‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 30 sur 60 · A M*"® LA BARONNE DE MORAND · texte numérisé non relu

A M*"® LA BARONNE DE MORAND

nigaud; peu m'importe au fond, car le titre que je crains le moins dans le monde, c'est celui de nigaud. Ceux qui vous ont dit que mon Rodolphe est un très beau garçon sont des calomniateurs; mais il est vrai qu'il ressemble assez à un très beau portrait, ce qui n'est pas du tout la même chose. Tel qu'il est, pour la figure, il est au moins très bon garçon, et, je puis même vous le dire, fort estimé ici. Il a fait deux campagnes, l'une dans l'eau, et l'autre dans la glace ; il n'en a point été enrhumé, et les balles qui se sont promenées autour de lui, au point d'emporter le fourreau de son sabre, me l'ont cependant laissé tout entier. Il se met à vos genoux, ainsi que mon frère, qui est infiniment sensible à votre souvenir. Il a ici un état fort agréable ; il est Colonel, membre honoraire du département de l'Amirauté, et directeur du Musée. Ce dernier titre renferme toute la partie scientifique, bibliothèque, plans, machines, etc. Mon petit Rodolphe est Chevalier-Garde; c'est un service extrêmement brillant, mais fort coûteux, ou pour mieux dire, écrasant dans ma position: il le sera moins à mesure que le jeune homme avancera en grade : il n'y en a que trois dans ce corps : Cornette, Lieutenant et Capitaine. Ce dernier est Colonel dans l'armée. Lorsque mon fils y entra, il y a trois ans, il était vingt-troisième Cornette ; aujourd'hui , il est le troisième : j'attends des remuements avec impatience.

Vous plaît-il de savoir quelque chose de moi vous dirai ce que j'ai dit à tant de personnes. Jf

aussi heureux qu'on peut Têtre quand on est malheureux. On me comble de bontés. Je jouis d'une infinité d'agréments. Mais... mais regarder au midi! Cette séparation terrible est si bien confirmée par les circonstances, que je ne vois, de longtemps du moins, aucun moyen imaginable d'y mettre fin. Cela est cruel: plaignez-moi, et tout sera dit. J'ai été ravi de ce que vous me dites de mes filles : je compte bien, à vous dire la vérité, sur quelques exagérations de Tamitié, mais j'espère aussi qu'il y a du vrai dans votre relation.

Bonne Clémentine, est-ce bien vrai ? Ne me faites pas d'histoires.

Embrassez tendrement de ma part le frère Joseph : il n'y a, je crois, point de mal à cela ! Invitez-moi de temps en temps à vos soirées de Confignon. Mes oreilles tinteront sûrement. Il me semble que la terre de Confignon a fait tort à celle de Saint-Giraud ; il en résulte que mon imagination ne sait où vous chercher, car je n'ai jamais vu votre séjour d'à présent : je ne puis me flatter de vous y voir jamais. Si cependant je voyageais encore sur ces belles plages, comment vous prouverais-je que je suis votre beau-frère? Vous ne me reconnaîtriez plus. Je suis vieux comme un violon de Crémone. Le plus sûr, je crois, serait de me présenter à pied, et de demander ^hospitalité comme un homme qui n'a ni feu ni lieu. Vous diriez sûrement : Faites entrer ce pauvre homme, — Mais, voyei donc, mon cher ami^ il pro?ionce précisément comme 7iotre heau-frcrc, le Scjthe. — Bonjour, excel-

Page 1