‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 4 sur 60 · A M"^^ LA C^"^'^ HENRI COSTA DE BEAUREGARD I · texte numérisé non relu

A M"^^ LA C^"^'^ HENRI COSTA DE BEAUREGARD I

sortir sans moi. — Adieu, très cher frère: ma pensée passe une partie du jour à Truaz, et ton bonheur est devenu pour moi une de mes affaires les plus capitales.

A Af"" la Comtesse Henri Costa de Beauregai^d.

Lausanne, 28 mai 1793.

Quand j'aurais le don des langues, ou celui des prophéties, si je n'ai pas la charité, je ne suis qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante. Heureux donc Têtre bienfaisant à qui il sera dit au dernier jour : J'ai été nu et tu m'as donné deux chemises ; entre, ma bien-aimée, etc., etc.

Oui, Madame, ma sœur m'a instruit, comme elle se l'était promis, que vous aviez assisté mon petit Rodolphe dans son émigration, et qu'il tenait ses deux premières chemises de vous. J'en suis d'autant plus reconnaissant que, malgré toutes les lessives possibles, je me flatte que la toile sera toujours imprégnée de quelques atomes, non pas caustiques, mais costiques ; et il n'en faut pas davantage pour faire de mon fils un homme d'esprit et un digne homme.

Vous saurez, Madame la Comtesse, qu'il existe à

Lausanne un honnête cordonnier allemand nommé

l8 LETTRE

Meyster. En vertu de la conformité des noms, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2, lui a été remise, et il a bien voulu me la renvoyer le i5, dûment décachetée, et horriblement sale. — Comme ce monsieur se sera formé par la lecture de cette lettre ! Rappelez-vous ce que je vous avais écrit, et ce que vous me répondiez. — Parlant d'adresse, je veux vous dire, Madame, que son Excellence Monsieur le marquis Fontana de Cravanzana, chevalier grand-croix des ordres royaux et militaires de Saint- Maurice et Lazare, ministre et premier secrétaire d'Etat au Département des guerres, vient de m'écrire une lettre adressée, en toutes lettres, « à Monsieur le Comte M., sénateur au Sénat de Savoie, à Lausanne. » Ne me niez pas ce fait, Madam e : car je vous enverrai Tenveloppe.

Il y a, dans Thistoirc universelle, trois traits de grandeur d'âme et de confiance magnanime, qui laissent bien loin derrière eux tout ce que l'on peut citer dans ce genre :

1° La députation du Sénat de Rome au consul Varron, après la bataille de Cannes.

2° Le décret de la Convention Nationale contre la ville de Longwy, après l'entrée de son altesse S^ Mgr le Prince de Brunswick-Champagne.

3^ L'adresse de Mgr le marquis de Cravanzana, Ministre et premier secrétaire d'État, etc., etc. à M. le Comte de Maistre, sénateur au Sénat de Savoie.

J'ai écrit quatre pages à votre cher époux : elles le trouveront sur quelque sommité de montagne, prêt

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à s'élancer dans le chemin de la plaine et de la gloire. Que Dieu le conserve avec son petit bachelier! Je tremble toujours pour les gens d'esprit, honnêtes gens, parce qu'il me semble que le bon Dieu ne veut plus de cette graine-là sur notre planète. Je crois infiniment aux bêtes, comme vous savez, Madame, et c'est en quoi nous différons. Au reste, je suis bien aise de vous dire que je ne suis pas seul de mon côté ; hier, en bonne et très bonne compagnie, un personnage molto ponderoso nous articula bien clairement, en parlant de la superbe diplomatie de M. le Prince de Gobourg, cette sentence remarquable : « M. le Prince de Gobourg est un excellent soldat, bon pour alleren avant ; mais, du reste, c'est une grosse bêle. » Voilà ce que j'aime. Ge qu'il y a de sûr, c'est qu'on vient de lui donner un garçon politique, qui est chargé de l'empêcher d'écrire. — J'imagine, Madame, que, dans ce moment, vous croyez à l'arrivée de la flotte anglaise dans la Méditerranée. M"^^ la Baronne de Pr... a pu vous affirmer qu'il n'en était rien ; mais, pendant que votre lettre dormait chez le cordonnier allemand, il s'est passé bien des choses. Madame la Baronne sait, et Monsieur son époux ne le niera point, qu'il y a une infinité de choses où la date fait tout. Je vous procurerai, si vous voulez, un certificat de l'amiral Cosby daté de Cagliari ou de Port-Mahon. Au moment où je reçus votre épître, j'avais sous les yeux la Galette de Lo7idres^ qui disait comme ça que le susdit Cosby, ayant mis à la voile le i6 avril pour la Méditerranée, avait été repoussé dans le port par des

vents contraires, et qu'enfin il était parti le 21, by a fair jpind. On m'écrit de Turin que les Anglais sont plus Anglais que jamais dans leur manière de nous servir. Les Espagnols sont sortis de Carthagène le 5. Qu'arrivera-t-il de tout cela? je n'en sais rien. La sottise et la scélératesse humaine sont deux immenses aveugles dont M"^^ la Providence se sert pour arriver à ses fins, comme l'artiste se sert d'un outil pour exécuter ses ouvrages. La lime sait-elle qu'elle fait une clef ? — Tous les personnages exécrables ou risibles qui s'agitent dans ce moment sur la scène du monde sont des limes. Quand l'ouvrage sera fait, nous nous prosternerons pour le recevoir des mains du Grand Ouvrier. Jusque-là, je fais bonne mine, mais je déclare ne rien prévoir, à moins que prophète Nalium n'ait parlé de Paris sous le nom de Ninive. Lisez sa prophétie : vous verrez que les prédicateurs futurs auront beau jeu, si les choses tournent dans le sens que nous appelons bon. Je vous remercie infiniment de ce que vous comptez sur moi. Mais prenez garde que si vous me disiez : « Je compte sur vous comme sur moi », je ne prendrais pas cela pour un compliment ; car je soutiens, envers et contre tous, qu'on ne peut compter sur soi comme sur un véritable ami. L'homme se pipe, dit Montaigne. Croyez-vous que je fusse capable de vous piper ? Non certes ! Au reste, mettez-moi à toutes sortes d'épreuves : vous verrez que vous pouvez compter sur le sénateur.

Si vous pouviez me rendre deux services, Madame, je vous serais grandement obligé. Je voudrais savoir :

1° Dans quel endroit M. Burke a nommé notre Saint- Père le Pape, le Chef respectable de la Chrétienté. 2° Je voudrais savoir dans quel numéro du Moniteur se trouve la fameuse lettre qui nous a tant amusés, où Ton parle du complot civil et religieux, ourdi par le Pape et par M. Pitt. Vous qui êtes en ville fournie, Madame, ne pourriez-vous point m'aider dans mes recherches ? Dieu vous le rendra. Oserais-je vous prier encore de me rappeler au souvenir de M'^^ Hubert dont j'estime tant l'estime ? On nous raconte ici que vous êtes nouvellement inquiète. Votre maison est-elle toujours un port franc, où les lévites mêmes sont à l'abri ? Agréez, Madame la Comtesse, l'assurance de mon éternel attachement. Dans mes lettres les plus gaies, ce passage sera toujours sérieux.

A M. le Balcon Vignet des Etoles.

Lausanne, 9 décembre lygS.

Vous êtes d'une colère terrible, mon cher ami : mais faites un peu votre examen de conscience, et voyez si vous n'avez pas vous-même tous les caractères de la prévention. Die nobis placentia. Voilà votre devise. Eh bien! ne parlons plus de rien. Tout va à merveille, puisque vous le voulez. Voilà précisé-

ment le caractère de la passion qui ne veut rien entendre, Ne dirait-on pas que je prêche la révolte sur les toits, ou du moins le mépris pour le gouvernement ? Je vous dis ce que je sais, autant qu'il est possible de savoir ce qu'on n'a pas vu ; il importe de tout savoir, une lettre est une conversation. Vous ne voulez rien entendre de contraire à vos systèmes et à vos inclinations; vous traitez de cohue tout ce qui pense autrement : à la bonne heure ! Je vous en félicite : c'est un grand bonheur que la persuasion , quand on voit les objets couleur de rose. Vous avez vu que quand j'ai parlé pour le public, j'ai toujours eu le ton de l'approbation et de la confiance ; c'est un devoir à mon avis, et je ne l'ai jamais violé. Tenonsnous en là, si vous m'en croyez *, mais quant aux communications particulières, défions-nous de ces systèmes tranchants qui nous font regarder comme des lépreux tous ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme nous. Ne disons pas comme le personnage de Molière :

Nul n'aura de l'esprit hors nos amis et nous.

Dans ma manière de penser, le projet de mettre le lac de Genève en bouteilles est beaucoup moins fou que celui de rétablir les choses précisément sur le même pied où elles étaient avant la révolution. Je puis me tromper, mais c'est en bonne compagnie. J'ai tort avec Arthur Young, que vous m'avez envoyé, et même avec le Roi d'Angleterre, qui reconnaît publiquement, dans sa Déclaration, que les puissan-

A M. LE BARON VIGNET DES ETOLES Zj

ces n'ont pas droit d'empêcher la nation française de modifier son gouvernement. J'ai toujours détesté, je déteste, et je détesterai toute ma vie le gouvernement militaire ; je le préfère cependant au jacobinisme. Le gouvernement militaire vaut mieux que ce qu'il y a de plus exécrable dans l'univers, c'est l'unique éloge qu'on en puisse faire ; je ne le lui dispute point. Je suis magistrat (pour mon malheur, il faut être juste) . Si ce beau gouvernement, qui est la mort de la Monarchie, se rétablit, je dirai ce que j'ai toujours dit: (( Ohéisse\ » ; j'excuserai les excès les plus scandaleux sur le ton le plus filial ; mais si, par hasard, la Monarchie se rétablissait, séparée de la Bâtonocratie^ j'espère que vous me permettrez d'être content. Je ne déteste nullement les Piémontais, je sais ce qu'ils valent: mais je préfère ma nation, du moins le peuple. Vous préférez, vous, les ultramontains : permis à vous, je ne m'en fâche ni ne m'en étonne. Quant à mes ennemis, je suis leur très humble serviteur, je n'y pense plus. Tous les cris que j'ai entendu pousser contre vous, ici et ailleurs, ne peuvent égratigner l'amitié qui m'unit à vous. J'espère que mes clabaudeurs ne vous font pas plus d'impression. L'unique chose qui me fâche, c'est de vous voir parler sérieusement de cette niaiserie de Franc-Maçonnerie, enfantillage universel en deçà des Alpes, dont vous auriez été si vous aviez vécu parmi nous, et dont je me mêlais si peu depuis que j'étais enfoncé dans les affaires, que j'ai reçu un jour une députation pour savoir si je voulais être rayé de la liste ; mais, mes bons amis ne

manquaient pas de m'appeler à Turin frh^e Joseph^ tandis que je faisais tranquillement des arrêts à Chambéry. Je ne suis pas étonné que dans un pays dont le vice capital est d'attacher une extrême importance à des riens, on ait parlé et même beaucoup parlé sur cette misère ; mais je suis étonné que vous n'ayez pas senti tout de suite que ce n'était qu'un prétexte pour me jouer quelque pièce. En voilà assez sur nos systèmes respectifs, d'autant plus que nous sommes peut-être d'accord (i).

Au Même,

Lausanne, 2 mai 1794.

Si je n'ai pas assez de foi, mon cher ami, je crains que vous n'en ayez trop, car les choses vont assez mal. Le duché d'Aoste n'est cependant point encore envahi, mais je vous avoue que je m'y attends ; aussi, je suis bien aise que votre famille ne soit plus à la Cité. Si je fais des suppositions tristes, ce sont les événements qui m'ont gâté. Les apparences du moment et les demi-succès me font peu d'impression ; ressouvenez-vous de la prise de Toulon et de tant

(i) En lisant les e'crits de J. de Maistre, on voit qu'il apprit plus tard à connaître la secte abominable qu'il juge si le'gèrement en lygS.

d'autres événements qui paraissaient si avantageux et même si décisifs ! Vous savez comment la campagne finit; j'ai peur que cette année tout n'aille de même. La débâcle sera terrible. Pur troppo ! Je souhaite me tromper.

Au reste, mon cher, je suis persuadé que tout ceci finira, et, qui plus est, je crois que tout ce que nous voyons nous mène au bien par des chemins inconnus. Cette idée me console de tout; mais quand et comment parviendrons-nous à ce mieux ? voilà le secret de la Providence. Autant que j'en puis juger, je crois que nous en sommes encore passablement loin.

Ce qui peut encore nous consoler, c'est que l'ordre actuel, tout abominable qu'il est, est nécessaire pour faire justice de tout le monde, et les coquins en chef surtout sont punis avec une précision qui doit vous faire plaisir. Vous m'avez laisser imprimer que tous les gouvernements étaient vieux. Je vous ajoute à l'oreille qu'ils étaient pourris. Le plus gâté de tous est tombé avec fracas : les autres suivront probablement, et ceux qui tiendront se régénéreront tout doucement,avec la France, lorsqu'elle se régénérera. C'est ce que je souhaite au nôtre.

A M. le Comte Henri Costa de Beauregard,

Nyon, dans la chambre de votre femme, 3i mai 1794.

Oh ! quel coup ! quel horrible coup ! Je me prosterne, je ne sais où je suis. Pauvre Eugène ! Charmant enfant ! Malheureux père! Que vous dirais-je? A la première nouvelie de votre malheur, j'ai volé à Nyon, où j'ai demeuré deux jours avant de monter l'escalier de votre femme. Enfin, il a fallu se déterminer: il n'y a plus eu moyen de lui cacher sa perte. Il y a trois heures qu'elle la sait. Je n'entreprends point de vous peindre sa tristesse. Elle est profonde, mais elle est religieuse; c'est le désespoir que je craignais. Elle échappera à cet état. Votre nom sort de sa bouche aussi souvent que celui de votre fils. Elle tremble pour vous, elle m'ordonne de vous l'écrire, de vous prier de vous conserver pour elle, pour Victor qui est allé tenir la place de l'ange que vous regrettez, pour vos autres enfants qui ne peuvent se passer de vous. Au milieu du triste spectacle que j'ai sous les yeux, j'éprouve une satisfaction inexprimable à voir que les soins de l'amitié sont doux pour votre malheureuse femme. Je connaissais sa situation isolée, je savais qu'elle était mal placée pour pleurer. Je suis venu pleurer avec elle ; elle m'en

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