‹ Lettres choisies de J. de MaistreChapitre 56 sur 60 · A M. LE COMTE DE BLACAS · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE BLACAS

de gêné qui me peinait. Lorsque vous arrivâtes en France, ce fut une fête dans le milieu de mon cœur; il me semble même que ma première lettre était tout à fait sur le ton triomphal. Ensuite je me mis en tête, je ne sais comment , que d'une manière ou d'une autre il dépendait de vous de m'amener à Paris, Il me semblait qu'un coup d'œil quelconque, arrivé du côté où vous étiez, n'excédait pas les espérances légitimes d'un cœur élevé sans être présomptueux. Mais chaque homme étant naturellement disposé à s'estimer trop, je ne refuse pas de me faire la leçon sur ce point ; ce qui m'étonna, et ce qui m'étonne encore, c'est la réponse à un mot que je vous adressai. Deux lignes entortillées, à la manière de la feue prêtresse de Delphes , et depuis, silence profond. .....

Maintenant, je suis bien aise que votre lettre de Naples soit venue donner un coup d'épingle à ce cœur. Cela fait Pssst^ et puis tout est dit. Au reste, Monsieur le Comte, sans préjudice de la petite bouderie, je n'ai pas cessé un moment de m'occuper de vous et de rompre des lances pour vous ; car le déchaînement d'ici ressemblait à celui de France. La correspondance de M. de C... me fit mal au cœur, et je vous sais gré de n'y avoir pas répondu. Une chose que j'ai vue depuis, et qui m'a fait grand plaisir, c'est la correspondance de M. de F..., dont malheureusement je n'ai lu que la première partie. Elle fait honneur à lui et à vous. Monsieur le Comte. Quant à votre sainte Chai^te^ je trouve qu'elle fait aussi beaucoup

d'honneur au Roi, mais point du tout à la nation. Toutes ces têtes folles étant grosses de Chartes et d'idées libérales, le Roi a fait ce qu'il a pu. Il a tiré fort bon parti de la constitution anglaise, et il l'a ajustée à votre taille, comme les confesseurs donnent l'absolution, in quantum possiirn et tu indiges. En vérité, je ne vois pas qu'il eût été possible de mieux faire. Quant aux Français qui tendent la main aux Anglais, et vont gueuser une constitution chez eux, comme on demande une soupe lorsqu'il n'y a point de pain à la maison, ce sont de pauvres gens. Je n'en combattrais pas moins jusqu'à la mort pour la Charte, si j'avais l'honneur de siéger dans Tune ou dans l'autre de vos deux Chambres, quoique je sois très certain qu'elle ne peut durer, parce qu'une chose peut être très bonne aujourd'hui, quoiqu'elle ne doive plus l'être dans cinquante ans ou demain, et parce qu'il n'y a dans ce moment d'autre loi, d'autre salut, d'autre constitution que de marcher avec le Roi, dût-il même se tromper en quelque chose. Si cette doctrine n'est pas la vôtre, Monsieur le Comte, j'espère au moins que vous ne me ferez pas brûler pour la mienne. Vous m'apprenez de Naples, le 14 décembre, qu'on a imprimé quelque chose de moi à Paris. Bien obligé; car, pour moi, je n'en sais rien. J'ai donné l'ouvrage à quelqu'un, qui l'a donné à quelqu'un, qui l'a donné à un troisième, qui l'a donné à un imprimeur. Dieu sait ce qui arrivera à mon pauvre opuscule à travers toutes ces cascades ! C'est l'ouvrage de Plutarque, intitulé : Sur les délais de la justice divine datis la punition des cou-

Page 1