A M. LE COMTE HENRI COSTA DE BEAUREGARD I I
A M. le Comte Henri Costa de Beauregard.
Chambéry, 8 septembre 1786.
Mille et mille remercîments, mon très cher ami, sur toutes vos bénédictions. Oh I pour celles-là, elles sont de bon aloi et j'y crois comme au symbole. Oui, mon cher Coste, )'ai lieu de croire que ce mariage sera heureux et il est très vrai que le préliminaire dont vous parlez est un avantage inestimable : un homme, sur un million d'autres, n'a pas le bonheur de connaître et de fréquenter intimement sans gêne, pendant sept ans, la femme qu'il doit épouser.
Monsieur de Morand m'a donné une grande marque d'estime en n'opposant jamais le moindre obstacle à ma liaison avec sa fille : je puis enfin lui témoigner ma reconnaissance en travaillant au bonheur de mon amie. Au surplus, mon cher, vous croirez sans peine que le mariage, pour l'homme tant soit peu sage, se fait comme le salut, avec craifite et tremblemeyit. Oh ! combien de prise on donne à la fortune, le jour où l'on dit oui, si cette diablesse veut s'amuser à nous lutiner I — Mais ce n'est point à quoi il faut penser dans ce moment. Mon plan, dans ma nouvelle carrière, est court et simple: c'est de me servir des avantages que
le sort m'a donnés. Je suis la première et Tunique inclination de la femme que j'épouse : c'est un grand bien qu'il ne faut pas laisser échapper; mon occupation de tous les instants sera d'imaginer tous les moyens possibles de me rendre agréable et nécessaire à ma compagne, afin d'avoir tous les jours devant mes yeux un être heureux par moi. Si quelque chose ressemble à ce qu'on peut imaginer du Ciel, c'est cela. — Pardonnez à un époux la bêtise de vous parler de lui avant de s'occuper de vous. J'étais mortellement inquiet de votre santé depuis votre précédente lettre, la dernière me rassure : je suis seulement fâché que vous ne me disiez rien de cette petite fièvrette dont vous me parliez ; mais précisément parce que vous n'en dites rien, je me flatte qu'elle a cédé. Guérissez, guérissez vite, mon cher ami : au nom de Dieu, faitesmoi ce plaisir. — Je vous écris à bâtons rompus, sans trop savoir ce que je dis ; un déménagement complet, une maison de trois étages à réparer et à meubler, un mariage et le bureau : il n'y a plus que vous à qui je puisse écrire.
Mille choses à Madame la Comtesse, dont j'ai bien partagé les alarmes. Adieu, adieu, je ne sais plus où est ma tête, mais mon cœur est toujours à la même place, et nul sentiment n'a droit d'y coudoyer l'amitié !.... Valeia
Lundi prochain le contrat, et le reste quand il plaira à la Lune.
A M^'^ THÉRÈSE DE MAISTRE l3
A M"^ Thérèse de Maistre, sa Sœur,
Carouge, 4 mai 1790.
Ta lettre, ma chère Thérésine, m'a péne'tré de bonheur comme une éponge qu'on trempe dans l'eau; la moindre gentillesse de mon Adèle est une béatitude pour son papa.
« Je suis faible sans doute ; un père a droit de l'être. »
Je désirerais aussi le sort du petit chat^ si mes enfants étaient gauches, insensibles, médiocres, comme tant d'automates baptisés que je connais ; et quand je vois ces petits êtres donner le moindre signe de parenté avec leurs tantes qui m'ont tant gâté, je suis aussi heureux qu'on peut l'être. Je t'avoue que depuis quelque temps je trouvais à ma petite Adèle une certaine torpeur qui m'inquiétait *, il y a peut-être encore dans ses veines quelques atomes massifs, quelques miasmes de Saint-Alban (i) qui circulent dans ses veines avec le souffre de Provence (2) : on ne saurait donc trop l'agiter, l'électriser de toute manière, car le repos
(i) Commune des environs de Chambéry.
(2) Les ancêtres de J. de Maistre habitèrent longtemps le Comte' de Nice.
ne lui vaut rien. Eh ! que deviendrais-je, bon Dieu ! si, à i8 ans, elle n'aimait ni le voyage de Meillerie, ni le berger de Thompson, ni les grandes herbes de Werther, ni les Colonnes Doriques? — Pardon, ma pauvre Jenni (i), si j'ai écrit une mortelle petite page avant de parler de toi et de ton bras ; ce n'est pas que j'oublie ni toi ni lui ; mais quand un père a commencé à parler de ses enfants, c'est une boule sur un plan incliné. Je suis bien touché que ce bras te tourmente toujours ; cependant, M™^ de Maistre me dit que le chirurgien a permis quelque mouvement; quand on s'intéresse à quelque chose, on ne reçoit jamais assez de détails.
Adieu, mon cœur! Je t'écris bien à la hâte; mille choses au cher abbé.... et au couple Gagnon, de vive voix ou par écrit.
A M""^ de Co7îsta?itt?î, sa Sœur.
Chambéry, 17 férrier 179-^.
Non: je ne me priverai point du plaisir d'adresser une lettre k Madame Constantin. C'est une jouissance pour moi, et j'en veux écrire la date dans mon journal. Eh! bien, ma douce Thérésine, te voilà donc clieu toi. Oh ! le grand mot et qu'il est agréable à prononcer !
(i) Autre sœur de J. de Maistre.
A M"^*^ DE CONSTANTIN l3
Dis-moi donc, mon cœur, combien as-tu fait de tours dans ta campagne? Combien as-tu de chambres et de cabinets ? Combien as-tu de journaux de terre, de bœufs, de vaches, de moutons, de poules et de coqs? J'espère bien qu'on ne dira pas de toi comme de Perrette
a Adieu veau, vache, "cochon, couvée ».
Tu ne bâtiras point de châteaux en Espagne : plus heureuse que Perrette, tu tiens des réalités, et je tiens pour sûr que ta sagesse les fera fructifier. Oh ! qu'il me tarde de t'embrasser chez toi, ma bonne amie et d'y voir le bonheur fixé par ta bonne conduite ! Après le moment où j'ai vu la certitude de ton établissement, il n'y en aura pas de plus doux pour moi, que celui où je sauterai à bas de ma voiture dans ta cour.
Courez, volez, heures trop lentes Qui retardez cet heureux jour.
J'ai joui d'ici de ton entrée triomphale à La Roche. Quel temps! quel soleil fait exprès! et la preuve que la Providence s'en mêlait, c'est que d'abord après ton arrivée, l'hiver est revenu de plus belle nous faire la guerre à outrance; on se souffle dans les doigts comme au mois de janvier, et même davantage; car il s'est élevé une bise noire ou grise qui nous perce comme cinquante millions d'aiguilles de Paris. Ce qu'il y a de vraiment fatal, c'est que si elle continue à faire la diablesse, elle va nous priver d'une mémorable mascarade, qui doit avoir lieu lundi prochain. Trente chevaliers modernes, habillés en chevaliers anciens, courront la
ville et rompront des lances comme dans le xii^ siècle; on portera une bannière, et sur la bannière on lira : Le Roi^ Vhonneiiret les dames. Les dames seront aussi masquées, je ne sais comment; enfin ce sera une belle chose, Dieu aidant: mais j'ai peur que quelque cheval ne s'abatte, et que les bourgeois ne disent que la Chevalerie est à bas. Enfin nous verrons, et nous en instruirons certainement Madame Constantin de la Bâtie, que j'embrasse de tout mon cœur, avec un attachement fraternel, paternel, éternel.
A vous, Monsieur Constantin.
Tout est commun entre époux, mon cher ami, jusqu'au papier; ainsi je vous fais la présente sur la même feuille, pour vous dire que pour les femmes comme pour les montres on a six mois d'essai; ainsi, mon très cher, si tu n'es pas content de la tienne (femme), si elle ne marche pas exactement, si elle a des quintes, si la répétition t'ennuie, tu peux me la renvoyer. Si au contraire tu en es content, il faut aussi m'en faire part, afin que je puisse te témoigner ma satisfaction de voir que tu aies trouvé une bonne pièce dans mon magasin. Raconte-moi un peu ton entrée à La Roche. Sans compliment, ta moitié a-t-elle eu bonne façon, à pied, le long de cette superbe rue? S'est-on mis aux fenêtres? a-t-on approuvé ton choix? ma vanité est aussi intéressée que la tienne à toutes ces nouvelles ; aussi, je veux être instruit. J'embrasse Baus et la bonne Nane. Ces deux personnages sont-ils sages chez toi? S'ils font du désordre dans la paroisse, et si le curé n'en est pas content, je ne les laisserai plus