‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 29 sur 60 · A M. LE COMTE DE VARGAS IQS · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE VARGAS IQS

question de l'origine des sciences, c'est un sujet trop vaste pour une lettre, et. j'aime mieux le passer sous silence que de ne lui consacrer que quelques lignes. D'ailleurs, les faits étant certains, nous pouvons bien ajourner la métaphysique, qui est cependant mon fort.

Le pays sur lequel vous avez fait de si belles spéculations est, je puis vous l'assurer. Monsieur le Comte, le moins propre à vous satisfaire sur les grands objets dont vous me parlez. Ces cités, ces temples, ces monuments, ne sont rien. C'est ce qu'on voit à présent, et rien de plus. L'Asie est ravagée depuis qu'elle est connue. Les villes détruites,dont vous parlez, sont modernes (du moins par rapport à cette haute antiquité que vous imaginez). Elles sont nommées dans les annales de la Chine, et l'on sait le moment de leur destruction. Les joujoux qui ont occupé Buffon sont encore les mêmes aujourd'hui; il peut se faire qu'on ait trouvé çà et là quelques bribes du grand pillage de Gengis-Khan : voilà tout.

Quant aux manuscrits, il est vrai qu'il y en a ici, mais pas, que je sache, en langue inconnue. J'en ai vu de chinois, de japonais, de tartares, de thibétains; jamais on ne m'a dit : En voilà un dont on ignore la langue. M. Schubert, très habile astronome, de l'Académie des sciences, et bibliothécaire en chef, me disait un jour, bien sagement en me les montrant : « Que nous sommes fous d'aller chercher ces gîtefîilles! Nos moi?îdres livres européens valent mieux. » Il avait

grandement raison. Au moment où je vous écris, un

Indou musulman a traduit en arabe, sous la direction d'un mathématicien anglais, le livre des Principes de Neivtoii. Si jamais les Indous comprennent bien ce livre, ils pâmeront de rire, en voyant les Européens venir leur demander des instructions.

Par quelques passages de votre lettre, je vois que vous regardez comme réel ce fameux peuple inventé par Bailly. Je vous prie, Monsieur le Comte, de revenir sur cette question : jamais ce peuple n'a existé. Tout part de la Chaldée, et c'est de là que le feu sacré s'est répandu dans tout l'univers. Cest de quoi je m'assure que vous ne douterez pas, si vous prenez seulement la peine de lire les mémoires de l'Académie de Calcutta et l'histoire de l'Indoustan de Maurice. Il ne n'agit pas moins que de dix ou douze mortels volumes in-4°. Je les ai lus patiemment, la plume à la main, sans pouvoir dire : Deiis nobis hœc otia fecit, — Au contraire, c'est le diable. On a commencé à traduire le premier volume en français; mais le traducteur me paraît découragé : ces livres graves, solides, fondamentaux, ne se lisent pas en France. — Maurice n*est pas traduit. Si vous entendez l'anglais. Monsieur le Comte, et que vous ajoutiez à ces lettres celles de Bryanfs Mithologf explained^ vous verrez d*abord de quelle école je suis.

A m''^ ADl-LE DE MAISTRE ICjb

A M"' Adèle de Maistre.

Saint-Pétersbourg, 8 novembre 1807.

J'ai été enchanté, ma chère Adèle, de ta charmante petite lettre du 28 août. J'ai reçu con pîenissima soddisfaiîone les assurances que tu me donnes que le temps et l'absence ne font nul tort à M^ ton perc dans la mémoire et dans le cœur de sa petite Adèle. Il faut avouer que l'absence, qui est si cruelle, fait rire cependant, à cause des jolies phrases qu'elle introduit dans les lettres. Tu me dis, par exemple : Quand vous

écrire:^ à Rodolphe^ ne manque^ pas Tu m'écrivais

cela le 28, et dans ce moment je tenais le cher enfant depuis six jours, et je le possédais depuis deux mois quand j'ai reçu ta lettre; tu en verras la preuve dans cette miême dépêche. J'assure ta mère que je suis fort content de ce jeune homme; la guerre ne l'a nullement gâté, ni pour le goût de l'occupation, ni pour des choses plus essentielles. Il a couché trois mois dans l'eau ; tu crois peut-être que c'est une façon de parler : c'est au pied de la lettre, La nuit, les grenouilles leur sautaient sur le visage, comme les puces ailleurs. Il n'a jamais été enrhumé, il a grandi, et se porte à merveille : du reste, je puis t'assurer que tout le monde est ici extrêmement étonné de sa sagesse (ceci est dit en confidence).

I g6 LETTRE

Tu es une folle avec xsl peinture à Vhuile; ton oncle rit beaucoup de ta grandeur d'âme, et te conseille de ne faire que des tableaux d'histoire. Pour moi, je suis d'un avis contraire et plus grossier. Comme je serais très mortifié de te voir danser comme une danseuse de l'Opéra, je ne vois pas pourquoi tu devrais peindre comme un artiste. Toute comparaison cloche, et celleci cloche beaucoup ; car il y a bien de la différence entre la danse, etc., etc.; cela s'entend. Mais il y a quelque chose de vrai. Je tiens pour la miniature et le paysage. A propos, as-tu appris le latin Je m'en douterais quand je t'entends dire, cosi frayicamente : Sinitepueros. Si tu sais le latin à fond, je te conseille le grec, surtout le Kyrie eleison.

Il me semble que ce n'est point encore temps pour toi de lire l'Arioste. Il y a des strophes trop choquantes. Tu pourrais le lire avec quelqu'un qui passerait certains endroits. Au reste, ma chère enfant, je m'en tiens à l'épithète choquantes, mais je ne dirai pas dangej^euses, car je suis bien persuadé qu'il n'y a plus rien de dangereux 'ç>ovir mon Adèle : mais je ne te conseillerai jamais de regarder dans un bourbier, quand même il ne te ferait certainement aucun mal. Il ne me reste que le temps et le papier nécessaires pour dire une tendresse à cette dame, qui est là à côté de toi, qui élève si bien ses poussins, que j'aime de tout mon cœur. Ecris-moi souvent, conte-moi tes occupations. Envoie-moi quelque chose, si tu peux. Embrasse ma Constance. Je n ai plus de place. Adieu, mon cœur.

A Mlle ADÈLE DE iMAISTRE I97

A la Même,

Saint-Pétersbourg, 23 décembre 1807.

Voici donc, mon petit enfant, quelques ouvrages, ou pour parler plus correctement, deux ouvrages de Monsieur ton oncle pour ton maître, M. Bussolini, qui se plaint beaucoup de ton excessive application. Ce crime n'est pas commun, cependant c'est un crime, contre toi-même à la vérité, et non contre les autres : mais enfin c'est un crime ; il y a longtemps que je t'ai annoncé la punition. Pour revenir à la peinture , tu seras sans doute enchantée de la tête d'après le Guide; le paysage est aussi joli dans son genre ; mais ce n'est pas du tout dans ce petit champ que se déploie le talent de ton oncle, il faut voir ses grands paysages à l'huile. Tu penses bien, ma chère Adèle, que je voudrais fort t'envoyer le portrait de ton vieux papa, fait de cette main habile ; mais jusqu'à présent il n'y a pas eu moyen ; ce n'est pas qu'il ne dise souvent : A propos^ il faut que je fasse ton portrait ! Mais bientôt une idée vient à la traverse, et les jours passent ainsi. C'est un excellent homme, qu'il faut prendre comme il est ; chez lui, tout dépend de l'inspiration : un jour peut-être il m'enverra réveiller pour faire ce portrait.

Si tu lui avais écrit une fois : Allons donc^ mon oncle , envoyei-nous cette image ! nul doute qu'il n'eût commencé sur-le-champ. En attendant, ma très chère/ je t'envoie un autre portrait fait à la plume, et que je n'ai pas le front de copier ; je t'envoie l'original ; il est mieux dans tes mains que dans les miennes, car tu le croiras ressemblant, ce que je ne crois pas du tout (i). Ton oncle le commença en 1798, et il l'a heureusement achevé l'année dernière : voilà l'homme. Huit ans pour une ode, c'est honnête. De Moscou, où il était alors, il m'en envoya une première édition, dont le commencement était en contradiction avec la fin, en me disant : Tu sais que je 7ie fais j amais ce que je veux: (Tailleurs^ ce n'est qiihme incoîîséquence de plus. Cependant, arrivé ici, il remit la pièce sur le métier, et, mo3^ennant la date primitive de 1798, tout va à merveille. Il se moque de lui-même, sur ses lubies, de la meilleure grâce du monde. Un jour, tu me feras une copie de cette pièce, un peu plus élégante : pour moi, je te l'envoie telle quelle, je ne la conserve point.

Ma chère, mon aimable enfant, quand est-ce donc que je te reverrai, que je pourrai t'embrasserette parler sans encre? Tu sais, du reste, que tu es ma bienaimée ; ce n'est pas que tu le mérites, mais l'amour est aveugle, et jamais il n'ouvrira les yeux. Pendant que je griffonne ces lignes, on m'apporte une invitation

(i) Tl s'agit d'une ode adressée à Joseph de Maistre par son frère

Xavier.

A m"*^ ADÈLE DE MAISTRE IQQ

que j'enferme encore sous cette enveloppe pour savoir si je pourrai te tenter. Viens, ma chère enfant, je te mènerai avec moi. Que veux-tu que je fasse, depuis sept heures du soir jusqu'à neuf heures du matin, chez cette noble dame qui m'invite à un bal, divisé par un petit souper de quatre cents couverts ? Je traîne ma tristesse sur l'acajou, d'une chambre à l'autre ; je n'entends pas la musique. Au milieu des diamants, des perles, des jaspes, du vermeil et du cristal de roche, je ne vois rien, sinon que je ne vous vois pas. Mais si je te voyais danser ! Si je pouvais te verser una gocciolina de tous ces vins du midi que je trouve fades... comme je serais heureux ! Mais il ne faut pas trop s'échauffer la tête. Adieu donc, petite demoiselle de mon cœur. Je t'embrasse sans miséricorde; comme j'en ai bien le droit, ce me semble.

A la Même.

Saint-Pétersbourg, lo janvier 1808.

Mon cher cœur, dans une lettre qui peut-être ne te sera point encore parvenue lorsque tu recevras celleci, je te disais que je n'avais pas la moindre espérance de t'envoyer mon portrait, qui ne se faisait jamais que demain. Le même jour, j'allai chez Xavier. Tout à coup

il me dit, à propos de tout autre chose : « A propos^ (c il faut que je fasse ton portrait; voyons si j'ai des « ivoires. — Non, rien ne me contente ; il faut que je « le peigne sur cette palette qui est forte : je vais la (( laver. — Fort bien, allons vite. — A propos, j'ai (( pensé qu'il fallait le faire graver, j'ai déjà parlé au « graveur. Tu as beaucoup d'amis : cette gravure est (c nécessaire, j) — Et voilà, ma chère, comment tu auras dans peu de temps ma chienne de figure ! Tu auras peine à me reconnaître, tant j'ai vieilli. Je ne suis pas gris comme un âne^ comme disait notre ami Costa, mais blanc comme un cjgne. Cela est plus élégant et plus triste. Que veux-tu, ma chère Adèle, il faut obéir au temps.

Son vol impétueux me presse et me poursuit. Je n'occupe qu'un point de la vaste étendue,

Et mon âme éperdue Sous mes pas chancelants voit ce point qui s'enfuit.

J'aurais cependant bien mauvaise grâce de me plaindre d'être ainsi poussé par le temps : ce qui me fâche, c'est de faire le voyage loin de toi, et de ne pouvoir jaser avec toi pendant que la barque vole. Ma plume ressemble un peu (et en cela seul) à celle de Madame de Sévigné : elle a la bride sur le cou. Elle pouvait bien se dispenser, par exemple, de griffonner ces lugubres moralités sur le temps ; mais qui peut arrêter certaines plumes ?

Nos santés respectives sont parfaites. Ton frère est toujours à cheval, et me mange plus d'argent que je

A m"^ ADÈLE DE MAISTRE 201

ne voudrais ; mais je ne puis me plaindre, puisqu'il en mange moins qiC il ne faudrait. Si l'on te faisait Chevalier-Garde, tu ne serais pas plus sage. L'on me complimente beaucoup sur son éducation ; mais, comme il est de toute justice, j'en renvoie tout l'honneur à ta mère, car je n'ai rien tant en horreur que de posséder le bien d'autrui. — Si tu ne trouves pas dans cette lettre une feuille de sa façon, il ne faut pas lui en vouloir, il allait prendre la plume lorsqu'il a été commandé. Gloire, tu commandes; adieu^ mes amours! Cette gloire pacifique ne m'ôte pas le sommeil. Je ne me rappelle jamais l'autre sans terreur.

Je t'avais invitée, par écrit, à un souper où tu n'es point venue : je t'attendis en bâillant jusqu'à deux heures du matin. Tu as eommis là une grande indignité.

Et le Caucase affreux, t'engendrant en courroux, Te fit le cœur plus froid, plus dur que ses cailloux.

Peut-on finir plus amoureusement? Mille tendresses à mes trois femmes.

Au Chevalier de Maistre.

Saint-Pétersbourg, 7 {19) janvier 1808.

Je ne sais, mon cher Nicolas, si tu as jamais lu ou entendu une description de la cérémonie de la bénédiction des eaux : dans le doute, je t'en envoie une petite narration. Ce ne peut être que du papier perdu, le plus léger des inconvénients.

On bâtit sur la Neva une espèce de pavillon, ou, si tu veux, un temple en rotonde antique, formé par un circuit de colonnes et ouvert de toutes parts. Dans cette enceinte, on fait un trou à la glace, qui met à découvert les eaux de la Neva, et l'on remplit un baquet qu'on bénit, et dont Teau sert ensuite à baptiser les enfants nouveau-nés qu'on y présente, et à bénir les drapeaux de tous les corps de troupes qui sont à Pétersbourg. La cérémonie faite, on verse l'eau du baquet dans le puits ; et voilà comment toute la Neva se trouve bénite par communication. Jadis on apportait une grande importance à faire baptiser les enfants avec cette eau : on les plongeait immédiatement, suivant le rit grec, dans l'eau de la Neva; et quelques voyageurs ont raconté sérieusement que , lorsque l'Archevêque laissait échapper de ses mains, pétrifiées

par le froid, quelqu'un de ces enfants, il disait froidement : Davai drougoi (Donnez-m'en un autre). C'est un conte fondé, comme ii arrive toujours, sur quelques cas particuliers généralisés par la malice. Au surplus, le Gange voit souvent des choses tout aussi extravagantes.

Le matin de l'Epiphanie, le clergé, avec ses plus beaux habits de cérémonie, part du Palais d'Hiver en procession pour se rendre sur la Neva, et toute la Cour suit à pied. Maintenant les princesses seules et les petits princes se trouvent à cette procession, l'Empereur et le grand Duc Constantin, son frère, étant à cheval à la tête des troupes. La cérémonie dure plus d'une heure, et je n'ai pas encore vu, depuis six ans, que les princesses s'en soient dispensées. A leur retour, elles viennent se placer sur un grand balcon, ou, pour mieux dire, sur une petite terrasse attenante à l'une des grandes salles du palais. C'est là où nous leur faisons notre cour, pendant que les troupes défilent devant elles. Cette seconde procession n'a pas duré hier moins de deux heures mortelles ; et je ne doute pas, en considérant ce temps et l'immense espace que les troupes occupaient, et ayant pris d'ailleurs l'avis des hommes les plus instruits, que nous n'ayons vu défiler trente mille hommes. Toutes ces troupes (d'une beauté remarquable) ont fait, pendant la procession, trois salves divisées par corps, et ont tiré d'une manière détestable. Nos milices auraient été punies pour une pareille lourdise. Ici il ne m'a guère paru qu'on y ait fait la moindre attention. J'ai

déjà observé ce phénomène d'autres fois. Un tiers des fusils peut-être a gardé le silence. Les yeux français et autrichiens ont bien aperçu cette circonstance, qui a été attribuée au défaut des armes ; mais j'en doute beaucoup. Outre l'envie de garder la poudre, il y a une autre cause qui te paraîtra bien étrange, mais dont je ne suis pas moins parfaitement assuré : c'est la peur des recrues qui craignent de tirer!

Pendant cette marche de deux heures, les Impératrices et l'auguste famille n'ont jamais remué. Tu entends bien qu'elles sont enveloppées, de la tête aux pieds, de tout ce qu'il y a de plus chaud et de plus magnifique en fait de pelisses ; cependant c'est une orvée, à cause du visage surtout.

Quant à ceux qui font leur cour, ils ne sont point gênés : ils rentrent dans la salle, se chauffent, boivent du vin, des liqueurs, et mangent toutes les fois qu'ils en ont fantaisie.

Un spectacle précieux était celui de l'Ambassadeur de France, pénétré et transi de froid , rouge comme une crête de coq, et tremblant comme un roseau. Il nous a beaucoup divertis ; mais, en récompense, il a été comblé d'honneurs. Le matin. S. M. I. a envoyé chez lui le Grand Maréchal de la Cour (note bien, je te prie) pour l'inviter à suivre l'Empereur à la parade. En même temps, il lui était recommandé de ne point s'inquiéter, et de demeurer tranquille chez lui jusqu'à dix heures. — A dix heures donc, S. M. I. lui a envoyé un cheval pour lui, et trois autres pour les trois aides de camp qu'il voudrait choisir. L'un des élus

AU CHEVALIER DE MAISTRE 2o5

lui a dît : Mon général^ faimerais mieux une bataille que la journée cfaujourdliui! — Comment donc? — Mais oui ; on se tire des coups de fusil, mais au moins cela ser^t à quelque chose. De son côté, Monseigneur le Grand Duc envoya un message fort poli à Monsieur l'Ambassadeur, lui faisant dire qu'f/ ne lui ejivoyait point de chevaux, parce qiCil savait que son frère lui en envoyait ; mais qu'il serait enchanté de pouvoir lui être utile à quelque chose. M. de Caulaincourt a donc eu le très grand mais très froid honneur d'accompagner S. M. I. à la parade ; et ce fut de là qu'il nous rapporta ces belles couleurs et ce grelottement qui amusa beaucoup le balcon.

Il n'y avait hier que six degrés de froid ; mais il y avait malheureusement du vent, ce qui double l'effet du froid. Les troupes demeurèrent huit heures de suite sous les armes. Parmi cette foule de soldats, aucun peut-être n'avait mangé, et très peu avaient dormi, à cause de la toilette militaire. Ils ont dû beaucoup souffrir; quelques-uns s'évanouirent et tombèrent. Qui sait ce qui se rend aujourd'hui dans les hôpitaux ? C'est de quoi on s'embarasse fort peu ; ce qu'on ne voit pas ne fait nul effet. Ce qu'on vit malheureusement très distinctement, ce fut le malheur arrivé à un jeune Chevalier-Garde, M. Walouieff. Il montait un jeune cheval qui n'avait pas encore vu le feu. Aux premières décharges, l'animal se cabra et s'emporta d'une manière terrible. Le jeune homme était gelé , privé de mouvement et de tact ; ne pouvant tenir la bride, il fut renversé comme uife bûche.

2û6 LETTRE

Le pied resta pris dans Tétrier, et le cheval se mît à traîner ce malheureux officier sur la grande place d'armes : ce fut un spectacle épouvantable. On l'arrêta à la fin, le cheval, mais le cavalier était bien maltraité. D'abord on le dit mort, comme il arrive toujours ; mais aujourd'hui j'entends dire qu'il est mieux. Au reste, on dit qu'il avait mérité son malheur en buveant beaucoup de liqueurs pour s'échauffer, chose qu'il ne faut jamais faire lorsqu'on est dans le cas de s'exposer au froid; nous avions souvent l'occasion de faire cette expérience dans les Alpes. Adieu, cher ami; je joins cette feuille à ma lettre de ce jour pour l'amusement de toi et des nôtres.

Ail Comte Rodolphe.

39 mai 1808.

J'ai reçu avec un extrême plaisir, mon très cher enfant, votre lettre de Saint-Michel, du 19 mai. Je commençais à m'impatienter ; car vous savez que celui qui demeure trouve toujours le temps plus long que celui qui court le monde. Vous avez pris le bon parti que je vous ai toujours recommandé, celui d'écrire quatre lignes par jour, où vous pouvez et quand vous pouvez, en attendant le bon plaisir d'un courrier. Mais il faut

mettre la date du jour où vous terminez, ou en mettre deux. Je suis bien aise que vous ayez tout de suite été mis en activité, et j'espère que cette campagne vous sera fort utile. Vous faites la guerre dans un pays extrêmement difficile, et vous avez d'excellentes cartes sous la main ; profitez-en pour vous faire un œil géographique : c'est là tout le militaire. Je ne parle pas de la valeur, celui qui n'en a pas doit filer; mais vous ne sauriez croire combien je suis entiché de ce coup d'oeil géographique, et même topographique ; ou je me trompe fort, ou c'est lui qui fait les généraux. J'aime fort que vous n'avez peur de rien, quand il le faut; mais j'ai peur qu'il n'y ait de la témérité stérile à nager en Finlande avant la naissance des feuilles. Vous ferez bien, au reste, de vous exercer à la natation lorsque l'occasion s'en présentera. — J'ai bien ri du dialogue entre les deux militaires, et )'ai trouvé assez plaisant que vous ayez été V Ambassadeur de cette affaire; j'espère que les choses se calmeront. La pauvre Marquise se mourait de peur que la collision de ces deux têtes ne produisît quelque fâcheuse tempête ; mais je vois que le jeune homme s'y est fort bien pris. D'ailleurs, il est aisé au supérieur d'être philosophe.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien je désire vous revoir, puisque vous ne pouvez revenir que par une raison heureuse pour vous ; mais, dans ce moment, je n'ose me livrer à aucune espérance. L'heure n'est pas bonne. Vous saurez, mon cher ami, que j'ai pris le parti d'aller passer quinze jours ou trois semaines à la campagne, Dour y vivre en parfaite soli-

tude et jouir à mon aise de ma mauvaise humeur. C'est le Comte de TzernichefF qui m'a déterminé. Ainsi, si vous arrivez ici, ne soyez pas surpris de ne pas me trouver ; tout de suite je serai en ville. C'est un saut , comme vous savez : ma petite villégiatura ne gêne point le cours des lettres.

Point de nouvelles politiques, excepté que le Roi d'Espagne a cédé ce royaume à l'Empereur de France, ce qu'on ne saurait trop approuver ; car pourquoi verser du sang inutilement ? Céder est toujours mieux. Je vous recommande de toutes mes forces l'orthographe, mon cher enfant. Ceci n'est pas pédanterie paternelle : la connaissance du latin me rend ces fautes inexplicables. Bien entendu que si jamais vous gagnez des batailles, je n'en parle plus, car le Maréchal de Villars et cent autres ne savaient pas écrire; je parle, en attendant. Adieu, mon cher enfant ; vous savez si je m'occupe uniquement de vous. Vale. Rodolplnile^ mîsuavîssime

A AP' Constance de Maistre.

Saint-Pétersbourg, 24 octobre (5 novembre) 1808.

J'ai reçu avec un extrême plaisir, ma chère enfant, ta dernière lettre non datée. Je l'ai trouvée pleine de bons sentiments et de bonnes resolutions. Je suis en-

A m"^ constance de maistre 209

tièrement de ton avis : celui qui veut une chose en vient à bout ; mais la chose la plus difficile dans le monde, c'est de vouloir. Personne ne peut savoir quelle est la force de la volonté, même dans les arts. Je veux te conter l'histoire du célèbre Harrisson, de Londres. Il était, au commencement du siècle dernier, jeune garçon charpentier au fond d'une province, lorsque le Parlement proposa le prix de 10,000 livres sterling (10,000 louis) pour celui qui inventerait une montre à équation pour le problème des longitudes (si jamais j'ai l'honneur de te voir, je t'expliquerai cela). Harrisson se dit à lui-même : « Je veux gagner ce prix. » Il jeta la scie et le rabot, vint à Londres, se fit garçon horloger, travailla quarante ans, et gagna le prix. Qu'en dis-tu, ma chère Constance ? Cela s'appelle-t-il vouloir?

J'aime le latin pour le moins autant que l'allemand; mais je persiste à croire que c'est un peu tard. A ton âge, je savais Virgile et compagnie par cœur, et il y avait alors environ cinq ans que je m'en mêlais. On a voulu inventer des méthodes faciles, mais ce sont de pures illusions. Il n'y a point de méthodes faciles pour apprendre les choses difficiles. L'unique méthode est de fermer sa porte, de faire dire qu'on n'y est pas, et de travailler. Depuis qu'on s'est mis à nous apprendre, en France, comment il fallait apprendre les langues mortes, personne ne les sait, et il est assez plaisant que ceux qui ne les savent pas veuillent absolument prouver le vice des méthodes employées par nous qui les savons. Voltaire a dit, à ce que tu me dis

(car, pour moi, je n'en sais rien : jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu une ligne), 'que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, etc; c'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La vérité est précisément le contraire. Les femmes n'ont fait aucun chefd'œuvre dans aucun genre. Elles n'ont fait ni Vlliade^ ni VÉnéide, ni la Jérusalem délivrée^ ni Phèdre, ni Athalie^ ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe^ ni le Joueur, ni le Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le Livre des Principes, ni le Discours sur VHistoire universelle^ ni Télémaque. Elles n'ont inventé ni l'algèbre, ni le télescope, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : un hoiinête homme et une honnête femme. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi que d'être utile autour d'elle, d'une manière ou d'une autre. Quant à la science, c'est une chose très dangereuse pour les femmes. On ne connaît presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger de déplaire aux

A, m"^ constance de MAISTRE 2 I f

hommes et aux femmes (pas davantage I): aux hommes qui ne veulent pas être égalés par les femmes, et aux femmes, qui ne veulent pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître , car nous sommes tous orgueilleux. Or, voilà le danger; car la femme ne peut être savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer. Sur ce point, mon cher enfant, je ne te crois pas forte ; ta tête est vive, ton caractère décidé : je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres lorsque tu es tentée de faire une petite parade littéraire. Tu ne saurais croire combien je me suis fait d'ennemis, jadis, pour avoir voulu en savoir plus que mes bons Allobroges. J'étais cependant bien réellement homme, puisque depuis j'ai épousé ta mère. Juge de ce qu'il en est d'une petite demoiselle qui s'avise de monter sur le trépied pour rendre des oracles ! Une coquette est plus aisée à marier qu'une savante ; car pour épouser une savante, il faut être sans orgueil, ce qui est très rare ; au lieu que pour épouser la coquette, il ne faut qu'être fou, ce qui est très commun. Le meilleur remède contre les inconvénients de la science, chez les femmes, c'est précisément le tacO" nage (i), dont tu ris. Il faut même y mettre de l'affectation avec toutes les commères possibles. Le fameux Haller était un jour, à Lausanne, assis à côté d'une respectable dame de Berne, très bien apparentée, au demeurant cocasse du premier ordre. La conversation

(i) Mot piémontais, qui signifie ravaudage.

tomba sur les gâteaux, article principal de la constitution de ce pays. La dame lui dit qu'elle savait faire quatorze espèces de gâteaux. Haller lui en demanda le détail et l'explication. Il écouta patiemment jusqu'au bout, sans la moindre distraction, et sans le moindre air de berner la Bernoise. La sénatrice fut si enchantée de la science et de la courtoisie de Haller, qu'à la première élection elle mit en train tous ses cousins, toute sa clique, toute son influence, et lui fit avoir un emploi que jamais il n'aurait eu sans le beurre et les œufs, et le sucre, et la pâte d'amande, etc.. Or donc, ma très chère enfant , si Haller parlait de gâteaux , pourquoi ne parlerais-tu pas de bas et déchaussons? Pourquoi même n'en ferais-tu pas, pour avoir part à quelque élection ? Car les taconeiises influent beaucoup sur les élections. Je connais ici une dame qui dépense cinquante mille francs par an pour sa toilette, quoiqu'elle soit grand'mère, comme je pourrais être aussi grand-père, si quelqu^un avait voulu m'aider. Elle est fort aimable et m'aime beaucoup , n'en déplaise à ta mère, de manière qu'il ne m'arrive jamais de passer six mois sans la voir. Tout bien considéré, elle s'est mise à tricoter. Il est vrai que, dès qu'elle a fait un bas, elle le jette par la fenêtre et s'amuse à le voir ramasser. Je lui dis un jour que je serais bien flatté si elle avait la bonté de me faire des bas ; sur quoi elle me demanda combien j'en voulais. Je lui répliquai que je ne voulais point être indiscret, et que je me contenterais d'ww. Grands éclats de rire, et j'ai sa parole d'honneur qu'elle me fera un bas. Veux-

A m"^ constance de MAISTRE 21 3

tu que je te l'envoie, ma chère Constance ? Il t'inspirera peut-être l'envie de tricoter, en attendant que ta mère te passe cinquante mille francs pour ta toilette.

Au reste, j'avoue que, si vous êtes destinées l'une et l'autre à ne pas vous marier, comme il paraît que la Providence l'a décidé, Vinstruction (je ne dis pas la science) peut vous être plus utile qu'à d'autres ; mais il faut prendre toutes les précautions possibles pour qu'elle ne vous nuise pas. Il faut surtout vous taire, et ne jamais citer, jusqu'à ce que vous soyez duègnes.

Voilà, mon très cher enfant, une lettre toute de morale. J'espère que mon petit sermon pourtant ne t'aura pas fait bâiller. Au premier jour, j'écrirai à ta mère. Embrasse ma chère Adèle, et ne doute jamais du très profond respect avec lequel je suis, pour la vie, ton bon père.

Quand tu m'écris en allemand, tu fais fort bien de m'écrire en lettres latines. Ces caractères tudesques n'ont pu encore entrer dans mes yeux, ni, par malheur, la prononciation dans mes oreilles.

A la Même.

Saint-Pétersbourg, 1808.

Tu me demandes donc, ma chère enfant, après avoir lu mon sermon sur la science des femmes, d'où vient qu elles sont condamnées à la médiocrité. Tu me demandes, en cela, la raison d'une chose qui n'existe pas et que je n'ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées à la me'diocrité ; elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime fé?ninin. Chaque être doit se tenir à sa place , et ne pas affecter d'autres perfections que celles qui lui appartiennent. Je possède ici un chien nommé Biribi, qui fait notre joie ; si la fantaisie lui prenait de se faire seller et brider pour me porter à la campagne, je serais aussi peu content de lui que je le serais du cheval anglais de ton frère, s'il imaginait de sauter sur mes genoux ou de prendre le café avec moi. L'erreur de certaines femmes est d'imaginer que, pour être distinguées, elles doivent l'être à la manière des hommes. Il n'y a rien de plus faux. C'est le chien et le cheval. Permis aux poètes de dire :

Le donne son venute in ecceîlen^a Di ciascun arte ove hanno posto cura.

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Je t'ai fait voir ce que cela vaut. Si une belle dame m'avait demandé, il y a vingt ans : « Ne croyez-vous pas, Monsieur, qu'une dame pourrait être un grand général comme un homme? » je n'aurais pas manqué de lui répondre : « Sans doute , Madame. Si vous commandiez une armée , l'ennemi se jetterait à vos genoux, comme j'y suis moi-même ; personne n'oserait tirer et vous entreriez dans la capitale ennemie au son des violons et des tambourins. » Si elle m'avait dit : c( Qui m'empêche d'en savoir en astronomie autant que Newton ? )> Je lui aurais répondu tout aussi sincèrement : « Rien du tout, ma divine beauté. Prenez le télescope ; les astres tiendront à grand honneur d'être lorgnés par vos beaux yeux, et ils s'empresseront de vous dire tous leurs secrets. » Voilà comment on parle aux femmes, en vers et même en prose; mais celle qui prend cela pour argent comptant est bien sotte. Comme tu te trompes, mon cher enfant, en me parlant du mérite im peu vulgaire de faire des enfants! Faire des enfants, ce n'est que de la peine; mais le grand honneur est de faire des hommes, et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Crois-tu que j'aurais beaucoup d'obligations à ta mère, si elle avait composé un roman au lieu de faire ton frère? Mois faire tonfrere^ ce n'est pas le mettre au monde et le poser dans son berceau \ c'est en faire un brave jeune homme , qui croit en Dieu et n'a pas peur du canon. Le mérite de la femme est de régler sa maison, de rendre son mari heureux, de le consoler, de l'encourager» et d'élever ses enfants, c'est-à-dire de

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faîr^e des hommes : voilà le grand accoucherneLt, qui n'a pas été maudit comme l'autre. Au reste, ma chère enfant, il ne faut rien exagérer : je crois que les femmes, en général , ne doivent point se livrer à des connaissances qui contrarient leurs devoirs ; mais je suis fort éloigné de croire qu'elles doivent être parfaitement ignorantes. Je ne veux pas qu'elles croient que Pékin est en France, ni qu'Alexandre le Grand demanda en mariage une fille de Louis XIV. La belle littérature, les moralistes, les grands orateurs, etc., suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin.

Quand tu parles de l'éducation des femmes qui éteint le génie, tu ne fais pas attention que ce n'est pas l'éducation qui produit la faiblesse, mais que c'est la faiblesse qui souffre cette éducation. S'il y avait un pays d'amazones qui se procurassent une colonie de petits garçons pour les élever comme on élève les femmes, bientôt les hommes prendraient la première place, et donneraient le fouet aux amazones. En un mot, la femme ne peut être supérieure que comme femme; mais dès qu'elle veut émuler l'homme, ce n'est qu'un singe.

Adieu, petit singe. Je t'aime presque autant que Biribiy qui a cependant une réputation immense à Saint-Pétersbourg.

Voilà M. la Tulipe qui rentre, et qui vous dit mille tendresses.

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A M^' Adèle de Maistre,

Saint-Pétersbourg, 11 Juillet 1809.

J'ai juré, ma chère enfant, qu^ ma première lettre serait pour toi; je m'acquitte de mon vœu, quoique j'aie des dettes envers ta mère et ta sœur. Je te remercie de m'avoir fait connaître l'irrévérence commise contre la mémoire de notre célèbre Alfîeri par le Marquis de Barol ; sûrement il aura beaucoup déplu aux nombreux partisans du poète, et surtout à son respectable ami l'abbé de Galuso. Cependant, je t'avoue que je n'ai pas trouvé un grand sproposito dans l'exclamation que tu me rapportes : Misericordia ! A propos des comédies posthumes , la première qualité d'un comique, c'est d'être bonhomme. Le plaisant et rironique n'ont rien de commun avec le comique. Voilà pourquoi Voltaire n'a jamais pu faire une comédie ; il fait rire des lèvres, mais le rire du cœur, celui qu'on appelle le bon rire, ne peut être éprouvé ni excité que par les bonnes gens. Or donc, ma chère Adèle, quoique Alfîeri n''ait point été méchant (il y aurait beaucoup d'injustice à lui donner ce titre), cependant il avait une certaine dureté et une aigreur de caractère qui ne me paraissent point s'accorder

avec le talent qui a produit V Avare et les Femmes savantes. Toutes les fois qu'il ouvrait les lèvres, je croyais en voir partir un jet de bile, et je me détournais pour n'en être pas taché. Je suis donc fort trompé si ses comédies sont bonnes ; peut-être ce seront des sarcasmodies : nous verrons. Il faut que tu saches que j'ai vu deux fois ce personnage. La première fois, nous nous choquâmes un peu; il me dit des extravagances sur la langue française, qui est la mienne plus peut-être que l'italienne n'était la sienne. J'écrivis à l'abbé de Caluso : // a raison de ne pas aimer cette langue ; aucune ne lui fait plus de inal. L'abbé ne s'en fâcha pas. La seconde fois que je vis Alfieri, nous nous convînmes beaucoup plus ; je me rappelle, entre autres, une certaine soirée où je m'avançai tout à fait dans son esprit. Je l'entrepris sur la politique, sur la liberté, etc., etc. Je lui dis : Gageons., Monsieur le Comte , que vous ne save^ pas quel est le plus grand avantage de la monarchie héréditaire., et à quoi elle sert principalement dans le 77ionde? Il me demanda ma pensée *, je lui fis une réponse originale et perçante, que je te dirai un jour. Il me dit en regardant le feu (je le vois encore) : « Je crois que vous avez raison. » Bref, je suis persuadé que si j'avais séjourné à Florence, nous aurions fini par nous entendre; mais je devais partir le lendemain, et pour ne plus le revoir. Quant à son mausolée, laisse faire la Comtesse d'Albany. Je voudrais bien, au reste, voir le fond du cœur de cette adorable femme. Qui sait si tout ce beau marbre ne la met pas un peu plus à son aise?Quand

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une fois on a pris un certain parti , ce qu^on a de mieux à faire, c'est de le soutenir; mais Alfieri, avec toute sa tendresse, était si despote, qu'il a dû, si je ne me trompe infiniment, rendre la vie assez dure à la dame de ses pensées. J'ai été une fois fort scandalisé d'une de ses réponses à cette excellente femme. Elle cita un livre, pendant le déjeuner, au milieu d*un cercle d'amis. Alfieri lui dit, et même d'un ton fort sec : Vous n^avei pas lu ce livre^ Madame, Elle fut un peu étourdie d'une telle brutalité, et lui dit avec beaucoup de douceur qu'elle l'avait sûrement lu ; mais le bourru répliqua : Non, Madame^ vous neVaveipas lu,, avec encore plus de dureté, et même avec je ne sais quel signedemépris. Je jugeai par cet échantillon que le tête-à-tête devait être souvent orageux. Parmi les œuvres posthumes d'Alfieri, on a publié fort mal à propos les Mémoires de sa vie, pleins de turpitudes, à la manière de Jean-Jacques, du moins à ce qu'on mande de France, car je ne les ai point encore lus. Donnetoi bien de garde de regarder seulement ce livre.

Tu m'avais demandé quatre vers pour le portrait de ta mère ; tu m'auras soupçonné de pococurania , point du tout; mais c'est que je me rappelle le proverbe espagnol, qui dit qu'il faut être bien sot pour ne pas savoir faire deux vers,, et bien fou pour en faire quatre. Tout homme qui n'est pas né poète doit faire profit de cette sentence. Ce n'est pas qu'à force de me frotter la cervelle, il ne me fût possible peut-être d'en tirer quelque chose de tolérable ; mais d'abord, en fait de poésie, le tolérable est intolérable ; d'ailleurs le

temps est si précieux, qu'il ne faut remployer qu'à ce qu'on fait bien. Je me suis recommandé à Redi pour écrire quelque chose de supérieur au tolérable^ sur le revers du portrait de ta mère, que j'ai ici :

Santi costumiy e per virtîi baldan^fa ; Baldan:(a umile ed innocen:^a accorta, E/uor che in ben oprar nulla fidan^a.

Qu'en dis-tu ? Il me semble que cet italien est assez bon. Si tu m'en crois, tu feras comme moi : feuillette tes livres, jusqu'à ce que tu aies trouvé quelque chose qui te contente.

Adieu, chère enfant ; il me semble sentir encore au fond du cœur quelque reste d'une vieille tendresse, mais c'est si peu que rien. Ton frère marche toujours extrêmement droit, et nous faisons une très bonne vie; mais je l'avertis toujours de n'avoir point d'orgueil, et de ne pas s'imaginer qu'il puisse remplacer les femmes, qui valent bien mieux, comme tout le monde en demeure d'accord.

A 'M^^^ Constance de Maistre,

Saint-Pétersbourg, ii août 1809.

A toi, petite amie! Il y a mille ans que je te dois une réponse, et je ne sais comment il ne m'a jamais été possible de payer ma dette. La première chose que

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je dois te dire, c'est que j'ai été extrêmement content d'apprendre combien tu avais été toi-même contente de ma petite pacotille, et de ce qu'elle contenait de particulier pour toi. Il faudrait, pour mon bonheur, qu'il me fût possible de faire partir souvent de ces boîtes ; mais que je suis loin d'en avoir les moyens ! Un de ces moyens vient encore d'être entravé, car l'on ne reçoit plus ici à la poste les lettres pour l'Italie : il faut que je fasse passer ce numéro et le précédent par ia France : nouvel embarras et nouveau guignon. Les vôtres m'arrivent toujours avec une exactitude et une prestesse admirables.

J'ai vu par ta dernière lettre, ma chère enfant, que tu es toujours un peu en colère contre mon impertinente diatribe sur les femmes savantes ; il faudra cependant bien que nous fassions la paix, au moins avant Pâques ; et la chose me paraît d'autant plus aisée, qu'il me paraît certain que tu ne m'as pas bien compris. Je n'ai jamais dit que les femmes soient des singes : je te jure, sur ce qu'il y a de plus sacré, que je les ai toujours trouvées incomparablement plus belles, plus aimables et plus utiles que les singes. J'ai dit seulement, et je ne m'en dédis pas, que les femmes qui veulent faire les hommes ne sont que des singes : or, c'est vouloir faire l'homme que de vouloir être savante. Je trouve que l'Esprit-Saint a montré beaucoup d'esprit dans ce portrait, qui te semble, comme le mien, un peu triste. J'honore beaucoup cette demoiselle dont tu me parles, qui a entrepris un poème épique; mais Dieu me préserve d'être son

mari î J'aurais trop peur de la voir accoucher chez moi de quelque tragédie, ou même de quelque farce ; car une fois que le talent est en train, il ne s'arrête pas aisément. Dès que ce poème épique sera achevé, ne manque pas de m'avertir ; je le ferai relier avec La Colombiade de Madame du Bocage. J'ai beaucoup goûté l'injure que tu adressais à M. Buzzolini, — dofina barbiita. C'est précisément celle que j'adresserais à toutes ces entrepreneuses de grandes choses : il me semble toujours qu'elles ont de la barbe. N'as-tu jamais entendu réciter l'épitaphe de la fameuse marquise du Ghâtelet, par Voltaire? En tout cas, la voici :

L'univers a perdu la sublime Emilie ;

Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.

Les dieux, en lui donnant leur âme et leur gdnie,

Ne s'étaient réservé que l'immortalité.

Or, cette femme incomparable , à qui les dieux (puisque les dieux il y a) avaient tout donné excepté l'immortalité, avait traduit Newton : c'est-à-dire que le chef-d'œuvre des femmes, dans les sciences, est de comprendre ce que font les hommes. Si j'étais femme, je me dépiterais de cet éloge. Au reste, ma chère Constance, l'Italie pourrait fort bien ne pas se contenter de cet éloge, et dire à la France : Bon pour pous;c3lv Mademoiselle Agnesi s'est fort élevée audessus de Madame du Châtelet, et, je crois même, de tout ce que nous connaissons de femmes savantes. Elle a eu, il y a un an ou deux, l'honneur d'être tra-

duite et imprimée magnifiquement à Londres, avec des éloges qui auraient contenté qualsisia ente barbuto. Tu vois que je suis de bonne foi, puisque je te fournis le plus bel argument pour ta thèse. Mais saistu ce que fit cette Mademoiselle Agnesi, de docte mémoire, à la fleur de son âge, avec de la beauté et une réputation immense ? Elle jeta un beau matin plume et papier ; elle renonça à l'algèbre et à ses pompes y et elle se précipita dans un couvent, où elle n'a plus dit que l'office jusqu'à sa mort. Si jamais tu es, comme elle, professeur public de mathématiques sublimes dans quelque université d'Italie, je te prie en grâce, ma chère Constance, de ne pas me faire cette équipée avant que je t'aie bien vue et embrassée.

Ce qu'il y a de mieux dans ta lettre et de plus décisif, c'est ton observation sur les matériaux de la création humaine. A le bien prendre, il n'y a que l'homme qui soit vraiment cendre et poiissih^e. Si on voulait même lui dire ses vérités en face, il serait boue; au lieu que la femme fut faite d'un limon déjà préparé, et élevé à la dignité de côte. — Corpo di Bacco ! Qiiesto Pliai dir molio ! Au reste, mon cher enfant, tu n'en diras jamais assez à mon gré sur la noblesse des femmes (même bourgeoises); il ne doit y avoir pour un homme rien de plus excellent qu'une femme ; tout comme pour une femme, etc.. Mais, c'est précisément en vertu de cette haute idée que j'ai de ces côtes sublimes, que je me fâche sérieusement lorsque j'en vois qui veulent devenir limon primitif , — Il me semble que la question est tout à fait éclaircie.

Ton petit frère se porte à merveille, mais il n'est pas avec moi dans ce moment ; // est au vert. Son régiment campe dans un petit village à quatre ou cinq verstes d'ici (une fois pour toutes, tu sauras qu'il y a cinq verstes à la lieue de France). Nous nous voyons souvent ici, ou dans les maisons de campagne où nous nous donnons rendez-vous pour dîner, lorsqu'il ne monte pas la garde. La vie dans cette saison est extrêmement agitée ; on ne fait, au pied de la lettre, que courir d'une campagne à l'autre.

Le 3 de ce mois, nous avons eu la fête ordinaire de Peterhoff (palais de l'Empereur, à trente verstes de la ville) : dîner, promenade au travers des jardins dans les voitures de la Cour, illumination magnifique, souper, feu d'artifice, enfin tout. Mais pour manger, ma chère enfant, il faut avoir appétit : dès que j'entends un violon, je suis pris d'un serrement de cœur qui me pousse dans ma voiture, et il faut que je m'en aille ; c'est ce que je fis d'abord après dîner. Cependant , comme je m'étais arrêté dans le voisinage, nous nous rapprochâmes le soir avec quelques dames pour voir le bouquet. C'est un faisceau de trente mille fusées partant sans interruption, éclatant toutes à la même hauteur, avec des feux de différentes couleurs et un cresce?ido tout à fait merveilleux. Malheureusement, j'avais beau regarder de tout côté, je ne vous voyais pas là : c'est le poison de tous les plaisirs !

Voilà, ma chère Constance, la petite cicalata que je te devais depuis longtemps. Embrasse ma bonne Adèle pour mon compte , et fais mes compliments à

A M"™^ la baronne de MORAND. 22 5

cziix qui ont la gigantesque bonté de se rappeler de moi. Adieu, petite enfant. Dans un an, plus ou moins, si nous sommes encore séparés, je veux que tu m'envoies un second portrait de toi, et tu écriras derrière:

le h bin ein savoyisch Mœdchen !

Mein Aug'ibt blau und sanft mein Bîîck.

Ich' habe ein Hersf

Das edles ist und stol:{ und gut.

Mais il faut que la mère signe. Je suis persuadé qu'elle lit Klopstock tout le jour; ainsi ces vers lui sont connus. Il ne manquera que son approbation, qui ne manquera pas. Adieu.

A M"^' la Baronne de Morand, née de Costa, sa belle-sœur,

Saint-Pétersbourg, 3 (i5) décembre 1809.

Vous venez de me donner une belle preuve^ ma très aimable sœur, de la sagesse de la maxime avancée par feu Madame de la Sablière, que lorsqiiOJi est assailli par une tentation, ce qu'on a de mieux à faire, c est de succomber. Combien j'aurais été malheureux si vous n'aviez pas succombé à celle de m'écrire !

J'aurais p2rdu l'occasion de me disculper auprès de vous d'un très grand crime, celui de vous oublier ;

c*est un reproche que je n'ai jamais mérité, et que je ne mériterai jamais, vous pouvez en ctre bien sûre ; votre image vénérée est au premier rang de ces fantômes aimables que mon imagination évoque sous le pôle, pour me rendre heureux, autant que je puis l'être, par les souvenirs, hélas ! J'ai perdu pour toujours la douce société qui a fait le charme de mes belles années. Le tremblement de terre a creusé un fossé immense entre elle et moi. Mais vous ne sauriez croire, Madame, combien le temps et la distance opèrent peu sur ma mémoire. Il y a peu de temps que j'ai longuement parlé de vous et de tout ce qui vous appartient avec un Européen qui vous a vue je ne sais où. Il m'a dit formellement que vous étiez toujours belle: ce que c'est que l'habitude! J'ai pris un vif intérêt au mariage de la charmante Flavie. Si je ne vous ai jamais écrit, c'est qu'il n'est pas possible d'écrire à toutes les personnes qui nous intéressent ; c'est que Sa Majesté le Hasard décide d'une infinité de choses; enfin, Madame, le cœur n'est pour rien dans tout cela. Il a sa mémoire, com»me vous savez, et vous ne pouvez jamais en être effacée. Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez de votre famille que je serre sur mon cœur, comme si je la connaissais. Je conçois parfaitement l'inactivité de votre cher Edouard et l'inutilité de ses talents, mais je conçois peu Alphonse à Valladolid. Bon Dieu!

Cependant, je suis bien ici, moi ! Pourquoi un autre ne serait-il pas à Valladolid ? Ce raisonnement me paraît fort, et j'ai bien peur de m'être étonné comme un

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