A M. L^AMIRAL TCHITCHAGOF
Précédemment vous m'aviez flatté d'une lettre de madame votre épouse; aujourd'hui je m'y oppose formellement. Je ne veux point qu'elle appuie sa pauvre petite poitrine sur une table, pour mes beaux yeux. Je la prie d'agréer mes hommages et les vœux que je fais pour sa bonne conduite. J'ai dans l'idée qu'elle se couvrira de gloire. Je ne vous dis plus rien de moi, Monsieur l'amiral. C'est l'éternelle monotonie qui me conduira à ma dernière heure. Mes malheurs sont amers et sans remède; mais nulle part dans l'univers je ne pourrais trouver les deux palliatifs que m'a fournis ce pays, et surtout son maître; j'en jouis avec reconnaissance, sans me permettre de spéculer sur l'avenir, qui ne peut plus changer pour moi. Vous avez cru devoir fuir la terre paternelle, mais votre femme et vos enfants vous accompagnent; moi, j'ai été chassé de ma patrie, et jamais je ne reverrai ce que vous possédez. Ah ! c'est épouvantable. — Je vous embrasse de tout mon cœur. Monsieur l'Amiral, en vous répétant, je ne sais pas trop pourquoi, car rien n'est moins nécessaire, que je suis pour la vie,
Votre très humble serviteur et bon ami.
A M"^' Tchitchagof.
Saint-Pétersbourg, i°''(i3) septembre 1810.
Madame,
Lorsque je vous priais, dans ma dernière lettre, de ne point appuyer votre pauvre petite poitrine sur une table, pour me procurer le plaisir de lire une de vos lettres, la vôtre, du 24 juillet, était déjà arrivée, mais je ne le savais pas. Recevez donc mes remerciements. Madame, puisque vous avez bien voulu prendre une peine si agréable pour moi. Ne dites pas de mal, je vous en prie, de votre anglais- français. Je voudrais bien, je vous l'assure, pouvoir me parer d'un Finançaisanglais aussi parfait. Ecrivez d'ailleurs , Madame , aussi mal que vous écrivez bien; le style le plus barbare me paraîtra toujours fort agréable, lorsqu'il m'apportera l'assurance d'un souvenir et d'un attachement si précieux pour moi. Hélas ! Non : je ne puis plus dormir 7ii m' éveiller chez vous, mais c'est quelque chose, et même c'est beaucoup que d'avoir l'honneur d'être désiré, et j'y compte, puisque vous avez la bonté de m'en assurer en termes si aimables. Jugez, Madame, si vous êtes payée de retour. Souvent je m'amuse à rêver