‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 36 sur 60 · A M. LE COMTE DE SCIIULEMBOURG · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE SCIIULEMBOURG

me comble de bontés. Dans ma longue et amère carrière, je n'ai choqué ni celui-ci^ ni celui-là, et mon existence même, comme vous le sentez assez, est un phénomène. Il y a quelque douceur dans cette situation. Mais... mais... Ah! mon cher Comte! Vous n'êtes pas marié ; vous avez un Souverain, une patrie et des biens. J'en suis charmé, et je vous en félicite. Pour moi, je suis accablé de tous les maux, excepté la maladie et les remords. Il est vrai que ces deux exceptions sont grandes et capables seules de faire couler des flots d'ambroisie dans la coupe amère que je dois avaler jusqu'à la lie. J'espère, avec ce secours, ne jamais faire la grimace. Vous ajouterez beaucoup aux compensations qui me sont accordées, mon très cher Comte, si vous me conservez, comme je l'espère, cette bonne amitié dont vous m'avez donné tant de preuves, et qui m'est si chère. Ne doutez pas, à votre tour, de toute celle que je conserve pour vous. Je vous ai suivi de l'œil dans vos longues promenades, et, puisque je ne vois pas dans la région des probabilités l'occasion de vous revoir encore, il m'est doux au moins de pouvoir être sûr que je ne suis point oublié d'un homme tel que vous. Adieu mille fois, cher et aimable Comte; je vous embrasse avec une certaine tendresse triste, que vous devez comprendre à mer- , veille.

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A M. r Amiral de Tchitchagof.

Saint-Pétersbourg, 27 juillet (8 août) 1810.

Monsieur l'Amiral,

Je suis enchanté que nos deux dernières lettres se soient croisées ; vous aurez vu par mon exactitude spontanée que je n'ai pas besoin de sommation, pour vous adresser des lettres que vous avez la bonté de désirer. J'ai ri de bon cœur (d'un rire de joie) en voyant ma prophétie sur Madame votre épouse si ponctuellement accomplie. De mon côté, c'est un miracle, car toute prophétie est un miracle; de votre côté, c'est un événement terrestre tel qu'on en voit beaucoup dans le monde. Je dois au reste, sans aller plus loin, vous présenter ici une réflexion importante. S'il y a quelque chose d'évident dans le monde, c'est la loi des compensations. La bonne nature ne permet jamais de grands maux sur la terre sans y porter remède : vous voyez, par exemple, que l'invention de la vaccine, qui diminue sensiblement la mortalité, est venue se placer à l'époque où nos crimes et nos extravagances l'avaient augmentée sans mesure. Mais elle ne se borne pas à cela. L'espèce masculine étant moissonnée de nos jours partout , et surtout en

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France, comme l'herbe des champs, soyez persuade', Monsieur l'Amiral, que cette force conservatrice, — • X, qui pense à tout, ne manquera pas, ou plutôt n'a pas manqué de faire souffler sur la France un certain \entpro\iûque saturé d'atomes masculins. Or, comme le monde est conduit par des règles générales, les dames Russes, Anglaises, etc., etc., qui voyagent en France et qui avalent ces atomes , en retireront le profit tout comme s'ils avalent été faits pour elles, en sorte qu'il y a mille à parier contre un que, sous peu de temps, vous serez père d'un joli petit Gars. — A présent que j'ai suffisamment parlé de naissance, parlons de mort. Au moment même où j'entendis parler pour la première fois de l'épouvantable événement du 20 juin, je pensai à vous — (non! à Madame votre épouse) — et ensuite à vous. Certainement, vous ne vous en fâcherez pas. Comment avez-vous échappé heureusement à cette fatale invitation ? Ou, si vous étiez de la fête, comment vous en êtes-vous tirés si lestement, car dans aucune relation je n'ai rencontré votre nom, ce qui me donne le droit, ce me semble, to take for granted., ou que vous n'étiez pas de la fête, ou qu'il ne vous est rien arrivé. Malgré cette démonstration négative, j'attends encore avec empressement une assurance directe de votre part. J'espère que l'état de votre chère Elisabeth, autant que vos systèmes philosophes , vous auront retenus chez vous. — Quel triste animal que l'homme ! Il ne peut se passer de ses semblables, et cependant, il n'y a pas de grands rassemblements d'hommes sans danger

physique ou moral, — excepté à l'Eglise, — et voilà pourquoi il s'y ennuie. — Mais revenons à votre sage solitude, qui probablement vous aura préservés ; vous ne sauriez croire combien je l'ai approuvée. Puisque vous n'êtes pas ici et que sur ce point vous êtes inflexible, vous ne sauriez être mieux que dans une retraite patriarcale. — Mais quoi ? Point de voiture ! Tant mieux encore : cela vous va très bien, je vous assure. J'ai vu Monsieur votre frère qui a passé ici comme une hirondelle, au point qu'il ne m'a pas été possible de le voir chez lui. Il m'a dit qu'il allait vous joindre. C'est fort bien fait, puisqu'il pense comme vous. — J'admire les têtes humaines, et comment il y a dans chacune d'elles quelque chose qui est inexplicable pour une autre. Moi j'aurais cru que votre attachement au Maître vous aurait ramené ici malgré ceci et cela qui pouvait vous déplaire. Vous, de votre côté, vous auriez cru que mon attachement à la patrie m^ aurait ramené de même malgré ceci et cela qui pouvait aussi me choquer. — Point du tout : nous sommes tous les deux et demeurons inflexibles sur le ceci et cela. Au reste, il y a des replis si cachés dans le cœur de l'homme que, même entre amis, il y a des choses qui demeurent toujours invisibles à l'œil d'un autre. Par exemple. Monsieur TAmiral, ce qui vous écarte de ce pays n'est point, du moins exclusivement, tout ce que vous m'avez dit. Je vois le motif principal dans votre cœur comme je vois le soleil, et cependant je ne sais pas ce que c'est. Il n'y a rien Dour moi de si évident ni de si inconnu, du moins hors d'un certain

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sens général. Quoi qu'il en soit, je vous souhaite toute sorte de bonheur possible sur la mer de la vie, quel que soit le Rhumb que vous teniez.

Au moment où vous lirez cette lettre, Monsieur l'Amiral, mon frère aura traversé le Caucase et sera sur les frontières de la Perse. Vous allez dire d'abord : Est-il possible? Mais en y réfléchissant, vous trouverez que rien n'est plus raisonnable. Mon frère était demeuré militaire, mais il occupait un emploi civil : c'était une existence ambiguë et pour ainsi dire bâ^ tarde, dont l'assaisonnement, qui la rendait douce, a disparu avec votre personne. Il avait perdu le logement, ce qui est un grand article dans votre dévorante capitale, et il ne lui restait plus guère d'espérance pour un avancement militaire. Certainement, nous n'avons, lui et moi, qu'à nous louer des procédés de M. le Marquis de Traversay. — Mais sa politesse même pouvait se trouver embarrassée dans un moment de réforme et d'économie. D'ailleurs, vous êtes parti, ce n'est plus cela. Quel que soit le sort de mon frère, nous n'oublierons jamais , ni lui ni moi, que c'est à vous qu'il doit un état dans ce pays, et que les deux grades qu'il a obtenus sont votre ouvrage.

i.a Neva de ses flots ira grossir la Loire A.vant que ce bienfait sorte de ma mémoire.

Mais j'admire comment ma plume, courant toute seule, oubliait de vous apprendre le nouveau placement de mon frère ; en vertu d'une nouvelle grâce de mon bon Empereur, il a passé comme Colonel dans

l'Etat-Major Général à la suite de S. M. I. Nous avions d'abord pensé à la Moldavie, mais j'ai peur que la saison des Cordons et des Te Deum ne soit passée. Le fleuve d'or et de farine qui coule de la capitale vers la frontière, dans les guerres lointaines, suit une loi toute différente de celle que suivent les fleuves proprement dits. Plus il s'éloigne de sa source, moins il est riche et profond, et plus il est sujet à tarir. Il faut d'ailleurs considérer d'un côté : la fièvre tierce, la faction de cour et d'armée, etc., et, de l'autre : l'obstination turque, l'orgueil national, le principe religieux, le Balkan, le Visir qui peut tout, etc.; enfin, il nous a paru, en conseil de famille, que la paix était au moins probable, et que par conséquent un étranger, qui ne cherche que des coups et de la réputation, ne doit pas se présenter dans une armée à la fin de la campagne, au risque de n'entendre plus que le bruit des plumes criaillant sur le papier [chorocho ou 7ii choroclio). En Géorgie, c'est autre chose. Le théâtre est éloigné, la guerre qu'on y fait n'a ni commencement ni fin. On arrive et l'on part quand on veut. Ce qui a achevé de nous déterminer, c'est le départ pour cette armée du Marquis PaulucCr, qui est revêtu là d'un commandement considérable, et qui a offert à mon frère de le demander comme officier de confiance. Voilà l'histoire. Le départ ayant été extrêmement précipité, mon frère n'a pu remplir aucun devoir, et pas même celui qu'il avait le plus à cœur : de vous informer de sa nouvelle destination ; de manière que je me suis chargé de l'acquitter auprès de vous.

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