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dez bien le monde, et vous verrez que l'obstination sur ce point pourrait bientôt faire couler des larmes intarissables et inutiles. Je suis d'autant plus fort sur mes principes, que je ne crois point du tout aux prétextes qui paraissent motiver une résolution aussi étrange. Un Saint, peut-être, pourrait quitter sa patrie, à cause des vices qu'il y remarquerait; mais le Saint resterait par pénitence. Souvent nous appelons force ^ élévation^ grandeur d'âme ^ ce qui dans le fond n'est que faiblesse ; car toute passion contentée est une faiblesse. Un honnête homme n'a que deux passions, l'orgueil et l'amour. Chez vous, Madame, et grâce à vous, le petit drôle ne fait pas un de ses brigandages ordinaires. Il est sage, il est modeste, il lit la Bible et les xxxix articles, il se lève et il se couche aux heures convenables, il soupe chez lui, jamais on ne le rencontre chez le restaurateur : enfin on pourrait le canoniser. Reste l'orgueil ; c'est lui qui fabrique tous ces fantômes, toutes ces illusions qui pourront à la fin devenir si fatales. L'homme sage doit travailler toute sa vie à se rendre plus fort que lui-même. Si vous 'approuvez cette maxime (je dis vous au pluriel), je vous dirai de quel livre je l'ai tirée. En attendant, je soutiens que Voltaire n'aurait pu dire mieux, et que toute la sagesse est dans cette phrase. Me pardonnerez-vous de m'aviser ainsi de vous envoyer des sermons? Obtenez-moi seulement le pardon de votre ami : j'ai besoin d'entremise pour une si forte impertinence; quant au vôtre. Madame, je vous le demande directement, car je suis plein de confiance que vous ne me le refuserez pas.
Votre bon frère est ici depuis quelques jours. Je l'ai vu deux fois, et Dieu sait si nous avons parlé amoureusement de vous ! Son imagination n'est pas couleur de rose — non plus que la mienne. Il vous dira tout ce que nous avons dit. Ainsi, je ne répète rien. Je lui remettrai à son départ une triste lentille bien concave, dont monsieur l'Amiral voudra bien se servir pour aider les yeux de son ami aveugle (je ne dis pas : aveugle ami ; prenez bien garde). — Mais voilà peut-être l'orgueil ! Ah 1 le coquin: il se fourre partout. Heureusement il y a une bonne manière d'en faire justice ; c'est de le faire juger par celui d'un autre. — Mais c'est assez radoter ; il faut finir, non pas certes par lassitude, mais comme disait Madame de Sévigné, parce qu'il faut que tout finisse. Vous avez grand tort. Madame, d'invoquer les tours de force de ma mémoire, pour que je me ressouvienne de vous. Elle laisserait plutôt échapper deux ou trois langues et vingt auteurs classiques qu'un souvenir qui lui est si cher. Elle a pour vous toute la fraîcheur de son antique feu?iesse^ et je lui ai entendu dire, qu'elle se ressouvient de vous précisément comme de ses livres, parce qu'elle vous a étudiée. Sur cela, Madame, j'imagine que je suis chez vous, qu'il est minuit et qu'il faut chercher mon chapeau (que je perds toujours). Agréez, Madame, l'assurance la plus sincère du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis pour la vie.
Votre très humble serviteur et dévoué ami.
A M. l'amiral TCHITCHAGOF 267
A M. l'Amiral Tchitchagof.