimable Apollonie était sur le point de changer de nom, et je

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m'aperçus que dans son cœur, trop occupe', il n'y avait plus de place pour l'amitié. S'appelle-t-elle aujourd'hui d'Ernest ? Est-elle heureuse ? Est-elle toujours auprès de Madame sa mère ? Dans ce cas, supposé que vous me répondiez, comme je l'espère, priez-la d'écrire de sa main Poulon dans votre lettre. Si, cependant, c'est une indiscrétion, je retire ma demande. Ce qui sûrement n'en est pas une, c'est de vous prier d'être auprès de la mère et de la fille l'interprète de mon tendre respect et de mon inaltérable attachement. Je ne vous dis rien de ma famille ; vous savez où elle est, vous savez que je n'ai que mon fils auprès de moi, et que je ne connais pas la cadette de mes filles. Cette séparation, dont je ne vois pas le terme, est une plaie douloureuse. Je souffre pour moi, et je souffre pour la pauvre mère, qui m'a donné souvent de vos nouvelles, et qui m'a fait connaître vos intentions délicates à mon égard. Rien, dans ce genre, ne peut me surprendre de votre part. O Fontaine du Temple ! O grotte de Magnan ! Que vous êtes loin, et dans le temps et dans l'espace !

L'homme n'a que des rêves : il n'est lui-même qu'un rêve. Exceptons cependant, pour nous consoler, l'amitié, la reconnaissance, tous les bons sentiments, tous ceux surtout qui sont faits pour unir les hommes estimables. Madame la Comtesse vous a, sans doute, appris tout ce que je pourrais vous apprendre moi-même sur moi-même. Tombé comme tant d'autres, je suis plus heureux que d'autres. Je jouis de la plus noble et de la plus généreuse protection, de la

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liberté la plus parfaite, de mes livres et de mon fils. Le reste est un vain songe. Vous savez ce qui me manque ; à cet égard, je n'ai pas d'espérances fixes, je n'ai peut-être pas même celles qui me seraient dues ; mais je brise sur ce triste sujet. Adieu mille fois, mon très cher et digne parent, adieu ! J'aurais bien voulu vous voir encore sur cette abominable terre, — elle Test moins à côté des hommes qui vous ressemblent — ; mais il y a entre nous un invincible veto. Mon cœur, toujours le même pour vous, ne cessera de vous chérir.

A MT"' de Saint'RéaL

Saint-Pétersbourg, lo (22) août 1806.

Je profite avec empressement, ma chère amie, de l'occasion de M. le Chevalier Manfredi, qui part sur l'escadre russe et qui touchera en Sardaigne, pour te griffonner quelques lignes. Tu le verras, tu lui parleras; il m'a vu, il m'a parlé : c'est une éponge,... que tu exprimeras à ton aise.

La défiance générale que j'ai pour tout ce qui se passe et se fait en Sardaigne, me fait encore défier (ou me défier) extrêmement de tes chères mines (i),

(i) M. de Saint-Réal avait été' nommé inspecteur ge'néral des mines.

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et rien ne me fait faire plus mauvaise mine, car je voudrais bien te voir une fois jeter l'ancre, ma bonne amie; mais, he'lasl qui peut jeter l'ancre? J'avance moi-même comme un colin-maillard, les bras tendus en avant, de peur de me cogner la tête, et toutefois sans répondre de rien. Certains côte's de ma position sont favorables, d'autres ne le sont pas. Que ne donnerais-je pas pour te voir une demi-heure ! Je te dévoilerais de beaux mystères. Te rappelles-tu par hasard la servante d'un certain curé de notre connaissance, qui disait sur le tombeau de son cher Maître, trépassé depuis un mois ou deux : Mon^ sieur le Cure\ dîtes-moi un mot seulement^ un seul mot ; je vous dirai commejit les choses vont. Moi, je dis à peu près de même : Ma chère Nane, dis-moi seulement un mot^ un seul mot ; dis-moi que tu m''entends^ et je te dirai comment les choses vont. Ah ! comme elles iraient pour ton frère si... si elles allaient mieux! Voilà qui est bien clair, et tu ne peux pas te plaindre que je t'épargne les détails. Tant il y a que, de ce côté, je ne puis être mieux traité que je ne le suis; mais il faut se mettre à ma place : outre que je ne suis pas chimiste, et que je n'ai même ni goût ni talent pour cette science, il me serait absolument impossible de faire donner des leçons de ce genre à mon petit Rodolphe. Ce pays est un autre monde, sur lequel on ne peut raisonner quand on ne le connaît pas à fond. Ton neveu apprend le russe pour tâcher de se combiner avec la fortune, ce que nul être de sa famille n'a su faire jusqu'à cette heure présente. Quant

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à Vox/gènCy je suis son très humble serviteur; mais j'espère qu'il continuera à se combiner dans la combustion sans que je m'en mêle, et sans qu'on sache ce que c'est que le feu, mieux qu'on ne le savait il y a mille ans. Ah! Madame la Chimie, alliez-vous, de grâce, à Madame votre sœur la Minéralogie, pour donner une bonne maison à mon cher Alexis, et je vous célébrerai de tout mon cœur, et toute ma vie, et en fort bons termes. Mais si vous me ratez cette affaire, je vous traiterai de souffleuse.

Je suis fort content de ton ami Rodolphe, et, ce qui vaut beaucoup mieux, on en est fort content ici. Il est d'une sagesse extraordinaire , et va son train sans que je m'en mêle. Il me suit partout; et comme il est admis à VErmitage, son rang est fixé. Quoiqu'il ait crû d'un pouce et demi depuis son arrivée, il n'a pas l'air d'avoir plus de quinze ans ; et quand on lui en donnerait dix-sept, ses manières ne seraient pas moins surprenantes, car elles en ont trente. Comme il n'a jamais vécu avec des enfants, on dirait qu'il ne l'a jamais été. Il est extrêmement prudent, et il opine sur tout, lorsque l'occasion s'en présente, d'une manière adulte qui t'amuserait. Tu penses bien que je n'aide pas mal à le faire valoir. Rien de nouveau sur ma famille ; parle-moi toujours, toi, du pays que tu habites, et des espérances qu'il peut te donner.

Ton neveu, qui est là, appuyé sur cette même table où j'écris, te présente ses tendres respects. Il déchiffre l'auguste langue illyrienne, et déjà il est en état d'être mon drogman pour les petites affaires courantes. Il

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fait volontiers toutes sortes d'affaires aujourdliui, excepté cependant l'écriture : il n'écrit guère que demain. Je viens de lui lire cette phrase, dont il n'est pas content : il n'a pas voulu me répondre.

Bonjour, mon cœur, bonjour à toi et à ton digne Alexis, qui, de sa vie, n'a fait une meilleure combi?iaison que celle qu'il a opérée avec toi. Je le remercie à tout instant du bonheur qu'il te donne, et je ne doute pas que tu ne le payes comptant. Je ne sais pas finir avec toi. Adieu donc, mon cher enfant; je finis décidément.

A M''' Hiiber-Alléon, à Genève,

Saint-Pétersbourg, 26 septembre 1806.

Mille et mille grâces, Monsieur le Comte ; vous ne pouviez me faire un plus grand plaisir que celui de m'apporter une lettre de Madame Huber. Il est dur vraiment de ne recevoir que le 25 septembre une lettre du 10 juin; mais enfin ce n'est pas votre faute, et c'est bien ici le cas du proverbe : Mieux vaut tard que jamais. Encore une fois, soyez le bienvenu : c'est un véritable présent que vous me faites.

A présent, Madame, que j'ai satisfait aux devoirs de la politesse, je me tourne du côte de l'amitié, à qui

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j'ai un peu plus de choses à dire. Je commence d'abord par vous remercier de votre exclamation si tendrement et si honorablement injuste : Ah! mon cher ami^ c'est trop! Oui, sans doute, ce serait trop, beaucoup trop, si j'avais passé deux ans sans vous écrire; mais je n'ai point commis ce crime, j'ai seulement suspendu toutes mes correspondances pendant quelques mois, et sans doute il ne faut pas toute votre justice pour m'excuser; ensuite je me suis réveillé, et j'ai commencé par vous , Madame. Ma dernière lettre est du i3 (25) mai dernier, adressée tout simplement à Madame H. A., à Genève. Faites quelques recherches, peut-être vous la trouverez. Jamais je ne vous ai perdu de vue un seul instant. Vous qui écoiitei toujours mes pensées, comment pourriez-vous ne pas les entendre? Une fois, vous m'avez rendu justice pleinement contre toutes les apparences. On eut beau vous montrer le livre, vous eûtes la constance de dire : Non^ ce n'est pas vrai. En disant cela, vous me rendiez justice, et je vous en ai su un gré infini: vous avez été juste à mon égard, et moi, Madame, je serai aussi juste que je dois l'être envers votre justice (i). Je ne suis pas étonné que vous n'ayez pu tirer ni pied ni aile de Madame Prudence (combien j'ai ri de ce mot!) à Turin, même à côté d'elle; il n'y a pas moyen, je ne dis pas de la faire parler sur moi, mais pas seulement de la faire convenir qu'elle a reçu une lettre de moi. Le contraste entre nous deux est ce

(i) Ce passage a trait à V Antidote au Congrès de Rastadt, faussement attribué à J. do Maistre.

qu'on peut imaginer de plus original. Moi, je suis, comme vous avez pu vous en apercevoir aise'ment, le sénateur pocociirante, et surtout je me gêne fort peu pour dire ma pensée. Elle, au contraire, n'affirmera jamais avant midi que le soleil est levé, de peur de se compromettre. Elle sait ce qu'il faut faire ou ne pas faire le lo octobre 1808, à dix heures du matin, pour éviter un inconvénient qui arriverait autrement dans la nuit du 1 5 au 16 mars 18 10. « Mais^ mon cher ami^ (c tîi ne fais attention à rien^ tu crois que pej^sonne 7ie « pense à mal. Moi je sais., on nï'a dit., fai deviné, je « prévois, je f avertis, etc. » — Mais, ma chb^e en- « fant.t laisse-moi donc tranquille. Tu perds ta peine: « je prévois que je ne prévoirai jamais ; c'est ton <c affaire. » Elle est mon supplément, et il arrive de là que lorsque je suis garçon, comme à présent, je souffre ridiculement de me voir obligé de penser à mes affaires; j'aimerais mieux couper du bois. Au surplus, Madame, j'entends avec un extrême plaisir les louanges qu'on lui donne, et qui me sont revenues de plusieurs côtés, sur la manière dont elle s'acquitte des devoirs de la maternité. Mes enfants doivent baiser ses pas ; car, pour moi, je n'ai point le talent de l'éducation. Elle en a un que je regarde comme le huitième don du Saint-Esprit : c'est celui d'une certaine persécution amoureuse au moyen de laquelle il lui est donné de tourmenter ses enfants, du matin au soir, pour faire., s'abstenir et apprcjidre, sans cesser d'en être tendrement aimée. Comment fait-elle? Je l'ai toujours vu sans le comprendre; pour moi, je

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n'y entends rien. Je suis charmé que vous ayez été si contente de la lettre de mon Adèle. C'est une enfant que j'aime par delà toute expression ; elle a commencé de la manière la plus extraordinaire. Longtemps elle n'a rien annoncé du tout ; elle dormait, au pied de la lettre, comme un ver à soie ; elle commença à filer en Sardaigne, et devint papillon à Turin. Je sais bien que, dans une maison où VeJitomologie est si fort cultivée, on me querellera sur cette comparaison, à cause de l'état de chrysalide qui se trouve là mal à propos. Vous avez raison, Messieurs ; mais la plume a la bride sur le cou , comme disait Madame de Sévigné, et vous êtes trop honnête pour exiger qu'on efface ou qu'on corrige. Pour en revenir donc à mon papillon, j'en suis fou. Elle aime passionnément les belles choses dans tous les genres : elle récite également bien Racine et le Tasse ; elle dessine, elle touche du piano, elle chante fort joliment ; et comme elle a dans la voix des cordes basses qui sortent du diapason féminin, elle a de même dans le caractère certaines qualités graves tx fondamentales qui appartiennent à notre sexe, quand il s'en mêle, et qui régentent fort bien tout le reste.

Un des plus grands chagrins de ma position, qui en suppose bien quelques autres, c'est d'être privé de cette enfant. Une seule chose me console, c'est qu'ici toute la bonne volonté et tout le talent de sa mère en fait d'éducation auraient été inutiles par le défaut de maîtres, car un étranger qui a trois enfants ici n'en peut élever aucun (j'entends relativement aux arts

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agréables), à moins qu'il ne soit Ambassadeur d'Angleterre ou quelque chose de semblable. L'éducation d'une jeune demoiselle coûte dix mille francs; c'est une chose dont vous n'avez pas d'idée. On manque ainsi de maîtres, parce qu'on ne peut en jouir. Je me suis donc passé de mes enfants pour leur propre avantage : cependant il faut bien que tout ceci finisse ; cette séparation devient tout à fait contre nature. — Ah ! mon Dieu, que j'aurais besoin d'une de ces soirées que vous avez la bonté de regretter, pour vous mettre au fait de tout ; ensuite vous entendriez le moindre geste : mais il n'y a pas moyen ! Allons donc ! Prenons patience. En général, on vous a dit vrai : je suis bien, ou, si vous voulez, point du tout mal. Je me rappelle qu'en quittant mon île benedetta, je vous écrivis, en tremblant de tous mes membres :

Vo solcando un mar crudele Sen!{a vêle, sen^a sarte.

Depuis, j'aurais pu ajouter (mais je n'y ai pas pensé) :

Freme Vonda! Il ciel sHmbruna , Cresce il ventOj e manca Varte.

Et maintenant. Madame, il ne tiendrait qu'à moi de chanter avec la plus grande justesse, quand même j'aurais la voix fausse :

Meco solo e Vinnocen^a Che mi porta a naufragar.

J'éprouve beaucoup de bontés dans le monde et à la Cour, mais je me tiens chez moi, autant que me le

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permettent ma position et la nécessité de promener raisonnablement mon jeune compagnon. J'ai force bons livres et j'étudie de toutes mes forces ; car, enfin, il faut bien apprendre quelque chose. Quant aux plaisirs suprêmes de l'amitié et de la confiance, néant I On vous a parlé souvent de l'hospitalité de ce pays, et rien n*est plus vrai dans un sens : partout l'on dîne et l'on soupe, mais l'étranger n'arrive jamais jusqu'au cœur. Jamais je ne me vois en grande parure, au milieu de toute la pompe asiatique, sans songer à mes bas gris de Lausanne et à cette lanterne avec laquelle j'allais vous voir à Cour. Délicieux salon de Cour! C'est cela qui me manque ici. Après que j'ai bien fatigué mes chevaux le long de ces belles rues , si je pouvais trouver V Amitié en pantoufles, et raisonner pantoufle avec elle, il ne me manquerait rien. Quand vous avez la bonté de dire, avec le digne ami : « Quels souvenirs ! Quels regrets ! » Prêtez l'oreille, vous entendrez l'écho de la Newa qui répète : « Quels souvenirs ! Quels regrets ! » Je ne sais si vous avez entendu parler d'un fameux écho, qui ne peut être que dans le département du Mont-Blanc; lorsqu'on lui demande : Comment te portes-tu ? Il répond : Très bienILQ mien n'est pas si habile : il ne change rien à ce que vous dites, surtout à l'accent.

Vous m'avez enchanté. Madame, par tous les détails que vous me donnez sur votre excellente famille. Croissez et multipliez ! Je leur donne de tout mon cœur ma bénédiction de loin; très probablement, je ne connaîtrai jamais toutes vos acquisitions. Tout

peut changer sans doute à cette mobile époque; mais, suivant toute apparence , ce pays est le mien. Soumettons-nous à n'être plus maîtres que de notre cœur; conservons chèrement des affections si précieuses !

Vous aurez appris sans doute que Madame Prudence avait fait un voyage qui l'a beaucoup rapprochée de vous. Elle m'écrit de Chambéry, où elle a dû passer quelque temps avec ses deux filles. Adèle est pénétrée des sublimes choses qu'elle a vues : j'espère qu'elle m'en fera une bonne narration.

Mon frère jouit, en effet, d'une existence assez heureuse; il est directeur du Musée, cabinet de physique, de machines et de cartes, et de la bibliothèque, attachés à l'Amirauté : tout cela réuni sous le nom (( Musée )), avec deux mille roubles d'appointements, un logement, son grade militaire, et son ancienneté telle qu'il l'avait à notre service. Il n'y avait nulle raison d'espérer tout cela. Que ne dois-je pas à la bonté du ^laître? Quant à mon petit Secrétaire, le Roi lui a donné la croix de Saint-Maurice, avec dispense d'âge. Ici, il a été admis à YErmitage^ qui est ce qu'on pourrait appeler le Sanctuaire de la Cour; de manière que nous ne nous quittons point. Cette faveur est pour moi d'une importance majeure ; mais il serait trop long de vous détailler tout cela par le menu. Je vous dis un peu de tout, et quand vous aurez tout lu, vous ne saurez à peu près rien de ce que j'avais à vous dire. Sur mon honneur, ce n'est pas faute de confiance.

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Je ne saurais vous exprimer combien j'ai été touché de l'attention de mon excellent ami le Comte Deodati, qui est venu tout exprès , avec sa moitié, d'Aix à Chambéry pour voir dame Françoise et ses deux poulettes. Ce que vous me dites du dérangement de sa santé m'a fait une peine infinie. J'ai chargé ma femme de lui demander une adresse pour écrire de ce coté ; demandez-la-lui aussi, je vous en prie. Je voudrais aussi savoir celle de Madame Rillet-Huber, à qui vous m'obligeriez infiniment de vouloir bien faire passer mes tendres compliments.

Quant à votre cher François, que pourrais-je lui dire qui ne soit infiniment au-dessous de ce que je voudrais lui dire? Mon frère s'unit à moi pour lui adresser mille tendresses. Vous me disiez un jour qu'il avait quitté les sciences pour les dames, chose que j'avais infiniment approuvée dans une lettre que vous n'avez pas reçue ; aujourd'hui, le voilà de nouveau aux genoux des sciences. C'est un libertinage effréné !

Au reste. Madame, je ne puis jaser ni de ceci ni de cela. Il est minuit ; il y a quatre heures que j'écris : c'est une soirée que j'ai passée délicieusement avec vous; mais il n'y a si bonne compagnie qui ne se quitte. Adieu, mille fois, chère et respectable amie. Souvenez-vous toujours que ni le temps, ni l'espace, ni autre chose au monde, ne peut éteindre ni'affaiblir ' les sentiments que vous m'avez inspirés pour la vie.

A M^' Adèle de Maistre,

Saint-Pétersbourg, 8 octobre 1806.

Au moment où je me croyais tout à fait méprisé et regardé par-dessus l'épaule, voilà une jolie lettre de ma seconde femme^ qui m'assure qu'il n'en est rien, et qu'elle me préfère à tous les Messieurs possibles. J'ai bien compris tes ennuis, ma chère enfant ; cependant il est possible de prendre patience toutes les fois qu'on peut marquer dans l'almanach la fin précise du crève-cœur. Ceux qui sont amers, insupportables, ce sont ceux dont on ne voit pas la fin : je ne sais si tu n'en connais pas de ce genre. Ma vie s'écoule tristement. Je regarde les minutes qui tombent l'une après l'autre dans l'éternité : je les compte, je les assemble, j'en fais des heures et des jours, sans éprouver jamais qu'amertume. A mon âge, toutes les illusions sont finies : il ne reste que la famille, et c'est ce qui me manque. Je me traîne dans le monde ; il le faut, surtout pour ton frère. Mais j'y sécherais d'ennui, si je ne m'amusais continuellement avec l'idée charmante de m'en aller à telle heure précise. Je t'assure que je suis devenu un chrétien parfait pour le monde et ses pompes : ce n'est plus pour moi qu'une lanterne magique. Au

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moins si j'y voyais passer ma chère Adèle. — Et la voici^ la voilà ! Mais point du tout !

Je suis on ne peut plus content de tes lettres; ton oncle, le Comte Xavier de Maistre,ne l'est pas moins; il t'est infiniment attache', et ne parle jamais de toi sans un grand intérêt; il s'ennuie tout comme moi, et à peu près par les mêmes raisons. Le bonheur est comme Voiseau vert, qui se laisse approcher, et puis qui fait un petit saut : je croirais cependant le tenir si vous arriviez. J'avais fait un jugement téméraire sur le compte de ton oncle, qui m'a très gracieusement donné ton portrait. Il faut voir avec quel honneur je Tai traité. C'est la mode ici, surtout pour les personnes qui ne portent point de boîte, de monter les portraits dans certains portefeuilles faits exprès, où on leur ménage une petite niche intérieure sur un fond de satin. Ils sont fort bien placés, je t'assure. Voilà donc ton portrait dans mon portefeuille, et le portefeuille dans la poche du frac qui est sur le cœur : ainsi, ma chère Adèle, ton image me baise.

Je n'ai pas quitté un instant le Mont-Cenis, sur la fin du mois dernier, pour accompagner votre voiture et veiller à tous les accidents ; mais j'ai eu peu de peine, vu la beauté des chemins. Vous voilà, j'espère, bien à votre aise dans votre ancienne demeure. Enfin , après des siècles d'attente, j'ai reçu de Madame la Comtesse de M... une lettre dont l'écriture fait pitié : je crains bien que cette digne femme ne soit irrémissiblement malade; ce serait grand dommage. Elle m'a mandé qu'en arrivant à Venise, elle avait trouvé sa

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mère morte depuis quinze jours, et sa maison pillée. Quelle charmante époque pour tout le monde ! Armons-nous de patience pour ce que nous devons voir encore.

Adieu, ma très chère Adèle. Il y a une chose que je déteste dans ton caractère, c'est que les lignes sont trop espacées, ce qui rend tes lettres trop courtes. Adieu donc, Adèle.

A M"^' la Comtesse delà Chavanne (i)

Saint-Pétersbourg, lo novembre 1806.

Ma très chère tante, toutes les lettres de ma femme, pendant qu'elle était à Chambéry, ne m'ont parlé que des amitiés dont vous l'avez comblée, et des douceurs infinies dont elle a joui chez vous. Ma chère petite Adèle, de son côté, fait chorus, et me conte dans ses lettres, toutes pleines de tendresse et de reconnaissance, comme quoi elle n'était c//q elle que che\ vous. Je sais que vous lui avez accordé une hospitalité entière, c'est-à-dire à elle et à ses portefeuilles, et qu'elle a trouvé dans votre maison une maman, des sœurs et des frères. Tout a changé pour moi, ma chère tante,

(l) Tante maternelle de M. de Maîstre.

A Mme j^^v COMTESSE DE LA CHA VANNE. 145

excepté cette famille que rien ne peut changer. Souvent je pense que si une bouffée de ce vent qui m'a tant promené s'avisait de me porter où vous êtes, je vous demanderais un petit coin chez vous, et que je ne voudrais plus en sortir : c'est là où toute ma patrie serait concentrée pour moi ; les autres cœurs me sont étrangers; mais qu'importe, dès que je ne serai jamais étranger au vôtre et à ceux qui vous environnent ? Vous n'avez sûrement pas oublié qu'à l'âge de quatre ou cinq ans, je vous épousai formellement, que je vous appelais fort bien ma femme envers et contre tous, et que je voulais tuer les téméraires qui auraient osé concevoir des projets sérieux sur votre personne. Si depuis je vous cédai de bonne grâce à ce digne Comte de la Chavanne, de vénérable mémoire, pour sauver la chèvre et le chou, je ne tardai pas à vous déclarer ma mère : ainsi, vous voyez, ma chère tante, que mon cœur a constamment voulu ajouter au titre que la nature m'avait donné auprès de vous, quoique la bonne dame m'eût placé assez près. Chaque jour, je vous l'assure, mon imagination me transporte auprès de vous. C'est une de mes plus douces jouissances de me rappeler les scènes enfantines de mes premières années, où vous étiez toujours mêlée pour quelque chose. L'âge de la raison amena d'autres plaisirs; mais je ne me souviens pas d'en avoir goûté de réels hors de cette société que je n'ai jamais remplacée. Tout ce que je vois, ma chère tante, n'est que du bruit. A mon âge, on ne change pas de goût ; je ne m'amuse réellement qu'avec mon petit compagnon : il s'occupe

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fortement de la langue du pays; il lit, il écrit, il Jacasse; nous ne nous quittons jamais. Autant qu'un aussi proche parent en peut juger, il me semble qu'il a bien réussi ; mais je ne sais comment ce que je possède ne sert qu'à me faire rêver davantage à ce qui me manque. Je n'ai pour tout bien que les portraits de ces trois créatures^ et c'est viande creuse. Savez-vous, ma chère tante, que ces aimables images ont demeuré dix-huit mois en route, et que je les croyais perdues sans ressources? Mais, enfin, les voilà! Je connais donc ma chère petite Constance et son chat : elle n'est pas aussi bien que sa sœur, mais il faut aussi dire qu'elle a été assez mal tirée (voyez, ma tante, si je me rappelle les bons termes). Je lui trouve l'air spirituel, mais c^est peut-être une paternalité.

Voici ce mauvais sujet de Xavier qui veut que je lui rende la plume. Mais, Monsieur, attendez donc : j'ai encore une infinité de choses à dire ; il faut que j'embrasse de tout mon cœur cette excellente Thérèse, qui est tout amour, comme sa patronne, et qu'on ne saurait aimer assez. Je veux aussi faire ma révérence à l'aimable Rosette, et la prier de mettre mon petit cousin sur ses genoux, afin que je puisse le caresser à mon aise ; je la félicite de l'esprit et de l'amabilité de cet enfant, dont on m'écrit des merveilles. Mais combien je suis fâché des longues souffrances de ce pauvre Joseph ! Je l'embrasse tendrement, ainsi que son frère : il y a toujours quelque chose qui va mal dans ce monde. Envoyez mes caresses, à travers les Alpes, à la grave Marianne ; je baise vos deux mains, ma chère

A Mme LA. COMTESSE DE LA CHAVANNE. 147

tante, ma bonne maman ; je me recommande tendrement à votre souvenir ; le mien vous poursuit, vous environne, vous assiège. Pour peu qu'il y ait de sorcellerie dans le monde, vous devez me voir quelquefois. Il y a des moments où il me semble que je réussis tout à fait, et que j'entre chez vous. Ah ! ma chère Thérèse, avance-moi donc un fauteuil ; je viens de loin, je suis bien las; fais-moi donc du vin brûlé, j'ai bien froid . Mais quelle extravagance ! Cet homme estil fou ? — Ma chère tante, si vous saviez pourquoi je ris, vous ne me blâmeriez pas. — C'est pour ne pas pleurer.

A M""' de Saint-Réal

Saint-Pétersbourg, 1806.

... La ville est pleine de juifs. Le commerce est exclusivement entre leurs mains, ainsi que les grandes entreprises. Trois de ces Messieurs chargés des approvisionnements de l'armée sont arrivés ici avec 5,000,000 de roubles en lettres de change. Ils ont séduit un jeune homme de 25 ans, nommé Stepanofy Secrétaire de confiance dans la Chancellerie des guerres, présidée par le Comte de Lieven, et ils en ont obtenu le plan de la campagne qui vient de commencer. Mais

le juif qui tenait le plan est parti tout seul, apparemment pour en obtenir seul le prix en beaux Napoléons sonnants. L'un des deux autres, piqué de ce tour, et mené par le grand machiniste, comme toutes les autres marionnettes humaines, s'en est allé droit à la Cour et a dit qu'il voulait parler à l'Empereur. On s'est moqué de lui, il a insisté : l'Empereur lui a envoyé le général Ouwarof, son principal aide de camp, auquel le juif a conté toute l'histoire. L'affaire était sérieuse, le juif a été admis et a, de nouveau, tout raconté. Tout de suite, on a fait partir un courrier avec la célérité russe, et le scélérat porteur de l'inestimable papier a été saisi à Riga et ramené ici. Le procès n'a pas été long. Stepanof est un homme comme il faut, qui a des talents, et qui avait quelquefois l'honneur de voir S. M. L; l'Empereur lui a fait grâce de la mort, du knout et de la marque. Il ne restait ^z/e la dégradation et la Sibérie. Vendredi, 5 de ce mois (n. s.), nous avons vu ce misérable traverser la ville à pied, au milieu de deux détachements de fantassins, et suivi immédiatement d'un soldat qui portait l'épée du coupable. Arrivé au lieu des exécutions, on l'a fait monter sur un échafaud, où on lui a fait la lecture de l'Ukase impérial qui lui faisait grâce de la mort et du knout. Il a joint les mains et les a levées au ciel en criant à haute voix : Mo7i Dieu, qîûaî-je fait ? Alors le bourreau, recevant l'épée des mains du soldat, l'a rompue sur la tête du criminel qui, tout de suite, est descendu dans le fatal Kitbik (espèce de traîneau) qui l'emmena pour la vie en Sibérie. La procédure n*a pas établi

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la somme qu'il a reçue : les uns disent 4,000, les autres 5,000 ducats (2,000 ou 2,5oo louis). Ce qui fait trembler, c'est que ces trois bons Israélites étaient aussi fournisseurs l'année dernière ; et qui peut douter qu'ils n'aient pas fait alors tout ce qu'ils voulaient faire aujourd'hui ?

Les deux Juifs coupables n'ont pas encore subi leur jugement, mais ils n'auront aucune grâce. Il recevront le knout, ils auront les narines arrachées, seront marqués au front, et du reste envoyés, s'ils survivent au supplice, en Sibérie pour y travailler aux mines, comme Stepanof, pendant leur vie.

La sagesse de l'Empereur n'a pas encore prononcé sur le juif délateur. Il a rendu un grand service, mais par un motif bien méprisable, et pour peu que ce coquin soit récompensé, il le sera trop : c'est précisément ce qui fait balancer S. M.

N'as-tu point envie de savoir, par hasard, ce que c'est que cet épouvantable supplice du hioiit ? Ce mot ne signifie essentiellement, dans la langue russe, quQ fouet. Dans la main des bourreaux, c'est un fouet particulier, composé d'un manche assez court, d'une première lanière de cuir, et d'une seconde un peu plus longue formée avec la peau extrêmement épaisse d'un certain poisson , bouillie et apprêtée dans l'huile. Le coupable, nu jusqu'à la ceinture, est attaché sur une planche inclinée. Le bourreau placé derrière à une certaine distance, lève le knout qu'il tient à deux mains, fait une espèce de saut en s'approchant du patient et lui décharge un coup sur le dos en commen-

l5o LETTRE

çant par le haut ; îl recule et frappe un second coup, précisément à côté, sans jamais se tromper. Chaque coup fait voler en l'air le sang et les chairs, et bientôt le malheureux n'est plus qu'un squelette sanglant, une espèce de dissection vivante,

Triste objet où des Dieux triomphe la colère.

On dit qu'un Cosaque a reçu 5oo coups et n'est mort que huit jours après ; mais la chose me paraît incroyable. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, si le bourreau veut, il peut tuer en très peu de coups. Il y a sur cela une infinité de règles et de nuances. Souvent les roubles ramollissent les bras de l'exécuteur, et, dernièrement, nous avons vu un assassin qui avait reçu cent coups, se rhabiller lui-même et monter sans aide sur son traîneau. Pour éviter la gangrène après l'exécution, on les frotte avec un tampon imbibé de très forte eau-de-vie. L'idée de ce remède fait grincer les dents. J'oubliais de te dire que d'abord après l'exécution, on les marque sur le front avec un fer composé de mille pointes qui font mille piqûres qu'on frotte avec de la poudre à canon réduite en poussière, ce qui fait une marque ineffaçable : ensuite, on leur arrache les deux narines, avec des tenailles, et peu de jours après ces douces opérations, ils partent pour la Sibérie. Il n'est pas rare d'en voir qui sont en état de supporter le voyage deux ou trois jours après, et même le lendemain ; d'autres meurent dans le même temps.

A Mme DE SAINT-RÉAL. l5l

L'Impératrice Elisabeth ayant aboli la peine de mort, on se cojitcjite de ces gentillesses.

Que dis-tu de ma plume qui t'c'crit ces éle'gances ? Mais à quoi servirait donc, ma chère petite sœur, d'avoir un frère en Russie, si l'on ne savait pas à fond ce que c'est que le knout? Une autrefois, je te raconterai ce que c'est qu'un mariage. C'est une ce'rémonie bien différente, et il y a bien moins de sang. J'en ai vu un l'autre jour que j'ai trouvé fort beau.

Rodolphe, qui griffonne du Russe à côté de moi, te présente ses hommages. Il est dans l'esclavon jusqu'aux oreilles. Hélas ! je ne l'avais pas fait pour cela ; mais qui sait si ce ne sera pas pour son bonheur ! Il me semble que j'en ai fait un très honnête petit homme. Demande à ton mari ce que veut dire : Fortunam ex aliis (car ceci passe la réception du Ma~ lade imaginai!^ e). Adieu donc, ma très chère petite sœur; renouvelle à la Baronne msiJ^espectueuse servie tilde. Prends bien garde à ce que je t'ai dit sur le Docteur de Msigdehourg pe?idant que je me proteste ton éternel ami et bon frère.

Xavier bat la campagne. Pour les lettres, il est pire que Rodolphe, Il s'est rejeté dans les paysages à l'huile et il enfante des chefs-d'œuvre : Adieu, bonne Nane. Madame Alexis, quanto vi amo !

l52 LETTRE

^A M"' Adèle de Maistre.

Saint-Pétersbourg, 7 janvier 1807.

J'ai été enchanté de ton enchantement, ma très chère enfant, au sujet de ce piano qui te rend si heureuse; j'aime à croire qu'il ne manquerait rien à ton bonheur si je pouvais t'entendre. Je regrette bien, ma bonne Adèle, que tu te sois si peu amusée pendant ce carnaval; mais comment aurais-tu pu t'amuser ? Il est des devoirs sous lesquels il faut plier de bonne grâce sans faire la moindre grimace ; à la manière dont tu t'exprimes, je croirais voir que tu envisages cette présentation du côté de la dépense. Quand j'aurais des millions, il n'en serait ni plus moins. Tu conçois parfaitement que, pendant que je suis ici, une présentation dans le pays où tu es vous ferait justement mépriser par ceux mêmes qui en seraient l'objet. Il y a des règles de décence et de délicatesse qui sont approuvées dans tous les pays et par toutes sortes de personnes; et pourvu qu'on n'y joigne aucune bravade (ce qu'il ne faut jamais faire), il est impossible qu'on ait lieu de s'en repentir. On ne hait dans le monde que la passion ; la raison froide et l'observation des convenances ne font point d'ennemis. J'en suis une bonne preuve. Souvenez-vous toujours que vous êtes

A M^'* ADÈLE DE MAISTRE l53

ce que je suis, que vous pensez ce que je pense, que nous avons les mêmes devoirs, et que la chose durera tant qu'il plaira à Dieu. 11 ferait beau voir qu'après t'avoir acheté un si bon piano, tu me fisses une dissonance. Allons notre train, ma chère amie; pour moi, je suis fort tranquille de ce côté. Ce qui m'afflige, c'est cette intolérable séparation qui n'a pas de fin ; mais cela même est arrangé pour le mieux, sans que nous en sachions rien. Une fois peut-être nous jaserons ensemble de notre singulière destinée, et, en jetant les yeux sur le passé, nous conviendrons probabablement que les choses devaient aller ainsi. En attendant, je te vois toujours inconsolable de ne pas trouver cette amie telle que je te la désirerais. Ah ! la belle dissertation que je te ferais sur ce chapitre, si j'avais l'honneur de te voir un peu plus souvent ! ^t me contente, quant à présent, de te renouveler mes respectueuses observations sur les goûts exclusifs et et sur l'indispensable nécessité de vivre bien avec tous les hommes, même avec toutes les femmes, ce qui est bien plus difficile. Je suis bien aise qu'on ait pris, où tu es, le goût des belles perruques; quant à moi, je conserve intrépidement le noble signe de la vieillesse^ car il me semble que ce serait un mensonge d'orner ma tête de cheveux qui n'auraient pas mon âge. Rien nest beau que le vrai^ le vrai seul est aimable. Voilà un des vers que je me rappelle, quoique je n'en lise plus depuis un siècle. Je suis tout à la prose, et à la plus grave ; si tu étais ici, comme je te ferais écrire ! Je t'apprendrais le subjonctif.

Je suis grandement aise que tu comprennes parfaitement et que tu goûtes notre dantesque Alfieri ; il ne faudrait cependant pas Taimer trop. Sa tête ardente avait été totalement pervertie par la philosophie moderne. Veux-tu voir d'un premier coup d'œil son plus grand défaut? C'est que le résultat de la lecture de tout son théâtre est qu'on n'aime pas l'auteur. Sa dédicace à l'ombre de Charles P'" est insupportable. La première fois que je lus sa Marie Sliiart^ et surtout la dure, inhumaine, abominable prophétie qui s'y trouve, je l'aurais battu. Tâche de te procurer une excellente petite brochure intitulée : Lettera delV abbate Stefano Arteaga a monsignor Antonio Guardoqui^ intorno al Filippo. Tu apprendras à juger précisément cette pièce que tu as avalée comme une limonade (de quoi je ne te blâme pas du tout); aucun juge sage et instruit ne pardonnera à Alfieri d'avoir falsifié l'histoire pour satisfaire l'extravagance et les préjuges stupides du dix-huitième siècle. Tout cela, au reste, ne déroge nullement au mérite d'Alfieri, véritable créateur de la tragédie italienne, et distingué par une foule de grandes qualités littéraires. Il serait sans tache s'il n'avait pas trop appartenu à son siècle, qui a gâté une foule de grands talents. Je l'ai vu deux fois à Florence. La première fois, nous fûmes sur le point de nous heurter; la seconde, tout alla bien : nous nous rapprochâmes singulièrement; et si j'avais passé quelques jours de plus à Florence, nous aurions été fort bons amis. J'aime bien qu'on fasse des tragédies sans amour, comme Athalie^ Esther^ Mérope^ la Mort de

A m"^ ADÈLE DE MAISTRE l55

César ^ mais j'aime mieux, l'amour que les passions haineuses, et Alfieri n'en peint pas d'autres. On ne saurait le lire sans grincer des dents ; voilà ce qui me brouille un peu avec ce tragique. Les vers que tu me cites sont très beaux; mais Philippe II aimait beaucoup sa femme et n'était pas moins bon père. Isabelle mourut dans son lit, d'une fausse couche, plusieurs mois après Don Carlos, qui était un monstre dans tous les sens du mot, et qui mourut de môme dans son lit et de ses excès. Quand nous lirons l'histoire ensemble, je te montrerai comment les protestants et les philosophes l'ont arrangée. Cherche cette lettre de l'abbé Arteaga.

Quoique je souffre autant que toi de notre cruelle séparation, quelquefois je suis tenté de la trouver bonne, à cause des vicissitudes étranges de ce globe. Tu sais si je voudrais vivre avec vous ! Mais je voudrais m'asseoivy et n'avoir plus de changement devant les yeux. Rien n'est stable, ma chère enfant ; encore un peu de patience. O paix! O douce paix! — Mais je ne veux pas glisser dans la politique. Adieu donc, Adèle. Le Chevalier-Garde baise les mains de sa bonne mère et embrasse ses deux sœurs, et, tous les deux ensemble, nous serrons sur nos cœurs la veuve et les orphelines. L'ingrato :{/o t'embrasse amoureusement; il n'est avare que de lettres ; mais, sur ce point, il a besoin d'absolution et il est inutile de le prêcher.

l56 LETiar,

A M""' de Saint-Réal.

Saint-Pétersbourg, 21 dccembre 1806 fg janvier 1807).

Vous allez voir, Messieurs, Mesdames, tout ce que vous allez voir, et ce que vous n'aviez pas vu depuis Saint-Jean-d'Acre ! Bonaparte a été battu, mais d'une manière toute différente de ce qu'on attendait. Il avait passé la Vistule à Torn et à Plock, et son dessein était de percer par un grand coup jusqu'à Grodno, où sont les magasins russes. Il a trouvé sur son chemin le général Benningsen, campé à Pultusk sur la Naref. On s'est battu, les 11, 12, i3 et 14 décembre (v. s.), et il paraît que d'abord les Russes ont eu quelque désavantage : ils ont perdu même quatre ou cinq pièces de canon. Le 14, Bonaparte observant que les Russes étaient sous le vent, a fait mettre le feu à un village pour en jeter la fumée sur eux et leur dérober les manœuvres qu'il voulait faire pour tourner les ailes. Sous cette même fumée, Benningsen a formé sa seconde ligne en colonne et s'est rué sur le centre de l'armée française, tandis que sa première ligne, s'étant partagée et ayant changé de front, manœuvrait sur les ailes. Les Français, commandés en personne par Bonaparte, ont été enfoncés et repousses. Les Russes les ont

poursuivis l'espace de quinze ou seize verstes, après quoi chacun a repris son poste. On dit que les Français ont perdu de sept à huit mille hommes morts et deux mille prisonniers ; mais je ne compte jamais sur ces nombres. L'aiFaire, quoique très heureuse et très honorable pour M. de Benningsen, n'est point décisive. Il faut voir ce qui suivra. Le vieux Maréchal n'a point répondu à Tattente publique : il l'a trompée même, en gênant les opérations. Il est rappelé, ainsi que le général Buxhovden qui n'est pas arrivé à temps dans cette dernière affaire. Le commandement en chef est dévolu au général Benningsen qui vient de se distinguer, et il a sous lui deux généraux que je connais beaucoup : le Comte Tolstoï et le Prince Bagration. Ed ecco^ car a sorella^ corne vanno le cose.

En attendant que l'avenir devienne présent, ton neveu Rodolphe, qui avait tant étudié les métamorphoses à Cagliari, en a subi une très importante en entrant au service de la Russie. Les commencements sont ici extrêmement durs, parce qu'il faut être bas officier et vivre au corps de garde. L'Empereur tient extrêmement à ces formes, mais sa bonté a tout aplani.

Je puis bien et même je dois te répéter les propres paroles du Ministre : « L'Empereur, Monsieur le « Comte, me charge de vous dire qu'il vous accorde « non seulement sans difficulté, mais avec grand plai- (c sir, la demande que je lui ai faite de votre part. « Il ne peut donner un grade supérieur à votre fils, (( puisqu'il ne traiterait pas autrement un de ses

l58 LETTRE

« Chambellans; maïs vous ne devez pas être en peine « d'un jeune homme qui a pour protecteur Alexan- « dre P^ »

Les Chevaliers-Gardes ont trois uniformes. Le journalier est vert et assez simple. Le demi-gala qui sert pour les visites de cérémonie, les bals, etc., est écarlate avec des broderies d'argent. Le grand gala, pour la Cour, est blanc de la tête aux pieds, broderies et longues aiguillettes d'argent, casque doré, cimier en crin ; il n'y a rien de si élégant. Lorsque j'ai demandé au Ministre si je pouvais faire l'uniforme : « Non pas ^ s'il vous plaît ^ c'est V affaire de l'Empereur^ qui se charge de Vuniforme de votre fils. » C'est une galanterie qu'il fait quelquefois, et et panier galant est une grande affaire pour moi ; l'épée seule coûte 80 roubles, le casque autant, l'écharpe autant, etc. L'Empereur, qui m'a constamment montré beaucoup de bonté, a saisi cette occasion de me faire un présent dont je ne connais point encore l'étendue au moment où je t'écris. A te dire la vérité (car je sais que tu es de mes amies), je prévoyais cette grâce, sans laquelle les dépenses auraient de beaucoup passé mes forces, malgré les extrémités où je me réduisais de bonne grâce.

Voilà donc, ma chère amie, ton respectable neveu monté sur un fringant coursier à la suite de S. M. L l'Empereur de toutes les Russies. Il y a une demiheure sans doute que tu me dis : Mais pourquoi^ mon cher frère? — Ma chère sœur, c'est qu'il m'a été impossible de faire autrement. Tu t'en fies à moi, n'est-

A Mme DE SALNT-RÉAL iSq

ce pas? Pour peu cependant que tu examines la chose, tu comprendras, jc'i^r ta propre vertu^ que je perdais mon fils en le laissant avancer en âge sans grade et sans état. Il y a d'autres raisons encore; mais tu sais l'histoire de ce subalterne qui disait à un Colonel : « On n'a pas tiré le canon pour trente-six rai^ « sons; la première, c'est qu'il n'y avait pas de pou* « dre, )) Tout de suite le Colonel le dispensa de dire les autres; j'espère que tu me traiteras de même. La raison, au reste, se trouvait dans ce cas parfaitement d'accord avec l'inclination la plus décidée du jeune homme, qui a fort bien jugé les circontances. J'ai tout pesé, tout examiné : je me suis décidé avec pleine connaissance de cause, eu sur ce Vavis de mon conseil.

Qu'est-ce que tu me disais dans ton dernier numéro, petite femme, sur V arrangement de mes lettres? Tu ferais bien mieux de les brûler. Je vois d'ici ton petit appartement : c'est un chaos, une bourtifaille; je m'en vais parier que tu n'as pas seulement une cassette bien conditionnée et bien fermante. Une seule de ces feuilles égarées ferait une aventure ; crois-moi, il n'y a rien de mieux que ce que la Baronne du Noyer appelait le bureau d'assurajice.

Tu aurais fait une belle œuvre en donnant mes livres au Chevalier Gianotti ! Vive la Géographie ! Tu sens bien que ces livres ne peuvent être remis qu'à des vaisseaux qui repassent le détroit pour venir dans la Baltique. Si cependant ces caisses devaient être ouvertes à la douane de Cagliari, je rétracte les com-

I 6o LETTRE

missions : je ne veux point qu'on fourrage là dedans. Je te répète l'adresse de l'Amiral dont tu peux te prévaloir : A Son Excellence M. VAmii^al de Tchitchagofy Chevalier de plusieurs Ordres^ Ministre de la Marine, Ce que je t'ai dit sur les autres commissions demeure intact, et si j'aperçois la plus petite négligence dans l'emballage, j'irai à Cagliari exprès pour te poignarder. Je profiterai de cette favorable occasion pour t'embrasser, car j'ai résolu de ne pas mourir sans avoir encore baisé ton chien de visage. Adieu , petite sœur. Adieu, mon très cher Alexis ; parlez souvent de moi; je vous le rendrai ici : salue nos bons amis.

A M' le Comte Deodati , à Genève.

Saint-Pétersbourg, ii février 1807.

Mon très cher Comte, je vous répète ici, en toutes lettres, ce que je vous ai dit à mots couverts dans une autre lettre de la même date. Il a fallu me décider à donner un état à mon fils. Le temps s'écoule ; rien ne se décide. Nul homme dans l'univers ne peut se passer d'état et de Souverain. Il a fallu prendre mon parti. Je ne sais quel mouvement intérieur, que je n'avais point prévu, a déterminé le jeune homme

A M. LE COMTE DEODATI. l6l

pour l'état militaire. Une bonté bien flatteuse, et à laquelle je n'avais nul droit, m'a aplani les routes. Le Maître a bien voulu le considérer comme un de ses propres Chambellans , et le recevoir en conséquence, en qualité d'officier, dans le premier Corps de la Garde à cheval, appelé des Chevaliers-Gardes, le dispensant ainsi de l'insupportable préliminaire de bas-officier. Il n'y a que trois grades dans ce corps : Cornette, Lieutenant et Capitaine. Le capitaine est lieutenantcolonel dans l'armée, et ne sort que pour avoir un régiment, ce qui peut fort bien arriver à vingt-cinq ou vingt-six ans, s'il n'aime mieux attendre dans son corps le commandement d'un escadron. Il ne monte la garde que dans le palais; il est invité aux fêtes de l'intérieur, et il a les entrées. C'est un état, dans toute la force du terme. J'ai eu le plaisir d'entendre ces mots : « Ne soyez pas en peine d'un jeune homme qui a pour protecteur Alexandre P^ » Mais que tout cela coûte cher, mon digne ami ! Un second trait de bonté l'avait fait placer dans la réserve. Son âge, d'ailleurs (dix-sept ans), justifiait le repos, au moins pour quelque temps ; mais le jeune soldat m'a échappé, et a fait, à mon insu, les démarches les plus vigoureuses pour être employé. On n'a rien voulu décider sans avoir mon avis. J'ai répondu : « Décidez la chose comme il vous plaira, sans supposer seulement que je suis au monde, w En effet, il m'a paru clair que je n'avais le droit de dire ni oui ni no7î. Le conscrit vo^ îontaire l'a emporté. Il est parti ; il s'en va, faisant

sept à huit lieues par jour, rencontrer... Ah ! mon

l62 LETTRE

cher Comte, je n'ai point d'expression pour dire cela. La pauvre mère ne sait pas le mot de tout ce qui se passe; et moi je suis ici sans femme, sans enfants, sans amis même, du moins de ceux avec qui l'on pourrait pleurer, si l'on en avait fantaisie. Il a fallu avaler ce breuvage amer, et tenir le calice d'une main ferme. Enfin, mon cher Comte, j'éprouve un triste plaisir à verser dans votre cœur mes épouvantables soucis. Si quelque chose les adoucit, c'est la résolution calme et inébranlable du jeune homme. Dites, dites-moi, je vous en prie, si vous pouvez vous représenter ce Rodolphe de Lausanne criant, l'épée à la main : Mort et carnage ! dans une mêlée ! Il a le diable au corps, et c'est un de ces diables froids, les plus diables de tous. Il parle français, latin, italien, allemand; et déjà, le croiriez-vous ? cette difficile langue du pays assez couramment. Si Dieu me le conserve, il est bien acheminé. Mais je ne vis pas ! Nul ne sait ce que c'est que la guerre, s'il n'y a son fils ! Adieu ; tout à vous.

Ali comte Rodolphe.

Saint-Ptitersbourg, 26 février 1807.

J'ai reçu avec un extrême plaisir, mon cher enfant, votre billet d'hier; et j'ai été encore bien plus agréablement surpris ce matin lorsque j'ai vu entrer chez moi votre jeune camarade, M. de Suchtelen, qui m'apportait de vos nouvelles de vive voix. Malgré la joie que m'aurait causée votre apparition, je trouve cependant que vous avez bien fait de ne pas venir aussi. Ce n'est pas un petit mérite que de savoir se refuser à propos certaines satisfactions. Il faut nous régler sur notre position, qui ne nous permet pas toute sorte de plaisirs. Au reste, cher enfant, vous sentez bien que je ne désire rien tant que de vous procurer tous les agréments qui dépendent de moi : ainsi écrivez moi en détail tout ce que l'expérience vous aura appris sur les choses qui vous manquent, et d'abord vous l'aurez, car je ne m'appelle pas Qiieridus, et j'ai toujours fait grand cas du vers qui dit :

Le superflu, chose si nécessaire,

autant du moins que le permet la prudence. Ce matin, j'ai éprouvé un grand serrement de cœur

lorsque BtHbi est entré en courant , et qu'il est sauté sur votre lit où vous n'êtes plus. Il a fort bien compris son erreur, et il a dit très clairement à sa manière : Je me suis ti^ompé ; où est-il donc? Quant à moi, j'ai senti tout ce que vous sentirez si jamais vous exercez ce grand emploi de père. Ecrivez-moi beaucoup, mais peu (vous entendez cela); je ne veux ni me priver ni vous lasser. Souvenez-vous que vous êtes toujours devant mes yeux comme mes paupières. Si jamais vous avez une aiguillée de fil, je voudrais bien que vous m'envoyassiez votre mesure exacte. J'avais cela en tête lorsque vous partîtes, je veux dire la veille. Mais le jour, je n'y pensai plus. Adieu, je vous serre sur mon cœur.

A W' de Saint-RéaL

Saint-Pétersbourg, février 1807.

Il faut, ma chère enfant, que je te fasse une lettre toute sur mon poupon. — Je te dis ou je te répète que son admission comme officier dans les Chevaliers- Gardes est une faveur insigne, faveur qui m'embarrasse même quelquefois, quand je songe qu'il y a je ne sais combien de Princes qui sont bas-officiers depuis deux ou trois ans : il est cependant très aisé à la

A M"ie DE SAINT-RÉAL l65

nature humaine de se consoler de ces sortes de malheurs. Pour te donner une idée de la grâce qui m'a été accordée, je vais te copier le Prikase (ordonnance du jour), i5 {27) janvier, tiré de la Galette de la Cour :

« M. Rawouski, Chambellan actuel de S. M. I. est (( reçu en qualité de Cornette dans les hussards de « la Garde.

« M. le Comte de Maistre, gentilhomme de la Lé- « gation Sarde, est reçu en qualité de Cornette dans « le corps des Chevaliers-Gardes de la Garde Impéce riale.

« Le prince héréditaire de Bade, Général, etc., etc., (c est renvoyé du service. »

Ce Prince de Bade est tout uniment le frère de l'Impératrice régnante. Il a accepté de l'emploi au service de Bonaparte : il a déplu. Le voilà renvoyé et mis pêle-mêle avec tous les acceptés et renvoyés de l'Empire: cela ne se voit qu'ici. Au reste, ma chère amie, je ne puis te montrer plus clairement que l'Empereur a traité mon fils comme il traite ses propres Chambellans, puisque je te montre une promotion de Chambellans qui coïncide avec celle de mon cher Rodolphe; maintenant, je te dirai ce qui lui est arrivé. Toute la Garde a reçu l'ordre de marcher. Rodolphe, probablement par une nouvelle bonté de l'Empereur, avait été placé dans un escadron de réserve demeuré ici pour la garde de la ville; ce jour-là, il montait la garde; je ne le vis point de tout le jour. Rentré chez moi après minuit, je le trouvai au lit; je lui dis :

l66 LETTRE

« Rodolphe, je viens d'apprendre ton sort. » Il me répondit : « Je l'ai appris aussi, mais j'y ai mis ordre. » En effet, ma chère, il était allé chez les Généraux, prier, supplier, qu'on l'ôtât de cette réserve, qu'il voulait absolument marcher, etc.; je ne sais ce qu'il dit, ou ce qu'il ne dit pas. Les supérieurs, comme tu sens, lui répondirent qu'ils ne pouvaient se prêter à son désir sans mon agrément; et moi je les ai priés de décider la chose comme ils le trouveraient juste et honorable, sans supposer seulement que je fusse au monde. En effet. Dieu me préserve de lui avoir soufflé cette résolution, mais dès qu'il l'a formée de lui même, Dieu me préserve également de m'y opposer. Je ne pouvais ni donner ni refuser cette permission. D'abord, on me conseillait le parti de la faiblesse ; ensuite, il n'y a eu qu'une voix pour m'approuver. Enfin, m.a chère amie, le jeune homme a gagné son procès; il s'est fait transporter dans le service actif, et le 25 du mois dernier (n. s.), à six heures du matin, il est parti .^avec son Corps pour l'armée. Tout le monde le loue beaucoup. Il est inutile, je crois, de te dire combien cette séparation a été amère; si quelque chose me console, c'est son courage et sa résolution extraordinaires. Après l'avoir embrasse chez moi, je ne pus résister à la triste envie de descendre au pied de l'escalier pour le voir passer; quand il m'aperçut, il donna un coup d'éperon et passa au grand trot en me disant d'un ton ferme : « Adieu, papa ». Le voilà loin , ma chère, bien monté, bien habillé, bien accompagné. Il a fait confidence à mon valet de chambre, qui est un

excellent homme, que si les Gardes ne donnaient pas (ce qui est infiniment probable), il saurait bien se jeter dans quelque autre corps qui ferait la guerre. Voilà comment cette allumette s'est enflammée entre mes mains sans que je m'en sois aucunement mêle. Dieu le conserve, et, suivant les apparences, il fera fortune. Dans son grade actuel, il a un joli appartement de trois pièces qu'il n'a point encore occupé pour ne pas se séparer de moi; cet appartement est chauffé et éclairé aux frais de l'Empereur, une certaine quantité de bois est fixée pour tel nombre de poêles, et chaque jour le Cornette a deux bougies pour lui et deux chandelles pour ses domestiques. Cet article seul vaut 1200 roubles; l'appointement est compté pour rien, il est à peine de 400 et ne suffit pas pour l'habillement. Je t'ai dit, je crois, qu'il n'y a que trois grades dans ce corps : Cornette, Lieutenant et Capitaine. Le capitaine est colonel dans l'armée, il a une maison aux casernes, très suffisante pour un homme marié, et très belle ; ceux qui ont des femmes s'y tiennent. La place vaut de plus 6,000 roubles; ainsi, ma chère amie, voilà un jeune homme à l'abri; il se présentera d'ailleurs d'autres chances. Encore une fois , Dieu le conserve ! C'était le refrain de Madame de Sévigné pour son petit-fils; mais, hélas! Dieu le préserva des boulets et lui envoya la petite vérole qui l'emporta. L'avenir ne nous appartient pas : la Providence paternelle ne s'étend pas plus loin que le moment présent. On fait ce qui convient; on obtient ce qui est honorable et utile aujourdltîiî^ le demain n'est pas à nous. Ce que je puis

l68 LETTRE

t'assurer, c'est que s'il prenait fantaisie à une princesse ayant 5o,ooo roubles de rente d'épouser Monsieur le Comte un tel, Chevalier-Garde, on n'en serait pas plus étonné que d'entendre miauler un chat. On dirait « tant mieux pour lui •>y^ et Ton parlerait d'autres choses.

Comme je sais que tu as un peu d'amitié pour moi, je ne doute pas que tu n'aies été en peine de la dépense. En effet, ma chère enfant, il faut 8 ou 10,000 livres de notre monnaie pour mettre un Chevalier- Garde à cheval. Là-dessus tu vas me dire bêtement : — Eh ! quels fonds aviez-vous, mon cher frère, lorsque vous avez imaginé de mettre Monsieur votre fils dans ce corps? — Pas le sou, ma très chère sœur, pas ce qu'on appelle un sou. — Mais vous êtes donc fou, mon cher frère? — Oui, ma chère sœur, je le suis devenu à force de sagesse. J'ai commencé à comprendre ce pays, ma tête s'est élargie; j'ai senti que tout est gigantesque à Saint-Pétersbourg, et qu'il ne s'agit que d'être hardi (tu vas voir que je ne l'ai pas été assez). Bientôt je vis que j'avais réussi, puisque l'Empereur, comme je te l'ai mandé, me fit dire qu'il voulait faire l'équipage de mon fils. Voici le beau...! Je commence l'équipage, l'ordre pour le départ arrive: j'achète les chevaux et les armes, je mange mes revenus d'avance. Point de nouvelles ! Une semaine se passe, deux, trois, quatre, je n'entends parler de rien, je commençais à être un peu en peine. Un beau jour, je trouve le Ministre dans je ne sais quel dîner. A propos, me dit-il, après m'avoir parlé d'autres choses,

il faut que vous m'enpo/ie:{ Monsieur votre fils^ j'ai ordre de V Empereur de m' entendre avec lui pour son équipage. Le lendemain j'envoie Rodolphe seul : le Ministre lui dit que l'intention de S. M. I. est de lui rembourser entièrement tous les frais de son équipement. Deux ou trois jours après, je vais remercier. J'avais déjà fait une partie des frais, mais je n'en jugeais pas parfaitement. Je commence par les compliments que tu peux imaginer, on m'en rend de fort beaux. UEmpereur est fort satisfait de trouver une occasion de vous témoigner son estime particulière, etc., etc., etc.; enfin, il en faut venir à articuler la somme : je dis modestement 2,5oo roubles, en ajoutant qu'à vue de pays, j'en dépenserais davantage; le Ministre me répondit quil n'y a rien là que de très . raisonnable. Mais quand j'ai fait part de ce beau coup d'épée au Duc de Serra-Capriola, mon ami et mon conseil dans ce pays, il s'est moqué de moi et il m'a dit que j'avais très mal fait, qu'on se moquerait de moi, que cette somme était ridicule pour un Ministre, que je ne pouvais demander moins de 5,ooo, etc., etc., etc.; enfin, ma chère amie, j'ai fait le Savoyard dans cette occasion; je suis corrigé de l'Allobrogisme, mais pas tout à fait. Je t'en prie, ne me gronde pas : comment veux-tu que les hommes accoutumés à célébrer la munificence de S, M., lorsqu'ils obtenaient 5 ou 600 francs de pension, s'imaginent de demander 1 5,000 francs pour l'équipage d'un Cornette ! J'ai bien peur que pour cette faute tu ne m'aimes plus. Le Duc me dit : « Si Von fait bien,, on doublera la somme que

VOUS ave^ demandée; mais comme sous ce règne tout est monté à l' économie , vous fi'aure^ rien de plus, » C'est ce qui est arrivé. Je ne suis pas indemnisé à beaucoup près, car il m'en coûte plus de 3,ooo roubles ; mais enfin, avec ce présent, je puis me tenir à flot et ne pas faire mauvaise figure. Je paie de tous côtés, je me retranche tout, j'espère que tout ira bien. Ce qui m'a infiniment amusé, c'est de voir ces grands seigneurs aux abois pour avoir de l'argent au moment des départs. Voilà, ma bonne amie, tout ce que j'avais à te dire sur le poupon, La partie des finances doit demeurer secrète.

LU

Alt Comte Rodolphe,

Saint-Pétersbourg, i8 avril 1807.

Mon très cher enfant, je ne puis vous dire si votre dernière lettre de dimanche m'a fait plus de plaisir que de chagrin; je suis bien content, comme vous l'imaginez assez, de recevoir de vos nouvelles; mais quel regret pour moi de voir que vous ne m'accusez la réception d'aucune de mes lettres ! Voilà la quatrième au moins. Souvenez-vous toujours que je ne laisse pas échapper une seule occasion à moi connue pour vous écrire : vous savez bien que je n'ai pas de plus grand

plaisir. Je ne veux pas m'appesantir sur votre destinée future : il est inutile de communiquer des pensées molles, telles qu'elles naissent involontairement dans le cœur d'un père. Allez bravement votre chemin, mon cher Rodolphe. Vive la conscience et l'honneur ! Cœtera dis permittenda. Avec cela, ou sur cela^ disait cette mère de Sparte. Elle avait raison. Jamais vous ne trouverez dans mes lettres ni craintes ni lamentations : c'est un mauvais ton à l'e'gard d'un soldat. Tout cela sans préjudice de ce qui se passe dans mon cœur, et dont vous vous doutez sans doute un peu. Certains mouvements intérieurs me disent, comme à vous, que les choses tourneront à bien ; mais je réprime ces espérances lusmghiere. J'aurais l'ambition de savoir qu'il y a dans votre équipage un Almanach; ce n'est ni cher ni pesant. Datez vos lettres exactement pour le temps et le lieu; rien n'est plus aisé, ce me semble. J'ai été extrêmement content de ce que vous me dites sur l'article de l'argent, et comme vous êtes raisonnable, je dois l'être aussi ; je ferai pour vous tout ce qui dépendra de moi; ijf faudra seulement, lorsque vous aurez besoin d'argent, m'avertir d'avance, et vous régler sur le nécessaire. J'aime bien qu'en considérant vos collègues, vous puissiez dire : 0 quantis noji ijidigeo I Cependant il faut vivre, rien n'est plus juste. Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis toujours à côté de vous, que je m'occupe sans cesse de votre conservation, de votre santé, de votre avancement.

Ma vie est toujours telle que vous la connaissez, mais beaucoup plus maussade, comme vous pensez bien

depuis votre départ. Mon imagination a passé le Niémen avec vous, et ne cesse de se promener dans ce pays désolé. Vous allez voir une foule de choses tristes. Puisque vous y êtes, profitez-en. Apprenez surtout à connaître le pays, et à le dessiner dans votre tête comme un échiquier. J'ai en idée que cette science est presque tout le militaire. En vérité, je voudrais vous savoir pour quelque temps attaché à un corps de Cosaques, tant j'estime leur génie topogî^aphique, et leur talent pour arriver toujours où ils veulent, et savoir toujours où ils sont. Tout homme sait tirer un coup de fusil; mais de savoir où il faut se placer pour le tirer le plus avantageusement possible, c'est une science qui n'est rien moins que vulgaire.

Que vous dirai-je encore? Soyez toujours assez semblable aux autres pour ne pas leur déplaire, et assez différent pour ne déplaire ni à moi ni à vous. Battezvous bien, mais ne faites de mal qu'à l'ennemi. Soyez honnête homme et bon enfant. Ne vous détachez point du petit livre latin. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur^ mon cher enfant. Dieu vous conserve !

A M. LE MARQUIS DE LA PIERRE lyS

LIIÏ

A M. le Marquis de la Pierre^ à Londres.

Saint-Pétersbourg, 7 (19) avril 1807.

Vous avez grandement raison, Monsieur le Marquis : pour ceux qui ont couru la même carrière de malheurs, pour les victimes des mêmes principes, il est doux et récréatif de se donner de temps en temps quelques signes de vie et de souvenir. Je crois donc tout bonnement que mes lettres vous font à peu près le même plaisir que je reçois des vôtres, et c'est ce qui m'engage à jeter encore celle-ci dans le paquet du digne Comte de Front. En méditant sur celle que vous m'avez écrite en dernier lieu (9 février), il m'a semblé que vous n'aviez pas encore eu le courage de rendre pleine justice à la pauvre nature humaine. N'avez-vous jamais lu une profonde atrocité qui a été dictée par je ne sais qui. La vie^ a dit ce Monsieur Somebod}^, est comme un cercle de gens autour du feu dans une jour- 7iée d'hiver; si quelqu'un s^en va^ les autres rappro^ cheîît leurs chaises et seraient très fâchés si le premier rentrait. C'est abominable, mais c'est bien vrai : sauf les exceptions que j'honore, voilà la vie, mon cher Marquis, voilà la mort. Et voilà l'émigration, car l'émigration ou l'absence sans terme est une mort : or, les hommes ont

un talent merveilleux pour oublier les morts. Si nous rentrions chez nous, croyez que nous ennuierions à peu près tout le monde; les uns le diraient et les autres non, c'est toute la différence. Notre existence ne serait tolérable pour nous que dans le cas où nous rentrerions avec plein pouvoir. Le plaisir de rebâtir et les jouissances de l'amour-propre nous paieraient amplement tous les désagréments imaginables : mais Dieu sait combien cette supposition est probable ! Quand même nos maîtres seraient vainqueurs, nous ne le serions pas. Ils emploieraient nos plus mortels ennemis et nous laisseraient de côté : c'est ce qu'on a vu dans toutes les Révolutions, et en cela les Rois n'ont point du tout tort. Tenez-vous donc à l'Angleterre, mon cher Marquis, comme je me tiens à la Russie. S'il arrive des miracles, nous verrons. Cette Russie m'appartient de bien plus près depuis le mois de février, car mon fils est entré au service de S. M. I. Il perdait sa jeunesse et n'avait point d'état. D'ailleurs l'opinion, ^gina del mondo^ ne tolère pas ici dans la Société un jeune homme sans uniforme et sans grade. S. M. I. a bien voulu le traiter mieux que je n'avais osé l'espérer, car Elle l'a placé dans le régiment des Chevaliers-Gardes, qui est le premier Corps de la Garde. Dans ce poste avantageux, j'ai le plaisir de le voir servir son Souverain de la seule manière possible, c'est-à-dire en servant celui qui s'est rendu le généreux protecteur de ce Prince. Ces agréments, mon cher Marquis, sont bien balancés, comme il arrive toujours; camion fils esta la guerre et peut-être sur le champ de bataille, au mo-

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