A M. LE MARDUIS: DE LA PIERRE I
ment où je vous écris. Il était placé dans la réserve, probablement par un nouveau trait de bonté de S. M. I., mais il n*y a pas eu moyen de le retenir; il a fait à mon insu (en quoi il a fort bien fait), les démarches les plus vives pour être mis en activité Les Supérieurs militaires m'ont consulté : j'ai répondu que je les priais de décider la chose comme si fe n^ étais pas au monde. Enfin il est parti. Je ne pouvais, suivant ma manière de voir, ni conseiller ni empêcher cette résolution; mais jugez de l'état où je vis ; la mère n'en sait pas le mot et je me garde bien de lui en parler; depuis le 22 octobre, je n'ai pas un mot d'elle, et je suis sans espoir de m'en rapprocher. Vous voyez. Monsieur le Marquis, que je ne suis pas couché sur des feuilles de roses; mais je jouis au moins de toute la compensation possible, surtout dans la bonté de S. M. I. Jusqu'à présent je n'avais parlé que pour les sujets du Roi qui sont nombreux ici, et jamais il ne m'est arrivé d'être refusé : mon fils m'a mis dans le cas de parler pour mon compte ; je ne l'ai pas fait en vain, comm.e vous voyez. Cependant, Monsieur le Marquis, le plaisir n'est pas pur, il s'en faut de beaucoup : mieux vaudrait la rue Tupin, que M"^^ la Marquise de la Pierre aime tant, et même Marconnet., avec les honneurs éblouissants dont j'aurais pu y jouir; mais nous ne sommes pas consultés par le grand machiniste qui mène tout. Je vous loue infiniment. Monsieur le Marquis, d'avoir pris maison à Londres. Il faut être chez soi, et je sais bon gré au Colonel qui vous a procuré cet avantage à des conditions honnêtes. Quant à Monsieur
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votre frère cadet, il a fait précisément comme le mien, et il a fort bien fait pour son corps et pour son âme. La Révolution n'a pas toujours été aussi amère pour les cadets que pour les aînés. Quand les lettres passeront, il me sera aisé de vous avoir les nouvelles que vous désirez de Turin, mais dans ce moment rien n'arrive de là : il me sera plus aisé à moi d'y faire connaître votre souvenir. Quant à l'état politique des choses et aux grands événements qui ont signalé cette époque, voici ce que je vous dirai. On ne peut pas soutenir avec fondement que les Français aient été vaincus, car des gens qui attaquent toujours et qui restent à leur place sans perdre un seul canon ne sont pas vaincus, mais ils ont été repoussés avec une perte énorme : tous leurs projets sur la Russie sont évanouis; la fortune de Bonaparte a reculé; il a baissé infiniment dans l'opinion; il est infiniment embarrassé; le mécontentement est extrême en France, etc. Je ne dis pas qu'il perdra, prenez bien garde, mais je puis bien vous assurer qu'il a fort mauvais jeu, ce qui ne me tranquillise pas, à beaucoup près.
Il a péri à Preussisch-Eylau, mon cher Marquis, plus de 40,000 hommes : laissez dire ceux qui vous assurent le contraire. Bonaparte a écrit à son sénat qu'il avait perdu 19,000 hommes et les Russes 7,000. Vous noterez que ceux-ci en avouent 12,000 dans leur relation officielle. Dieu, Satan et une demi-douzaine d'hommes savent précisément ce qui a péri de chaque côté ; mais la perte totale de 40,000 hommes est plutôt exagérée en moins. Dix-sept jours après la bataille, il