‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 53 sur 60 · A M. LE MARQUIS CLERMONT MONT-S^-JEAN · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS CLERMONT MONT-S^-JEAN

coin de votre feu. A présent, vous me parlez de leurs grades et de leurs enfants. Ah ! comme nous sommes poussés! mais c'est la règle. — Ainsi^ sur la plaiyie liquide^ les Jlots sont poussés par les flots.

Vous me demandez mon histoire, Monsieur le Marquis; la voici en deux mots : Tai constamme7it obtenu ce que je ne demandais pas. Je fus fait Régent en Sardaigne en 1799, non seulement sans l'avoir demandé, mais sans y penser. Trois ans après, autre accident d'apoplexie : — Parte^.^ Monsieur, pour Saint-Pétersbourg. — Comme il vous plaira, Sire. — Voilà, Monsieur le Marquis, comment j'ai passé treize ans sans boire ni manger. La restauration de mon cher Maître étant arrivée au bout de ce temps, j'ai fait venir ma femme et mes deux filles, écoutant un peu plus en cela la tendresse "que la prudence glaciale. Notre séparation m'avait coûté plus que le sacrifice de ma fortune; il n'y avait plus moyen d'y tenir. Quanta mon fils unique, je n'ai pu le laisser en Piémont : il allait être en prise à la conscription. Je l'appelai à moi, et Sa Majesté Impériale voulut bien le faire officier d'emblée dans son magnifique régiment de Chevaliersgardes, que vous aurez pu voir à Paris. Il a été de toutes les fêtes, depuis Borodino jusqu'à Montmartre, en passant par Leipsick, et il ne m'en a coûté que la tête d'un cheval, qui, à la vérité, est mort. Dans ce moment, le jeune homme attend d'instant à autre son brevet de capitaine, ce qui lui donnera le rang de lieutenant-colonel. Il a vingt-cinq ans; c'est passable. Mon frère, que vous avez pu voir encore officier au régi-

ment de la Marine, a épousé ici mademoiselle Zagriajski, demoiselle d'honneur de LL. MM. les Impératrices, aimable et excellente personne appartenant à une famille de premier ordre, et qui le rend extrêmement heureux. La fortune est passable dans ce moment, et doit être très bonne un jour. De toutes les manières, il me semble que je prends racine dans le pays.

Voilà, Monsieur le Marquis, l'histoire que vous m'avez demandée. Je vous remercie de m'avoir raconté la vôtre. Vous m'avez rendu bonne justice en croyant qu'elle m'intéresserait beaucoup.

Ma plume tremble en s'approchant d'un sujet que je n'ai point encore touché : Vétat actuel de la France, Il faudrait être Jérémie, pour pleurer et prophétiser sur elle. Dites à M. l'abbé Roman, Monsieur le Marquis, en le remerciant de son souvenir, que les nations meurent comme les individus, et qu'il n'y a point de preuves que la vôtre ne soit pas morte ; mais que si la palingénésie est possible (ce que je crois ou espère encore), elle ne l'est que par l'Eglise. La Révolution française est satanique; si la contre-révolution n'est pas divine, elle est nulle. — Mais où sont les éléments de cette contre-révolution ? Bonaparte est à Sainte- Hélène; c'est dommage que son catéchisme soit dans tous les conseils. Ne croyez pas d'ailleurs, Monsieur le Marquis, que l'ordre vénérable ait pu respirer pendant quinze ans une atmosphère empestée sans en être le plus légèrement incommodé. Sur les échafauds, il était sublime et invincible; le danger s'est trouvé

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