A M. LE COMTE DE NOAILLES
dans les antichambres de Julien. — D'ailleurs, comment recruter...? etc. — J'ai reçu comme une pure cajolerie de votre part, ce que vous me faisiez l'honneur de me dire de la part de vos collègues. Comment pourrais-je être connu d'eux et les intéresser? Je n'attache point cette importance à mes petites pensées; mais je garderai la collection que vous avez bien voulu m'adresser, comme un monument précieux de voire amitié. J'avais préparé (vaille que vaille) une œuvre toute nouvelle, et qui aurait fait un peu plus de bruit que l'autre ; mais l'unique théâtre où je pouvais parler est fermé. Où les Prussiens représentent, je n'ai rien à dire. Domine^ salviim fac regem ! Conservez-moi votre amitié. Monsieur le Marquis. Que n'avais-je point encore à vous dire sur une foule de sujets importants, dont quelques-uns même m'intéressent personnellement! Mais le temps me manque avec le papier. Croyez, je vous prie, Monsieur le Marquis, à l'affectueux dévouement, à la haute considération, etc.
A M. le Comte de Noailles.
Saint-Pétersbourg, 6 novembre (n. s.) 181 5.
Je n'ai cessé. Monsieur le Comte, depuis le 9 août dernier, d'avoir très mauvaise idée de vous. J'avais
même quelque envie de vous déclarer suspect, et tout ce qui s'est passé depuis votre départ n'affaiblissait pas cette mauvaise opinion : cependant, vous me paraissez, dans votre aimable lettre du 18 octobre, très sérieusement décidé à ne pas nous trahir. Tout de suite, j'en ai fait le rapport à V aimable^ à la spirituelle, à Vexcellente voisine^ et nous n'avons pas balancé un moment à vous effacer du rôle des suspects; mais c'est à condition que vous tiendrez incessamment votre parole, et que vous ne laisserez aux chevaux de l'Empereur qu'un délai honnête pour reprendre des forces à chaque station, avant de les atteler à votre voiture. Après nous avoir accoutumés à vous, il y a de la malice — j'écris mal, il faut dire il y aurait de la malice, — et beaucoup de malice à nous planter là.
Votre lettre est courte. Monsieur l'Ambassadeur; la mienne le sera aussi. Quand je vous aurai dit, sans pouvoir l'exprimer à mon gré, combien j'ai été sensible à votre souvenir, j'aurai tout dit. Le moyen de commencer aucun chapitre intéressant? Que dire quand tout est dit? Venez donc. Monsieur le Comte, venez, et nous reprendrons au coin du feu nos conversations philosophiques. Soit que vous gémissiez ou que vous espériez, toujours je vous comprendrai. J'ai beaucoup pensé et beaucoup griffonné depuis votre départ, mais toujours incognito, fors pour la voisine^ qui me récompense amplement des efforts que j'ai faits pour rendre les hauts lieux de la philosophie accessibles même à des pieds habillés de soie.