Chapitre VII et dernier
Me voilà donc perché, avec un visage attristé, flegmatique, sur l'impériale de la diligence, dans un coin fort étroit où je pense combien sont heureux les étudiants qui, actuellement, sont assis auprès de leur belle-sœur ! A travers mon humeur sombre, en proie à un accès de nostalgie, je me représente un Zwickau enchanteur, à la lueur du soleil couchant, à l'heure où les hommes s'asseyent sur des bancs devant leur maison, où les enfants jouent ou pataugent dans l'eau qui descend de la montagne — comme je l'ai fait autrefois — et encore bien d'autres images... Tels sont, ma chère Rosalie, les agréments d'un voyage en Italie. Tu peux te figurer avec quelle joie j'ai entendu parler
de nouveau allemand à Milan ! Ma première demande fut adressée à Reichmann qui m'avait déjà offert de l'argent à mon récent séjour chez lui. Sans s'informer de mes embarras financiers ou de ceux de ma famille, il me remit sur l'heure seize napoléons d'or prêtés sans aucun intérêt, etc..
Quel vrai et brave Allemand !
Maintenant, ô chère famille des Schumann ! te voilà au courant de toutes mes peines — dont veuille te préserver le Seigneur ! — N'aie pourtant aucune préoccupation au sujet de ton jeune parent dans l'embarras, bien qu'il ait à franchir plus d'une maudite montagne avant de revoir l'Allemagne.
Crois-moi, chère Rosalie, j'aimerais mieux retourner vers vous qu'à Heidelberg. Les Italiennes sont belles, mais pas plus que les habitantes de Schneeberg; salue-les de ma part.
Ma prochaine lettre sera datée d'Allemagne, et adressée à Charles. Embrasse bien ton petit ange et envoie cette lettre à Zwickau, pour que maman ne s'inquiète pas de son dernier-né.
Mes souvenirs à tous et à toi du plus profond de mon cœur.
Ton Robert.
A Frédéric Wieck
Heidelberg, 6 novembre 1829.
Je viens démettre décote le concerto en ut mineur1, très honoré maître, puis rapidement j'ai baissé le store, 1. Celui de Hummel.
j'ai allumé un cigare, j'ai rapproché la table de ma chaise, enfoncé ma tête dans les mains et, en un clin d'oeil, je me suis trouvé transporté au coin de la « Reichsstrasse! i » ma musique sous le bras : j'allais prendre ma leçon de piano. Ah! Pourquoi ai-je quitté votre Leipzig où s'ouvrait si majestueusement devant moi tout l'Olympe de l'art musical dont vous m'apparaissiez comme le grand prêtre, alors que, avec votre sereine autorité, vous faisiez tomber des yeux de votre adepte ébloui les voiles qui obscurcissaient sa vue? Tout s'est passé comme je le prévoyais : en résumé, il y a ici un grand amour de la musique, mais peu de talent; par-ci, par-là, une critique d'art digne du bon vieux temps, mais peu d'autorité géniale.
Vous savez que j'ai peine à supporter la théorie absolue; aussi ai-je vécu ici, livré à la rêverie, et ai-je joué très peu de notes. J'ai commencé plusieurs symphonies sans les achever ; j1ai introduit, entre les Institutes et les Pandectes du droit romain, quelques valses de Schubert. Ce trio, en me poussant à rêver, m'a rappelé les heures divines que j'ai passées auprès de vous — et c'est ainsi que je crois n'avoir fait, dans cet état stationnaire, ni grands pas en arrière, ni grands pas en avant. Je sens cependant que mon doigté est devenu plus puissant, plus libre et plus plein d'élan, mais je dois avoir perdu de la perfection et de la précision. Sans me faire valoir le moins du monde, je peux constater qu'on reconnaît ici ma supériorité sur tous les pianistes de Heidelberg. Vous n'avez aucune idée de la négligence et de la rusticité
i. Rue qu'habitait Wieck à Leipzig.
de leur exécution, de la sécheresse de leur jeu gémissant et bruyant. Il ne faut songer ni au style, ni au son, ni au chant et, quant au travail : mécanisme des doigts, recherche du son, etc., de leur vie ils n'en ont entendu parler ! Un d'entr'eux m'a joué un concerto en ut mineur; il le joua proprement, sans faute, avec une précision d'aïeul et un consciencieux rythme de marche. Je lui fis les compliments qu'il méritait, mais comme je le lui jouai ensuite, il me dit qu'il jouait aussi correctement que moi, mais que moi, je faisais entendre tous les timbres, comprendre les entrées de violon, etc. Je le regardai dans les yeux en riant, je cherchai les « Exercices des doigts, de Herz, » et lui dis de faire, pendant une semaine, une heure de ces exercices, chaque jour, et de venir ensuite me rejouer le concerto. Il suivit mon conseil : au bout de quelques temps, il revint ravi, enthousiasmé, m'appelant « le bon génie qui était venu à son secours » ; après quoi, il exécuta de nouveau le concerto, et, véritablement, dix fois mieux.
Je travaille maintenant le dernier mouvement delà sonate en fa dièze mineur de Hummel, une oeuvre titanesque, réellement grande et épique, qui donne bien l'idée d'un esprit prodigieux, lutteur, résigné. Ce sera la seule œuvre que je jouerai devant vous, à Pâques, et qui marquera la mesure de vos critiques sur mes progrès.
Depuis quinze jours, je suis plus pauvre de quelques napoléons, mais plus riche en connaissance du monde et en élévation de cœur, grâce aux souvenirs bénis d'un voyage en Suisse et en Italie. On ne se doute pas, grand Dieu! de ce questla musique ita-
Henne, s'il ne vous a été donné de l'entendre sous le ciel du pays qui l'inspire.
Combien de fois ai-je pensé à vous, au théâtre de la Scala, à Milan, alors que j'étais ravi de — Rossini!!! et encore bien plus de la Pasta, à laquelle je n'ajoute aucune épithète, par respect et presque par adoration. Souvent à Leipzig, dans une salle de concert, nous avons frissonné ensemble d'admiration, troublés par le Génie de la musique ; mais, en Italie, j'ai appris à l'aimer et, un certain soir de ma vie, il me semble que Dieu se montrait à moi et qu'il m'accordait visiblement, avec douceur, la grâce de le contempler pendant quelques instants ! Et c'était à Milan, alors que j'entendais la Pasta, et — Rossini ! Ne riez pas, mon maître, car c'est la vérité. Ce fut, d'ailleurs, la seule fois où j'éprouvai la jouissance que peut donner cette musique sous le ciel de l'Italie, musique qu'on peut à peine écouter, mais qu'ils raclent négligemment avec une vulgarité et une ardeur réunies qu'on ne saurait se figurer.
Je ne vous conterai aucun autre détail sur un voyage qui fut pour moi si nouveau et si intéressant; je réserve cela pour d'autres temps où je pourrai causer et rire avec vous.
Schubert est toujours « mon unique Schubert à moi » ; il a cela de commun avec « mon unique Jean- Paul ». Quand je joue du Schubert, il esta moi; il en est de même quand je lis un roman de Jean-Paul. J'ai joué dernièrement le rondo à quatre mains op. 107, que je range parmi les premières compositions de Schubert. Il me fait penser, tantôt à quelque chose comme une tranquille chaleur d'orage, tantôt à une
de ces prodigieuses fureurs poétiques, crépitantes, lyriques ! — Une mélancolie profonde, légère, éthérée, plane sur cet ensemble vraiment parfait et complet. Je vois Schubert marchant, comme de coutume, dans sa chambre ; puis, se tordant les mains d'un air désespéré, en écoutant ce qui chante en lui, sans relâche :
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Comme il ne peut pas se débarrasser de cette idée, il la reprend de nouveau en rendant la mélodie plus forte et plus haute ; puis, calmé, il la répète encore à la fin où elle soupire et semble s'évanouir. Je me souviens d'avoir joué ce rondo, pour la première fois, dans une soirée chez Me Probst, après quoi les artistes et les auditeurs se regardèrent longuement, sans se rendre compte de ce qu'il voulaient, ni de ce que Schubert avait voulu. Vous ne m'avez jamais, que je sache, parlé de cette œuvre; voyez-la de nouveau, je vous en prie, et donnez-moi votre opinion. Dans toutes les compositions de Schubert, il n'en est pas une qui soit aussi remarquablement psychologique par la marche et l'entraînement des idées et par la logique apparente de leurs bonds. Combien peu possèdent, comme Schubert, une individualité telle qu'ils peuvent répandre autour d'eux une série variée de tableaux musicaux, tout en mettant de côté, pour eux-mêmes et pour leur propre cœur, leurs inspirations moins importantes ! La feuille de papier de musique est, pour Schubert, ce qu'est, pour d'autres, le
journal quotidien dans lequel ils inscrivent leurs sentiments fugitifs : il lui confie les variations de son humeur et — d'après mon simple jugement — son cœur, entièrement rempli par la musique, écrit des notes comme d'autres écrivent des mots. Il y a déjà des années que j'ai commencé une esthétique de l'art musical : elle était assez avancée, lorsque je me rendis compte que les opinions personnelles me faisaient défaut — et, encore plus, l'objectivité, — si bien que je recueillais, tout bonnement, de-ci, de-là, ce que d'autres avaient dénaturé sans s'en s'être rendu compte. Si vous saviez à quel point je suis intérieurement oppressé et angoissé en pensant que je pourrais imprimer « op. ioo » sur mes symphonies, si je les avais écrites ; combien je me sens à l'aise en face d'un orchestre complet, et comme je serais de force à tenirtête à mes ennemis, à les diriger, à les dompter et à les faire reculer ! J'ai peu de fierté, moins par parti-pris général que suivant les circonstances : j'affecte d'être fier devant les gens qui le méritent — mais souvent, je suis tellement au pouvoir de la musique qui domine mon être, qu'il ne m'est pas possible d'écrire, et que j'en arrive à être d'une humeur telle qu'un jour, un critique d'art me disant : « Je ferais mieux de ne pas écrire, car je ne produis pas », je lui partis d'un éclat de rire au nez, en lui disant qu'il n'y comprenait rien !
Maintenant, des prières et rien que des prières ! la première, la plus instante, est : « Répondez-moi. »Et la seconde, non moins instante, est : « le plus tôt possible. » Vive Dieu ! vos lettres sont ici pour moi, ce que me sont à Leipzig, les concerts dont je suis privé. Vous avez eu Paganini à Leipzig, et vous l'avez
DE ROBERT SCHUMANN j5
entendu quatre fois ! Non ! Ce quatre fois serait capable de me plonger dans un profond marasme! Ecrivez-moi quelque chose sur votre vie et sur ce que vous avez fait pendant ce dernier semestre ; sur vos élèves actuels ; sur votre Clara et sur vos deux autres petits aux grands yeux musicalement expressifs. Pouvez-vous m'envoyer, pour une quinzaine, la Galette musicale allemande d'avril à septembre ? Ici, personne ne les lit, et peut-être n'en avez-vous plus besoin.
Encore des demandes d'une moindre importances : veuillez me faire envoyer, à compte Jer me : i° Toutes les valses de Schubert à deux mains ; il y en a, je crois, dix ou douze cahiers. Je développe ici le culte de Schubert, dont on connaissait à peine le nom, et j'ai deux jolies élèves anglaises, florissantes et donnant de grandes espérances, qui sont sous le charme des Exercices des doigts et des gammes ! — 2° le Concerto en sol mineur, de Moscheles — 3° le Concerto en si mineur, de Hummel.
Puis conditionnellement, afin que je puisse renvoyer ce qui ne me convient pas, toutes les compositions de Schubert, ayant paru depuis Top. ioo, en n'oubliant pas, je vous prie, le quintette que je désire beaucoup connaître; enfin dans ce qui a paru d'intéressant comme compositions de piano, depuis mon départ de Leipzig, prenez tout ce que vous penserez devoir me plaire, vous qui connaissez mes goûts. Quelque chose de nouveau de Herz ou de Czerny pourrait y trouver place, car ici, je suis reçu dans plusieurs familles. Thibaut pourra alors se cacher sous la table, avec ses airs d'opéras de Haendel.
Je pourrais continuer longtemps encore, mais
j'arrête mon élan. Rappelez-moi au souvenir de votre femme, du docteur Karus à qui j'ai écrit et qui ne m'a pas encore répondu; de M. Probst qui m en veut, avec juste raison, lui que je tiens en si haute estime; de Mlle Reichold qui, je l'espère, est fiancée. A vous, très honoré maître, l'assurance de mon profond respect.
Robert Schumann.
A sa mère
Heidelberg, 11 novembre 1829.
Chère mère aimée,
J'ai reçu ton exquise lettre à l'heure du crépuscule ; — celle que je préfère à toutes les autres heures du jour, — juste au moment où Rosen entrait. Et quand je la lui ai lue, il m'a dit avec une dignité joyeuse : « Tu peux être fier d'avoir une pareille mère!» « Rosen, — lui répondis-je — nous devons supporter bien des épreuves dans cette vie avant de pouvoir écrire, avec ce calme et cette sérénité, une lettre semblable, dictée par un esprit qui plane déjà au-dessus de la vie et des hommes. » La chaude et vivante poésie de la fin compléta notre joie, et pendant toute la soirée, nous nous entretînmes de toi et de grands esprits : finalement, je lui relus toutes tes lettres qui sont également belles en esprit, en dignité., en caractère et en style.
Avant de m'asseoir pour t écrire, j'ai évoqué l'image du foyer natal, et, avec la rapidité de l'éclair, je me suis vu dans ma petite chambre verte au fond de la
cour. Voici l'explication de ce phénomène : j'ai abandonné ma vieille grande demeure, et je me suis niché dans une chaude petite chambre de poète qui ressemble d'une façon frappante à ma vieille chambre verte de Zwickau. Et, je n'ai pas besoin de te dire, à toi qui aimes les petites chambres, que je m'y trouve admirablement, et encore moins, combien souvent je me transporte à Zwickau, dans mon petit chez-moi. Là, s'éveilla en moi le sentiment de la vie; là, j'écrivis mes premières poésies, fumai mes premiers cigares ; là, j'acquis mes premières notions philosophiques; là, l'enfant s'est transformé inconsciemment en jeune homme!
J'aurais déjà écrit depuis longtemps : deux lettres commencées sont là, devant moi, mais je voulais t'envoyer un morceau de choix! Tu pourrais avoir la preuve de ma bonne volonté, si tu voyais tous mes essais impuissants pour arriver à écrire une lettre moulée dans laquelle j'aurais voulu développer tout mon art calligraphique ! Je l'ai poussée jusqu'à certains H et certains A majuscules que je n'avais encore pu réaliser durant tout le cours de mon existence et qui s'y montrent presque glorieusement réussis!
Si je te disais dans cette lettre-ci que je suis arrivé à Milan avec 20 kreutzers dans ma poche, à Augsbourg et ici de même, je ne te ferais rien moins qu'un mensonge : Je vais reprendre plutôt systématiquement le récit de mon voyage depuis Coire, en Suisse, d'où j'ai écrit à mon frère Charles.
J'arrivai à Coire très bien disposé. C'était par une de ces pures soirées du samedi, que j'aime depuis mon enfance, parce qu'à cette heure-là, je pouvais me pro-
mener avec la joyeuse pensée que, le lendemain dimanche, je serais libéré... de l'école! Je portais ma petite gibecière sur le dos, et j'allais sifflant «à travers le bois et à travers les prés. » Je rencontrais, en montant, de grands troupeaux de moutons qui, bêlants, regardaient l'étranger avec leurs yeux étonnés ; à gauche coulait paisiblement le grand fleuve argenté, le « Vater Rhein » ; le soleil colorait encore les pics les plus élevés, les beaux nuages rougissants, les monts géants qui, comme les grands hommes, sont, le soir, les derniers à se livrer au sommeil pour reparaître, les premiers, le lendemain matin. De nouveau, mes oreilles entendaient résonner les premiers mots du pays allemand, dictés par des cœurs francs et loyaux« Bonsoir! » (En Itaüe, on n'est salué par personne!) — des compatriotes, vigoureux garçons bien campés, rentraient dans leur village — les cloches du soir et celles des troupeaux formaient, en se mêlant, des sons harmonieux. C'était une véritable et belle soirée de samedi. A Coire, j'écrivis quelques notes dans mon journal et, à ce moment, le foyer natal resplendit tellement devant mes yeux, que j'éprouvai le noble et beau sentiment du mal du pays. J'enfonçai mes yeux profondément dans mon oreiller, et je m'endormis si heureux, si tranquille! Le jour suivant — c'était le i5 octobre — une petite voiture à deux roues me conduisit à travers les montagnes suisses, les montagnes allemandes que j'aperçus, brillant encore des rayons du soir, près de Lindau et du lac de Constance. A Lindau, je me sentis à l'aise comme si j'étais à Zwickau : c'est une ville de 6,000 âmes, peuplée d aimables habitants, renfermant de
vieilles maisons anguleuses et des rues, larges et gaies, dans lesquelles l'herbe pousse. Mais que puis-je te dire du lac de Constance ? Là, j'ai pensé à un homme de valeur, le comte S... qui, un soir, à Milan, me prit par la main et me dit : « Quand vous irez au lac de Constance, pensez à moi. C'est le plus grand, le plus sauvage, le plus noble des lacs, » et le comte S. avait raison. Je ne trouve à comparer à ce lac que l'impression produite à Venise, par le premier aspect de la mer, d'autant plus que la petite ville de Lindau est une Venise en miniature. Quelque peu agréable qu'ait été mon séjour à Venise, gâté par le manque d'argent, l'escroquerie et les douleurs physiques, je ne saurais oublier cette soirée ou je m'assis, en pleurant, sur un banc de pierre du palais des Doges : de là, triste et fatigué, je crus voir passer, sur la mer, des gens étrangers, inconnus, qui venaient vers moi, et je me dis d'une voix profonde et vibrante : « parmi tous ces hommes qui passent devant toi, il n'en est pas un qui soit aussi dénué de joie que toi, que toi !,.. »
Retournons à Lindau, où je restai deux jours, où je parcourus le lac en tous sens, où je fumai, je bus, je chantai, tant j'étais heureux derevoir des Allemands, avec leurs yeux bons et ouverts.
Lorsque je partis, le i3 au soir, la lune semblait une couronne céleste posée sur la montagne, et son reflet tremblant brillait sur le lac. Encore un dernier regard jeté sur les lointains sommets argentés de la Suisse, et je m'en fus vers Augsbourg. Je ne puisassez te dire comment les Kurrer ! m'y accueillirent. Quels
i. Amis de la famille Schumann.
affectueux, serviables et braves gens ! Ils avaient été prévenus de mon arrivée, et cela me fit de la peine de voir un grand lit, placé pour moi dans leur plus belle salle, où étaient suspendus des portraits de Napoléon. Après un court prélude, je commençai : « Cher docteur, vous voyez devant vous un pauvre pèlerin déguenillé, qui n'a guère plus de vingt kreutzer dans sa poche. » Là-dessus, il passa affectueusement son bras sous le mien et me donna ce que je réclamais. Comme il est en compte avec mes frères, je lui ai dit que nous ferons de même : « Ah ! » dit-il légèrement, « c'est si peu de chose, qu'il n'est pas besoin d'en parler — » cela voulait dire que je ne devais pas le rembourser, mais je ne l'admets pas ; j'en écris à Edouard, bien que la chose ait peu d'importance.
Un regard troublé, un œil humide, un baiser, et ces braves gens étaient déjà loin de moi, tandis que je roulais dans la malle-poste vers Stuttgart et Heidelberg. Ce dernier trajet fut le plus dur et pourtant le plus désiré, car j'aspirais au repos et à la vie régulière. J'arrivai ici le 20 octobre, pauvre comme un mendiant, mais assez à temps pour prendre mes inscriptions. Après quelques discussions avec mon ancienne hôtesse, bonne femme, un peu querelleuse, je rentrai dans ma chambre de poète. Rosen, qui était allé à Detmold, revint huit jours plus tard. Depuis lors, j'ai vécu avec lui bien des heures agréables et saines ; ce furent de véritables heures d'hiver passées autour du poêle dans une chambre close et confortable qui nous avait fait défaut durant l'été.
Semmel n'avait pas troublé mon amitié pour Rosen, mais l'avait partagée : la confiance étant ainsi divisée,
DE ROBERT SCHÜMANN 8f
développa en nous des sentiments fâcheux de fierté enfantine que Ton rencontre souvent chez les jeunes gens qui s'aiment le plus. Je n'aimais pas Semmel et Rosen de la même façon : avec le premier, c'était une amitié plus virile, plus ferme plus judicieuse ; avec Rosen, plus expansive en paroles, plus timide, plus sensible ; avec tous les deux également franche et noble. Mais il survient souvent des heures où Ton préfère ne parler qu'à un seul, bien que le second soit un aussi cher ami. Il arrive donc que, par ci, par là, l'un trouvant la confiance trop étroite, veut s'épancher avec vous, qu'on lui dit des choses dont on néglige de parler à l'autre, et que l'un et l'autre ne prennent pas cette façon d agir comme ils auraient dû le faire. — Tu peux te figurer tout cela. — Finalement, Rosen reste de nouveau mon seul ami, en possession, comme autrefois, de mon entière, sincère et unique amitié. Mais ce dont tu ne peux avoir une idée complète, c'est du caractère, pur comme celui d'un enfant, et de la force morale, unie à tant de modestie, qu'on trouve chez Rosen, toujours prêta tout donner, sans jamais rien réclamer.
Maintenant, venons à ta lettre, puisque je ne t'ai encore parlé que de moi. Dans cette lettre, règne un tout autre esprit que dans celles que j'ai reçues à Heidelberg. Le fond en est plus serein : dans la précédente, tu enregistrais toutes les morts, dans celle-ci, ce sont des mariages, des baptêmes et de joyeuses fêtes. Et cela classe cette dernière lettre parmi les plus belles que j'aie encore reçues de toi. Le souffle d'amour maternel, le style simple, noble, dépourvu de prétentions qui fait qu'une lettre de femme la reflète comme un
miroir, la profonde dignité, la sérénité de toutes tes paroles, rafraîchissent d'autant plus sainement le cœur de ton enfant, qu'il sent combien ton esprit, qui n'a pas vieilli avec les années, a d'affinités avec mon esprit de jeune homme.
Sur un seul point, je dois te répondre avec tristesse. Tu parles de musique et de mon talent de piano. Ah ! mère ! tout cela est fini ; je joue rarement et très mal ; la torche du beau génie de la musique s'éteint doucement, et toute mon ardeur musicale ne m'apparaît plus que comme un songe délicieux qui fut, mais dont je ne garde plus qu'un vague souvenir. Et cependant, crois-moi, si je devais faire quelque chose de grand surterre5 c'était parla musique. J'ai toujours éprouvé pour elle un penchant irrésistible, et, sans me vanter, je sentais en moi, le génie créateur. — Mais... le gagne-pain !... le froid glacial de la jurisprudence m'ankylose à tel point que, chez moi, aucune fleur d'imagination n'aspire plus à prendre place dans le printemps du monde.
La première bonne nouvelle qui me touche le plus, est celle de l'entière guérison de Jules. Sur la joie que me causa cette nouvelle, je sonnai et je demandai une bouteille de vin que je bus avec Rosen à votre santé à tous. La seconde bonne nouvelle, ce sont les fiançailles de Lotte ; espérons qu'aucun Werther ne les troublera. Combien une pareille jeune fille domine de haut les poupées à la mode, les déesses de la toilette et les ballerines qu'on rencontre partout aujourd'hui ! Je vais du reste lui écrire moi-même prochainement pour la féliciter. Troisième bonne nouvelle! Les fiançailles d'Amélie qui, rien qua cause de
son père, méritait un mari comme Leser. Je place très haut le cœur et l'esprit de Leser ; c'est un des hommes que j'aime et que j'estime le plus. Tu ne le connais pas encore ; des hommes aussi froids d'apparence demandent à être étudiés. Je te prie de dire à Amélie qu'elle peut traiter son fiancé de farceur, vu que je lui ai déjà écrit deux fois, sans avoir encore reçu une seule réponse, — La quatrième concerne Rosalie, elle ne peut avoir pour enfants que de petits anges. La dernière, les fiançailles d'Eitel. J'espère qu'il sera conduit à la baguette, ce qui sera parfait pour lui — que d'ailleurs j'aime beaucoup. En ce qui concerne ma vie pratique, je suis assidu et régulier ; j'ai cherché à restreindre mes besoins; je mange maintenant un mauvais ordinaire (pour Heidelberg, s'entend), fait par ma concierge : — la soupe, le bœuf rôti et dessert, et, pour cela, je mets de côté, chaque jour dix-huit kreutzer (4 groschen). Je fais cela volontiers, afin de pouvoir prendre des leçons de français qui coûtent horriblement cher ici — 8 groschen l'heure — et je ne compte m'arrêter que lorsque je pourrai parieret lire le français comme l'allemand. Je vois journellement combien cela est nécessaire, et je pense avec tristesse à mon bon père qui me disait si souvent : « Je crois que, de cette dépense là, tu ne seras ni contrarié, ni fâché ». Les cours me coûtent, par semestre, 70 florins; l'entréedu Muséum, ^florins ; mon loyer, 45 florins ; la location du piano à queue 40 florins ; les leçons de français, 36 florins. Total : 2o5 florins ou i3o thalers. Là dedans, jene compte ni le boire, ni le manger ; je n'ai payé ni tailleur, ni bot-^ tier, ni livres. Et mon tuteur ne m'envoie pas plus de
180 thalers par semestre! Dis toi-même, maman, puisje m'en tirer ? Le puis-je ? Dans le semestre qui vient de s'écouler, j'ai dépensé 5o florins de livres et, dans celui-ci, il m'en faudra encore davantage. Combien me coûtent seuls le bottier et la blanchisseuse? Ciel ! comme j'apprends à apprécier Jésus-Christ ! Je ne suis pas foncièrement inquiet au sujet de mes finances à venir, mais, maman, si tu peux me venir en aide ou me donner un conseil, je t'en prie, fais-le. Ce que je sais, c'est que je ne pourrai quitter Heidelberg, sans y laisser 100 thalers de dettes. Mais ne t'inquiète pas, chère petite mère, peut-être ma plume me viendra-telle en aide: sans me faire d'illusions, je connais mes forces et, sachant de quoi elle sont capables, j'ai confiance en elles
Je me suis reposé quelques minutes : j'étais un peu fatigué d'avoir écrit deux heures de suite ....
Je termine ma lettre dont je pense que, cette fois, tu seras satisfaite. Ecris-moi bientôt, chère maman, et toujours des lettres semblables à la dernière.
Salue pour moi toute la bande des fiancés ; ils n'ont à redouter de ma part aucune apparition. Encore un mot ; tu m'écris. « Adieu, bon Robert, tous les parents et connaissances pensent à toi ». Quelque ange se cacherait t-il derrière ce mot souligné ? — Et maintenant, adieu, mère chérie, qui me parais aussi noble dans le bonheur que dans le malheur. Embrasse tous ceux qui me sont chers, à Zwickau et à Schneeberg, et fais-leur une douce mercuriale, car personne d'entre eux n'a répondu à mes lettres de Suisse et
d'Italie. S'il survenait un déluge dans le cours de notre existence, tu serais l'arc en ciel qui s'étendrait au dessus des eaux, n'inspirant aucune crainte et défiant l'oubli.
Rosen entre et te salue respectueusement. Addio.
Ton fils,
Robert Schumann.
A la même
Heidelberg, 4 décembre 1829.
Eh ! mère, ne peux-tu donc pas quitter une seule fois le fauteuil des ancêtres ? Voilà deux longues heures que tu y es assise, sans dire un mot, en chantonnant le vieux refrain d'une chanson morte et en frappant de ta main la fenêtre, du haut en bas ! Amélie ne sait vraiment plus ce qu'elle en doit penser. Mère, petite mère qu'est-ce qui trouble ainsi tes yeux ? Regarde donc au dehors ; qui sort, à gauche de la petite rue, en levant d'un air malin ses yeux souriants jusqu'à ta fenêtre? Le petit ange d'enfant aux cheveux d'or bouclés. Comme elle rit et se réjouit, cette petite Hélène, et comme elle caresse les joues de sa grandmaman !... Et qui sort donc de la petite rue de droite? Sa démarche est fière et austère, et ses yeux ont repris tout leur éclat. — N'est-ce pas Jules qui te dit un si amical bonsoir? — Et voici, traversant majestueusement le marché, deux belles femmes voilées, à la fière allure, ressemblant à deux jeunes Romaines avec leurs yeux noirs et profonds et leurs boucles
sombres; elles se dirigent tout droit vers ta maison : Rosalie et Thérèse entrent ; leurs voix sont douces, pleines de noblesse. — Et regarde encore : qui sort du coin de la rue en se balançant, souple et éthérée comme une sylphide ailée, et si jolie, embrassant la mère avec tant de tendresse en guise de bonsoir ? — Emilie — Et puis tout-à-coup, on entend quelque chose qui fait résonner les dalles de la chambre ; une voiture à un cheval traverse le marché, au vol, et un homme vigoureux, coiffé d'un bonnet fourré, descend de cette voiture. Qu'y prend-il en riant et en le soulevant pour l'embrasser, pour le serrer dans ses bras ? Un joli petit séraphin qui éclate de rire. Et comment, des bras de sa mère, se précipite-t-il dans ceux de la grand'mère, du père, des oncles et des tantes? — Puis voilà Edouard qui entre, le cigare à la bouche, et mon tableau est au grand complet.
Eh quoi ! mère, tu restes encore aussi découragée à ta fenêtre, même lorsque le facteur te remet une lettre timbrée de Heidelberg? Devrais-tu être ainsi, lorsque tu es entourée de huit êtres qui t'appellent mère et que le neuvième seul, le moins important te fait défaut ? — C'est de moi que je parle ! Et ton œil ne se rassérène-t-il pas en regardant la nature qui, cette année, nous offre de plus beaux jours à son déclin qu a son apogée, ou en contemplant l'immensité de la nuit étoilée; ou la paisible lune qui se lève et qui, comme dans un rêve, te sourit en silence ? — Mais, si je ne me trompe pas, ton œil devient enfin plus brillant. Pourquoi donc ne voulais-tu pas ressentir le bonheur que tu mérites? La vieillesse aussi nous apporte des roses ; elles sont moins éclatantes que celles de la
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jeunesse, elles sont en moins grand nombre, un peu plus pâles, mais elles sont plus pures et plus radieuses.
Ne crois pas, mère, que ce soit pour te faire un cours de morale, que je t'écris de nouveau, si vite après ma dernière grande lettre. — J'étais encore couché, lorsque le soleil brillant éclaira affectueusement mon visage et que le facteur m'apporta la lettre d'Edouard qui me fit sauter à bas du lit et prendre la plume. Je ne puis plus te cacher une vérité qui ne te concerne guère, mais que tu pourras affectueusement communiquera toute la famille Schumann ; la voici : Edouard est certainement le plus occupé, il est l'Atlas qui porte sur ses épaules, le poids de tous les Schumann, et pourtant, c'est lui qui m'écrit le plus souvent. De Jules et d'Emilie, j'ai reçu récemment d'excellentes lettres, mais Thérèse, Rosalie et Charles restent inexorables. Cependant je n'ai pas encore perdu tout espoir.
J'ai fêté paisiblement ton jour de naissance, dans les ruines du château ; Rosen était avec moi, nous parlions peu, mais nos cœurs vibraient. Que peut bien être le but de la vie d'un enfant, si ce n'est un éternel souhait pour le bonheur de ses parents ? L'anniversaire de la naissance, augmente peut-être l'intensité de nos sentiments et de nos paroles. Je voulais te dédier tout un bouquet de « Lieder », mais je n'ai pu encore en terminer que quatre (que je t'enverrai sous peu). Pour ton cadeau de fête je t'offre... mon talent de pianiste, car, tout ce que je te dis à ce sujet, dans ma précédente lettre, n'était qu'une méchante farce d'étudiant, et comme je ne vois rien de mieux à t'offrir, je choisis ce vilain trait d'esprit. Ne
sois pas fâchée contre moi, et souris tendrement au trompeur. Mon talent me rend ici de grands services et se perfectionne chaque jour. Un de ces soirs, je serai transporté à Mannheim par une voiture à quatre chevaux, car la grande-duchesee Stéphanie de Baden, (la veuve) m'a déjà invité plusieurs fois de vive voix. J'ai balbutié de mon mieux et le plus noblement possible, des « Excellences» et des « Altesses royales», et j'ai reçu plus d'un regard d'envie lancé par des yeux de courtisans qui me tenaient pour très favorisé. Je peux me façonner un peu partout, mais l'air des cours est pour moi du pur azote. Toutefois, il m est impossible de refuser l'invitation, et je devrai me laisser traîner par les quatre coursiers. Je n'en ai pas plus d'orgueil, bien que, de temps en temps, je me monte la tête, non sur mes mérites réels, mais sur la force triomphante que je refoule en moi et sur la conscience que j'ai de pouvoir faire encore plus, si je le veux. Dans les déplorables grands concerts de Heidelberg, où viennent des altesses royales de Mannheim et de Carlsruhe, je figure comme premier pianiste soliste. Ici, je suis reçu, pour te citer quelques noms — par le Conseiller privé Mittermayer (homme très intelligent qui, physiquement, ressemble beaucoup à Fichte); par le docteur Wustenfeld (père d'une très jolie fille, et fort intelligente institutrice de Lausanne, qui joue de la prunelle à la française, ce qui ne prend pas avec moi) ; par le professeur Morstadt, (le héros de Heidelberg comme jurisconsulte) infatigable, universel, taillé comme un tribun romain : — peut-être pourrai-je, par lui, procurer quelque avantage à mes frères; — la quatrième édition de son Droit privé a déjà paru; — par
le professeur Dammance (père de jolies filles insignifiantes ; bonne famille paisible, casanière ; — lui est mon professeur de français), — par le Docteur Lauter (courtisan en vue, dilettance agréable et adroit — ) et aussi par Engelmann, qui m'a dernièrement invité à sa table et parRossmaessler. Je neveux pas fréquenter d'autres familles, je ne vais même dans celles-là que sur d'instantes prières. En dehors d'une centaine d'étudiants que je connais, je n ai que Rosen pour ami et confident
Je vous remercie de tout cœur, toi et Edouard, pour l'argent envoyé : il est arrivé juste à point pour le terme : somme toute, envoie-moi donc une bonne fois, par le voiturier, une caisse remplie de saucisses, de ducats, de manteaux, de. cravates, de livres, de cigares, de musique, de jambons, etc., etc.. j accepte tout, et je paierai même de grand cœur le port et les droits, dussé-jem'endetter pour cela!
Mon logis est délicieusement joli ; dans ma chambre à coucher, je reçois toujours les rayons de la lune ou ceux du soleil ; dans mon cabinet de travail, je trouve l'ombre et la chaleur. Mes propriétaires sont bons et complaisants, ils m'aiment bien, ils m'envoient quelquefois du bœuf entouré de riz, qu'ici, comme dans toutes les petites villes, on fait mieux qu'à Leipzig
Embrasse-les tous, et écris-moi encore une fois en Tan 1829, sans quoi je serai méchant en i83o, et ce serait fâcheux. Adieu, et qu'il ne tombe plus une
CO LETTPES CHOISIES
larme de tes yeux, lorsque tu penses à moi — Réserveles pour le jour où nous nous reverrons !
Robert.
A Jules Schumann, à Zwickau
Heidelberg, n février i83o.
Tout se réunit aujourd'hui pour me réjouir, cher et bon Jules. Quel bonheur m'ont apporté vos lettres, toutes brillantes de bonne humeur et de résignation ! Et, de plus, le ciel est aujourd'hui devenu d'un bleu si doux qu'il me rappelle les yeux d'Emilie. Vous autres gens du Nord, vous ne pouvez pas vous imaginer la douceur printanière qui se fait déjà sentir ici. Toutes les rues sont nettes, débarrassées des neiges, les montagnes sont verdoyantes et sans nuages, le Neckar coule de nouveau avec majesté — en un mol, aujourd'hui est un jour de délices. Depuis trois jours, le Rhin court librement — ce fut une bataille de géants superbe à voir : il y a moins d'une semaine nous avions ici de 18 à 20 degrés; aujourd'hui, à peine deux. Oh ! que le printemps, de ses ailes roses, riches de bénédictions, aille toucher vos cœurs, et s'il vous survient un beau et chaud vent d'ouest, vous apportant le dégel, pensez à moi et à lui, comme à un souhait d'amour que j'ai fait pour vous ! Je voudrais aujourd'hui que nous fussions assis tous les deux près du poêle, nous bavarderions ensemble sans fin !
Il y eut ici de nombreuses courses de traîneaux ; on ne voit pas, chez nous, de fêtes analogues. Chaque corporation — il y en a sept à huit ; (je fais partie de
la Saxo-Borussia, moi, pauvre petite étoile vacillante) — organise sa propre fête : les Hanséatiques, par exemple, attachèrent des barques et des vaisseaux sur leurs traîneaux. Tout cela, admirablement décoré et reproduisant une véritable flotte, traînée soit par des cavaliers, soit par des chevaux : les hommes étaient habillés en matelots. Une autre corporation représenta une noce villageoise, je remplissais le rôle de la mère de la mariée et, d'après les comptes-rendus de toutes les dames de Heidelberg, je fis très bonne contenance. Un bal donné par les Saxons et les Prussiens réunis, fit un trou terrible à ma bourse ; je ne te cacherai pas qu'il m'a coûté 35 florins! N'y pas prendre part, m'était impossible. Je glisse, dans ma lettre, une carte d'invitation pour toi et ton Emilie, bien que le bal soit plongé depuis longtemps dans le sommeil et l'oubli : ce signe tangible pourra vous donner une idée des plaisirs du Carnaval à Mannheim. — Tu croiras à peine — d'ailleurs, d'après ma lettre, tu dois manquer de notions sur beaucoup de choses, car j'ai écrit au moins quatre fois : « tu n'as aucune idée de ! !... » — Enfin, tu croiras à peine comme — sans vanité, — je suis généralement et franchement aimé, consulté et respecté à Heidelberg. J'y suis désigné par 1 epithète « le favori du public à Heidelberg ». Le point de départ fut, tout simplement, un concert dans lequel je jouai les Variations alexandriennes de Moschelès. Les bravos et les bis furent infinis, et je faillis être étouffé par la chaleur et l'émotion : la Grande-Duchesse applaudit d'une façon ostensible. J'avais travaillé cette œuvre pendant huit semaines, et je l'avais bien jouée, en étant très pénétré. — Là ! voilà qui s'appelle se
glorifier soi-même ! Depuis ce temps-là, il y a vraiment ici un mouvement musical ; la musique est devenue de bon ton. Malheureusement je suis pris, presque tous les soirs, par des réceptions ou des bals ; chaque vendredi, je vais chez le professeur Thibaut ; chaque mardi, chez le professeur Mittermayer ; le jeudi, dans un cercle brillant de dames anglaises ; lundi, j'ai une séance musicale ; samedi, je vais chez la Grande-Duchesse
Lettre non terminée.
Extrait d'une lettre à sa mère
Heidelberg, 24 février i83o.
Thibaut est un homme splendide, divin, chez qui je passe les heures de ma vie les plus riches en jouissances. Quand il fait chanter chez lui un Oratorio de Haendel, (il réunit chaque jeudi environ 70 choristes) qu'il l'accompagne au piano avec enthousiasme, et qu'à la fin, deux grosses larmes coulent de ses beaux grands yeux, au-dessus desquels se dresse une chevelure blanche comme de l'argent, et que, dans la sérénité de l'extase, il vient à moi et me serre la main, sans qu'un mot puisse sortir de son cœur pur et trop ému, je me demande souvent, comment moi, va-nupieds, je suis admis à l'honneur d'être reçu comme auditeur dans cette maison sacrée ! Tu ne peux avoir qu'une faible idée de son esprit, de sa compréhension, de son expression, de son goût si pur, de son ama-
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bilité, de son éloquence prodigieuse, de son aménité envers tous
Tu vois d'après tout cela, chère mère, que mon séjour à Heidelberg est agréable, noble, calme et varié, et qu'une prolongation de toutes ces épithètes ne pourrait que les faire monter en grade. Cela m'amène à tavouer ce qui fut la cause de mon long et craintif silence. La lettre de Jules y contribua aussi ; il m'a écrit: « En aucun cas, tu ne viendras ici à Pâques, tu dois rester à Heidelberg au moins jusqu'à la Saint- Michel ; ce ne serait vraiment pas la peine de faire ce voyage assez long, uniquement pour suivre quelques mois de cours. Dis-toi bien, avant de te décider à quitter Heidelberg que quand tu en seras sorti, tu n'y reviendras pas de sitôt. Tu apprends, en tous cas, plus de jurisprudence, et d'une façon plus agréable, à Heidelberg, qu'auprès de ces pauvres jurisconsultes de Leipzig ! » Ainsi m'écrit le bon Jules, à qui je serre fraternellement la main pour sa lettre très affectueuse, tout comme à Emilie pour ses délicieuses phrases françaises. Je vais donc, en quelques mots brefs, formuler une demande fondée sur des raisons bien étudiées : m'en voudrais-tu si je transformais notre séparation, qui doit durer encore un an, en un an et demi ? Avant tout, je réclame une prompte réponse, la plus rapide possible, car j'escompte déjà en silence, depuis quatre semaines, ton acquiescement à ce plan, et si je devais partir d'ici, j'aurais peu de temps, et beaucoup, beaucoup à faire, à préparer et à payer. La seule chose qui s'opposerait à mon plus long séjour à Heidelberg est l'éternelle et écœurante question d'argent, car cela doublerait la somme déjà dépensée, Et pourtant je me
demande, — alors que je suis dans ma plus belle jeunesse, que je puis espérer ici de nobles moments de jouissances exquises, que j'ai pour amis des hommes parfaits et très capables — si je dois, pour deux cents florins, renoncer à ma situation présente et à de si heureuses espérances !
Je te parle sérieusement d'une chose vraiment sérieuse: donne-moi, bonne mère, ton avis, sans redouter de ma part aucune opposition. Quelque grand que soit mon désir de vous revoir bientôt, je ne sais pourtant pas si une plus longue séparation n'exalte et ne transfigure pas mes plus tendres sentiments : le véritable amour réside moins dans sa forme concrète que dans l'esprit et la pensée. Voulez-vous apprendre à bien aimer un homme, expédiez-le à l'étranger pour dix ans, et vous verrez, à son retour, comme votre cœur éprouvera un amour pur et éclairé ?
Donc, chère maman, écris-moi ou fais-moi écrire, donne-moi ton assentiment naturel, et la bague de fiançailles qui m attache à Heidelberg ne sera pas, cette fois-ci, une chaîne de regrets. Tu me dis joliment que je renferme en moi un capital qui me rapportera des rentes, ; je l'ai déjà souvent pensé : Aucune des paroles ou des exhortations que tu m'adresses — rarement et d'une façon si tendre ! — ne manque d'écho dans mon cœur. Aussi, compte sur moi.
Avec Rosen je vis intimement, comme avec un frère ; je t'ai déjà dépeint son caractère : c'est un des étudiants les plus aimés et les plus connus de tout Heidelberg. En dehors de lui, j'en ai encore trouvé un qui me connaît à fond et qui apprécie mon être moral — c'est un Italien, nommé Weber, né à Trieste, où
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son père est général du gouvernement monarchique autrichien. Nous nous entendons royalement sur Pétrarque et sur l'Arioste... sans compter qu'il chante comme un dieu, et que, noblement, il ouvre son cœur au monde entier. C'est un Italien devenu calme, clair et brillant comme une mer profonde, légèrement agitée ; de plus, c'est le moins égoïste que j'aie rencontré et le premier chez qui j'aie remarqué une répartition si également harmonieuse de toutes les forces de l'esprit, qu'il semble toujours aimer avec la tête et penser avec le cœur, Il est tellement modeste, que si je lui lisais cet éloge, il ne m'en aimerait pas davantage.
En plus de plusieurs centaines de connaissances que je désigne, dans mon répertoire, sous le nom 'de « frères Smollis » (ici tous les étudiants se vouvoient ce qui leur donne un air distingué), je te nommerai comme étant d'une certaine intimité avec moi : Anderson, de Hambourg, qui, bien qu'il soit potentat dans le groupe prussien, n'use pas avec moi de ses façons d'étudiant; ensuite Lemke, de Dantzig (bon garçon) et, de préférence, le jeune Zachariä, fils du jurisconsulte. Je connais aussi les fils du professeur Krug, de Leipzig, et je les aime bien.
Arrivons à quelque chose de plus pénible, ma bourse ! elle est en piteux état, et je dois à Dieu et au diable. Je voudrais pouvoir te montrer dans les originaux les notes du tailleur et du bottier. Le tailleur a déjà reçu de moi, depuis Pâques, quatre-vingt-dix florins, et je lui en dois encore cinquante-cinq. Le manteau coûte 85 florins, deux paires de culottes noires, 36 florins. De plus j'ai dû faire modifier l'habit
q6 lettres choisies
bleu et la redingote noire ; j'ai eu besoin de pantalons de voyage et de gilets ; je ne parle pas des autres améliorations. Vis-à-vis du bottier, ma situation n'est pas meilleure : une paire de souliers de montagne s'égare parmi des pairesde bottines, unepaire de souliers ordinaires, parmi des bottes réparées — c'est à en pleurer! — En plus de cela, je mange, je bois, je joue du piano, je fume, je vais — quoique rarement — à Mannheim, je suis les cours, j'ai besoin de livres et de partitions ; tout cela coûte beaucoup, beaucoup d'argent. Les maudits bals masqués de famille, les pourboires, l'abonnement au Muséum et les cigares — oh ! ces cigares ! ! — l'accordeur de piano — la blanchisseuse — le décrotteur — l'éclairage — le savon — les chers amis qui demandent quelquefois un malheureux verre de bière — le gardien du Muséum qui m'apporte les journaux — non, il y aurait de quoi me plonger dans le désespoir, si ce n'était déjà fait !
Depuis quatre lourdes semaines, je n'ai pas un kreutzer dans ma poche ! les signes mystérieux, les avertissements du regard ne me manquent pas ; un seul, parmi mes créanciers, cependant, m'a directement, mais courtoisement, fait une réclamation (les étudiants disent sommé, ce qui est significatif). Je ne voudrais pas te dire tout cela, mais je veux être franc avec toi : je ne sais rien te taire ; je te dirais même le nom de la femme que j'aime, si elle existait ! Connais-moi donc et ne m'en aime pas moins, ma chère maman.
On fait ma miniature ; si elle est réussie, je te l'enverrai. Le beau manteau cramoisi qui a coûté 85 florins y figure — De temps en temps, une poésie voit le
jour; si cela te fait plaisir, je t'en enverrai aussi. — Comment vas-tu, chère maman ? Le printemps rend gai — l'es-tu ? Ecris-moi bientôt, bientôt, bientôt — Comment va la délicieuse Emilie ? Et les enfants de Rosalie ? Embrasse-les tous tendrement — Minuit trois quarts sonnent: je n'ai pas sommeil, ne m'étant jamais couché à Heidelberg avant une heure ; mais je vais marcher de long en large dans ma chambre. Le monde est en repos — le Neckar murmure doucement, et ma lampe ne donne plus qu'une faible lueur. Fais de beaux-rêves en pensant à moi. Bonne nuit.
Robert.
Puis-je faire, à Pâques, un voyage de quatre semaines ? J'aimerais aller à Londres, le frère de Rosen m'ayant invité avec insistance. On y va d'ici, en trois jours et demi. Pendant les quatre autres semaines de vacances, je veux étudier tranquillement et passer le printemps à rêver dans les ruines du château. — Thibaut et Zachariä approuvent l'entreprise de Charles et l'encouragent. Dors bien.
A Charles Schumann, à Schneeberg
Heidelberg, 3 juin i83o.
Mon « Bookseller » Charles chéri, quelle correspondance enflammée nous avons échangée cette année ! Une lettre chassait l'autre ! Avons nous assez parlé de Forcellini et de la pocket-édition des auteurs anglais éminents, etc.. ? En un mot, pardonne-moi mon silence, comme j'excuse le tien — Avant tout, mon re-
merciement à Rosalie, du fond du cœur, pour la bourse que m'a apportée Theichmann. La bourse et son porteur me furent aussi agréables qu'inattendus. Depuis le quart d'une année, je n'avais ni lu, ni entendu un mot venant de Saxe ; depuis six ou sept semaines, j'ai adressé de longues lettres à maman et à Edouard, mais je n'ai encore aucune réponse. Heidelberg est-il au bout du monde, pour que vous m'écriviez si peu et, parmi vous sept, n'en est-il donc pas un qui puisse le faire, et dois-je faire l'effort de m'adresser chaque fois à chacun des sept en particulier ? Theichmann, personnifiant le foyer natal, transforma rapidement le tableau présent de la vie en un petit accès de nostalgie!
— Après une pause :
Montrés cher Charles, tout est beau ici, mais les dettes sont là, et la bourse de Rosalie n'a malheureusement encore renfermé aucun kreutzer! Leté est superbe. Chaque matin, je me lève à quatre heures, par un ciel bleu adorable — jusqu'à huit heures, je travaille les Pandectes et le droit privé ; de huit à dix, je joue du piano ; de dix heures à midi, je vais chez Thibaut et Mittermayer; de midi à deux heures, promenades par la ville et dans les restaurants; de deux à quatre, chez Zachariä et Johannsen ; alors, je vais au Château, ou au Rhin, ou dans mes chères montagnes ; tel est le résumé de ma vie.
— Après une pause plus longue encore, je reprends courage 1 Cher frère ! Si cela t'est possible, je te conjure de m 'envoyer, par la première occasion, une lettre de change dont je laisse à ta générosité bien connue le soin de fixer le montant. Souviens-toi que si j'avais continué ma vie à Leipzig, c'est toi qui aurais
la charge de me rendre agréables la St-Michel, la Noël et Pâques — chaque fois pendant huit jours — et que je n'aurais pas manqué de compter sur toi pour le déjeuner, le vin, les cigares, le Champagne et le billard. Sérieusement, pense que depuis hier, mon troisième terme de i5o florins est entre les mains d'un prêteur pour étudiants, et que je n'ai que jusqu'au 1 8 juin, pour m'en procurer le montant ; penseaux cours qui, ce semestre-ci, me coûtent 5o florins, plus une répétition particulière chez le professeur Johannsen, pour laquelle, seule, je dois payer 80 florins. ! Je te supplie de penser que, depuis plusieurs hivers, j'ai pris des leçons de français, d'italien, d'anglais et d'espagnol, et enfin, considère le tailleur, le bottier, la blanchisseuse, le piano, les damnés cigares, et mon propre estomac, si modestes que soient ses prétentions ! Il y a déjà quatre semaines que je veux écrire tout cela, mais, pour dire vrai, j'en étais humilié, et cette lettre, si agréable qu'elle puisse te paraître, m'est pénible. Donc, le meilleur des Charles, une petite lettre de change, une petite lettre de change ! Si tu peux le faire, il n'est pas besoin d'en parler à maman. Elle m'a, depuis très longtemps, promis de m'envoyer des ducats, mais autant en emporte le vent! — Pour ton anniversaire, je t'adresse mes présents habituels — des vœux pour toi et les tiens — mais n'oublie pas le 16 juin ! J'embrasse Rosalie, ses enfants et toi, de tout mon cœur. Adieu, mon cher Charles, cette lettre ne vaut rien, mais l'intention est bonne.
Ton Robert.
Theichmann est enchanté de Heidelberg et n'écrira pas de sitôt ; il vous dit mille choses. Presto adieu.
A sa mère
Heidelberg, ier juillet i83o.
4 h. du matin.
Très chère mère, aucune des joies de l'un ne doit coûter une larme à l'autre ; je cache à la mère celles du fils. C'est pour cela que, pendant que j'étais ici dans tout l'éclat du printemps, j'ai si peu écrit! N'astu donc pas reçu ma dernière lettre ? En ce cas, il faut que je soulève de nouveau le voile qui couvre les ténèbres du passé, d'autant plus que ce voile est mince, flottant et divinement léger
Ce beau printemps, dont, généralement, on jouit mieux qu on ne peut le dépeindre, n'a été interrompu par rien, si ce n'est, de temps en temps, par un beau coucher de soleil ou par le doux chant du rossignol ou par une fleur naissante. Mon existence a été tellement poétique et éthérée, que je n'ai pas eu le courage de la troubler par des effusions épistolaires. C'est là mon excuse et la meilleure description que je puisse t'en faire.
Si tu étais avec moi, je garderais le silence et me contenterais de te regarder dans les yeux, quand la nature s'y reflète, ou quand tu as autour de toi des gens qui te pressent la main avec affection, comme le feraient Rosen et Weber. Ma vie est maintenant plus calme et plus solitaire : Weber est parti, il y a sept semaines, pour l'Italie, et Rosen, il y a quatre jours, pour aller dans son pays ; leurs images sont accrochées au-dessus de mon bureau et me jettent un regard affectueux.
Le printemps m'a fait rentrer plus étroitement en moi-même et m'a enseigné à apprécier la valeur du temps qu'on se plaît si souvent à gaspiller. C'est ainsi que, réciproquement, les hommes jouent avec le temps, et le temps avec les hommes.
Si tu désires un petit tableau de l'emploi de ma vie, je te le donnerai volontiers. Il n'y a que la jurisprudence qui jette un léger froid sur mes matinées ; à part cela, tout brille et resplendit aux rayons du soleil, comme les jeunes et fraîches gouttes de rosée sur les fleurs. La divine jeunesse ne subit pas l'influence de l'âge, mais bien celle du cœur, et les hommes, dignes de ce nom, sont éternellement jeunes, comme toi et comme les poètes. Mon idylle est simple, elle se partage entre la musique, la jurisprudence et la poésie. Celle-ci devrait toujours embellir la vie pratique, comme l'or pur et brillant sertit et fait resplendir les feux du diamant.
Je me lève de bonne heure et, jusqu'au soir, (que je réserve aux humains et à la nature), je me livre à des travaux variés : droit, musique, cours, leçons, etc.. Que par-ci par-là, je ne sois pas un homme pratique, ce n'est la faute de personne ; c'est le ciel lui-même qui m'a donné une imagination, grâce à laquelle je puis débrouiller et colorer les sombres étoiles de l'avenir. Crois-tu vraiment que je sois organisé pour devenir un grand jurisconsulte ? Il ne me manque pour cela ni bonne volonté, ni zèle, mais si je ne vais jamais plus loin que n'importe quel autre, ce n'est pas de ma faute : cela tient aux circonstances et peut-être, à mon cœur qui n'a jamais volontiers parlé latin. Le hasard seul — que Dieu le veuille ! —
pourra soulever le voile épais qui pèse sur mon avenir. Par exemple, Thibaut ne me pousse pas vers la jurisprudence, « parce que — dit-il — le ciel ne m'a pas fait naître pour être fonctionnaire, » et que toutes les capacités pour lesquelles nous sommes créés sont des dons qui nous viennent tout droit du ciel. Un jurisconsulte machinal, travaillant sans goût spécial pour son métier, l'exerce mal. Cela, c'est mon opinion, je ne peux te le dissimuler, mais ne te tourmente pas à me chercher des plans pour ma vie, j en ai une collection, pour le cas où les uns et les autres viendraient à échouer
J'ai décidé, lorsque j'ai commencé cette lettre, de l'écrire rapidement, brièvement et de te l'expédier sans tarder, mais la prochaine s'allongera indéfiniment et dépassera toutes les lettres que tu as pu jamais recevoir. Sois indulgente pour ces lignes ailées, tracées à la hâte, chère maman, et réponds-moi bientôt pour que notre correspondance reprenne son ancienne allure galopante. Un échange de lettres languissantes ou interrompues ne vaut rien ; je le reconnais, bien que je sois le seul coupable. Que ta vie soit belle et douce
comme la mienne ! Adieu.
Robert Schumann.
Salue tous ceux que tu aimes.
A la même
Heidelberg, 3o juillet. 5 heures.
Bonjour, maman! Comment puis-je te décrire la félicité dont je jouis en ce moment ! L'alcool brûle et
grésille dans la machine à café ; le ciel est si pur et si doré qu'on voudrait lembrasser ! Le matin, frais et sobre, fait son apparition — Et devant moi, j'ai ta lettre qui renferme un trésor de sentiments, d'intelligence et de vertu — mon cigare aussi a un parfum délicieux ! — en un mot, le monde est très beau, à certaines heures, je veux dire l'homme, lorsqu'il a l'habitude de se lever de bon matin.
Les rayons du soleil et le ciel bleu ne suffisent pas à embellir ici ma vie ; Cicéron, c'est-à-dire Rosen, me fait défaut. Deux autres de mes meilleures relations, deux frères poméraniens, sont aussi partis pour l'Italie depuis deux jours, et je suis souvent tout seul, autrement dit très heureux ou très malheureux, selon la disposition du moment, Tout jeune homme préfère la vie sans femme aimée, à la vie sans un ami, et pourtant, lorsque je pense à moi-même, je me ranime.Toute ma vie a été une lutte de vingt années entre la poésie et la prose représentées par la musique et le droit. Dans la vie pratique, aussi bien que dans l'art, j'ai eu pour soutien l'idéal le plus élevé. Cet idéal consistait justement en un travail pratique et en l'espérance de lutter avec succès dans une vaste sphère d'activité. Mais en somme, que sont, en Saxe, les espérances d'avenir pour un roturier sans grandes protections, ni grande fortune, n'ayant ni l'amour invétéré de la mendicité juridique, ni de la lutte indispensable pour gagner quelques pfennigs ? — A Leipzig, j'ai vécu sans me préoccuper d'un plan d'avenir, j'ai rêvé, je me suis promené, et, en résumé, je n'ai pas songé à assembler quelques idées justes. Ici, j'ai travaillé davantage, mais partout, j'ai toujours été de plus en plus intime-
ment attiré par l'art. Je suis maintenant arrivé à un carrefour, et je m'effraie de la question : où aller? Si je suis mon génie, il me conduira vers l'art, et c'est, je le crois, mon droit chemin. Mais sincèrement — ne prends pas en mauvaise part ce que je t'écris tendrement — il m'a toujours semblé que tu me barrais ce chemin par de bonnes raisons maternelles que je comprenais aussi : toi et moi, nous nous préoccupions de l'avenir douteux et du pain quotidien incertain. Et puis ensuite? Peut-il exister, pour un homme, de plus grands soucis qu'un avenir malheureux, plat et sans issue, qu'il a lui-même édifié ? D'autre part, il n'est pas facile de choisir une direction tout à fait opposée à la première éducation reçue ; cela demande beaucoup de patience, de confiance, et un prompt développement. Je suis encore dans la jeunesse de l'imagination, qui peut cultiver et ennoblir l'art ; je suis arrivé à la certitude que, par un travail patient, et guidé par un bon professeur, je serais, d'ici à six ans, capable de me mesurer avec n'importe quel virtuose, tout le piano n'étant que du mécanisme et de la dextérité. De temps en temps, j'ai de l'imagination, et les aptitudes créatrices se développeraient peut-être chez moi. — Maintenant, voici la question : choisir Tun ou l'autre — car un seul doit suffire, pour faire de la vie quelque chose de grand et de juste; aussi ne puis-je me donner que cette réponse : « entreprends quelque chose d'honnête et de régulier, et tu arriveras au but par le calme et la fermeté ».
A cette lutte, ma bonne mère,, je suis plus résolu que jamais, parfois téméraire et confiant dans ma force et ma volonté, parfois aussi, inquiet, lorsque je
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pense à la longue route que je pourrais déjà avoir derrière moi et que j'ai encore à parcourir — En ce qui concerne Thibaut, il y a longtemps qu'il m'indique l'art comme devant être mon but. J'aimerais que tu lui écrives une lettre, cela lui ferait plaisir ; il est parti pour Bonn, depuis quelque temps, je ne puis donc pas m'en entretenir avec lui. Si je continuais le droit, il faudrait absolument que je passe encore un hiver ici, afin d'écouter, chez Thibaut, les Pandectes, ainsi que doit le faire tout étudiant. Si je reste fidèle à la musique, il faut, sans contredit, que je quitte Heidelberg, pour retourner à Leipzig. Là, je retrouverai Wieck, dans lequel j'ai pleine confiance, qui me connaît et peut juger de mes forces : il achèverait de me perfectionner. Plus tard, il me faudrait passer un an à Vienne et, si cela était possible, chez Moschelès. Maintenant, ma chère mère, une prière que tu m'accorderas peut-être : Ecris toi-même à Wieck, à Leipzig, et demande-lui de te dire, sans détour, ce qu'il pense de moi et de mon plan, afin que je puisse hâter mon départ de Heidelberg, quelque pénible qu'il me soit de dire adieu à cette ville, où j'abandonne tant de rêves enchanteurs et une nature semblable au Paradis ! Si cela te plaît, glisse cette lettre dans celle que tu écriras à Wieck : en tous cas que la question soit tranchée pour la St-Michel, et alors, dispos et fort, et sans larmes, j'entrerai dans ma nouvelle vie.
Tu comprendras que cette lettre est la plus importante que j'aie jamais écrite et que j'écrirai jamais. Donc, examine ma prière, sans m'en savoir mauvais gré, et réponds-moi très vite; il n'y a pas de temps à perdre.
IOÔ LETTRES CHOISIES
Adieu, ma chère maman, ne redoute rien. Le ciel vient toujours en aide à celui qui s'aide lui-même. Ton fils qui t'aime profondément.
Robert.
A Frédéric Wieck
Heidelberg, 21 août i83o.
Mon très honoré Professeur, Il s'est écoulé un assez long temps avant §que mes idées en ébullition se soient calmées. Ne demandez pas combien, à la réception de lalettrede Zwickau, je fus bouleversé. Je commence seulement à m'en remettre. Mon premier sentiment fut tout courage et résolution, et un jeune homme radieux apparaissait, les yeux tournés vers l'Est
Je reste donc fidèle à l'art, je ne l'abandonnerai pas ; je peux et je dois le faire. Je dis adieu sans regret à une science que je n'aime pas, que j'estime à peine, mais je ne regarde pas sans crainte la longue route qui conduit au but que j'ai choisi. Croyez-moi, je suis modeste, j'ai beaucoup de raisons pour l'être, mais je suis courageux, patient, plein de confiance et malléable. J'ai foi en vous, et je me donne à vous tout entier, prenezmoi comme je suis, et montrez-vous toujours patient envers moi. Aucun blâme ne me découragera, aucun éloge ne me rendra paresseux. De nombreuses douches de froide théorie ne me feront aucun mal, et je les supporterai sans faire la grimace. J'ai parcouru avec une tranquille attention vos cinq « mais », et j'ai
DE ROBERT SCHUMANN lOJ
examiné si je suis en état de leur donner satisfaction. Mon intelligence et mon sentiment ont répondu chaque fois : « mais naturellement ! »
Donc prenez-moi par la main et conduisez-moi. Je vous suivrai où vous irez, et je ne retirerai jamais le bandeau de mes yeux pour ne pas être aveuglé par un trop grand éclat. Je voudrais que vous pussiez voir dans mon âme, elle est entièrement calme.
Croyez-moi, je veux mériter d'être appelé votre élève ! Ah ! très honoré maître, pourquoi est-on parfois si heureux dans ce monde ? Je le sais
A sa mère
Heidelberg, 22 août i83o.
Chère mère vénérée,
Quelle belle journée fut le 19 août qui m'a apporté vos lettres ! Tout mon être moral s'est épanoui, et j'ai enfin fixé le choix de mon avenir, en me décidant à gravir le chemin qui monte vers mon idéal. Ce choix ne me fut pas difficile, malgré l'immensité du pas d'où dépendent toute ma vie future, ma gloire, mon bonheur et peut-être le vôtre !
Crois-moi : je sais combien ton cœur me juge avec amour — aussi tes hésitations m'ont-elles peut-être pénétré plus profondément que jamais. Mais sois persuadée aussi, qu'à partir de ce jour, tout mon passé s'est évanoui pour moi, et qu'une forte résolution a fixé mon avenir.
Je peux interroger mon cœur comme ma tête ; mes sentiments, mon intelligence, mon passé, mon présent, mon avenir, mes forces, mes espérances, mes perspectives, tout, depuis ma première enfance, m'a dirigé vers l'Art. Interroge toi-même toute ma vie, mon enfance, mon adolescence, ma jeunesse, et réponds franchement : où mon génie m'a-t-il toujours et toujours entraîné ? Pense à la grande intelligence de notre bon père qui comprit ma jeune nature et me désigna pour l'art et la musique. — N'écris-tu pas dans ton avantdernière lettre que je tiens également à la poésie, à la nature et à la musique, etc. ? Ne résiste pas à la nature et au génie ; ils pourraient s'en irriter et s'éloigner pour toujours !
Et maintenant, admets que — ce qui serait me déjuger — je continue à apprendre une science que je n'aime pas, que j estime à peine — Mère! Qu'aurais-je alors comme perspective, comme centre d'activité ? Quelle vie pourrais-je attendre ? A quels hommes aurais-je affaire jusqu'à ma mort ? La Saxe est-elle un pays où des services civils puissent être appréciés ? Ne sais-tu pas quel est chez nous la valeur d'un « de » ! — Mes occupations, ne se borneraient-elles pas fatalement à un éternel défilé de querelles et de procès de quatre sous, et aurais-je affaire à d'autres hommes qu'à des forçats et à des gueux ? Si je réussis, que puis-je espérer ? une première place dans une petite ville de province de trois mille habitants, et six cent thalers de traitement! Mère, descends dans ton cœur, et dans le mien, et demande-toi sérieusement si cette mortelle uniformité peut se supporter durant toute une existence ? Et si tu peux penser à me voir, de-
puis sept heures du matin jusqu'à sept heures du soir, assis dans une étude, entouré|des mêmes éternels compliments ! — Quoi ! Dieu m'aurait donné assez de force et d'imagination pour que je puisse embellir ma vie et la rendre plus agréable, et j'hésiterais dans mon choix ! Je gaspillerais tous ces dons !
Permets-moi d'établir un parallèle: — (d'abord, aie pleine confiance en Wieck, il le mérite). L'Art dit : « En travaillant beaucoup, tu peux arriver au but en trois années » — Le Droit répond : « En trois ans, tu pourras peut-être atteindre le grade de surnuméraire et gagner 16 groschen par an ! » — L'Art continue : « je suis libre comme le ciel, le monde entier est mon domaine » — Le Droit hausse les épaules et dit : « je suis en éternelle subordination devant le ministre, toujours orné de manchettes et chapeau bas. — L'Art poursuit : « La Beauté est ma demeure , le cœur est mon univers et ma création. Je suis libre et infini, je crée, je suis immortel, etc., etc. »
Ces discours n'effleurent aucun autre intérêt vulgaire que : lequel des deux est préférable au point de vue pécuniaire? La réponse se comprend d'ellemême.
Mère bien aimée, je ne peux t'exprimer que faiblement et avec rapidité, mes pensées les plus profondément refléchies : je voudrais t'avoir près de moi, et que tu puisses lire dans mon cœur — Tu me dirais : «Suis ta nouvelle route avec courage, zèle et confiance et tu ne peux échouer». Donnez-moi seulement votre appui et votre amour, mes bien aimés, et laissez-moi persévérer en paix. En vérité, je vous le dis, vous et
moi, nous pouvons maintenant envisager l'avenir avec des yeux rassurés et plus résolus qu'auparavant.
La proposition d'Edouard est bonne et affectueuse, et pourtant je ne l'accepte pas — car (d'après moi) dans six mois, elle se trouverait encore plus perdue dans l'Art que dans le Droit.
Celle de Wieck est bonne ! il dit : « Robert travaillera avec moi pendant six mois ». Bon ! il prononce un jugement favorable, mais il n'est pas suffisamment assuré de ma future marche en avant vers la célébrité. Si, au bout de ces six mois, il lui reste encore le moindre doute, rien ne sera perdu pour cela ; je puis étudier une année de plus ; il n'y a encore que quatre ans que je travaille ! Encore autre chose, mère chérie! Prie instamment mes frères de m'envoyer, si cela leur est possible, une lettre de change, pour que je m'acquitte envers Rudel. Je ne pourrai pas non plus quitter Heidelberg, sans avoir entièrement payé les cours, mon loyer, la location du piano à queue, et sans avoir soldé la note de mon tailleur : ce dernier me préoccupe surtout, et me tourmente horriblement. Comme la prolongation de mon séjour à Heidelberg ne pourrait plus m'être profitable et pourrait même devenir nuisible, il faut agir rapidement ; chaque moment perdu est irréparable.
Donc, adieu, mère chérie, et vous tous, chers autres. Cette lettre est la dernière que j'écris du bel Heidelberg ; considérez-moi dorénavant comme préférant une heureuse pauvreté dans l'Art à une pauvreté malh eureuse dans le Droit. L'avenir est un grand mot —
R. Schumann.
A la même
Wesel (près de la frontière hollandaise), 27 septembre i83o.
Ma bien chère maman, très à la hâte, je t'écris deux lignes, afin que vous sachiez où je suis et ce qu'il advient de moi.
Le 24, de bo^ matin, j ai pris congé d'Heidelberg. A ce moment qui me séparait de nombre d'hommes que je ne reverrai peut-être jamais, la ville était enfouie, comme mon cœur, dans un épais brouillard. Résolu à me renfermer hermétiquement, comme dans un cocon, je ne penserai plus, pendant les trois prochaines années, qu'à ce rêve que m'a procuré ma rapide excursion à travers les campagnes fleuries du Rhin.
Le 24, je me rendis à Mayence, par le bateau à vapeur, en compagnie de vingt ou trente Anglais et Anglaises; le 25, le nombre des Anglais s'étend jusqu'à cinquante ; — si je me marie jamais, ce sera avec une Anglaise ! — Je passai à Cologne, le samedi 25, mais j'y fus triste et inquiet : les vagues du Rhin m'avaient rendu mélancolique et dénigrant. Hier, je vins ici et, en un clin d'œil, la vie changea pour moi : je retrouvai les habitudes des Allemands du Nord. Je me promenai une fois encore sur les bords du Rhin, et pris congé de ses flots d'émeraude dont je retrouverai peut-être un jour le reflet en Amérique1. Wesel
1. En ce temps-là, Schumann pensait à choisir la carrière de virtuose.
est tout à fait hollandais, aimable et propre ; chaque maison a, devant sa porte un petit jardin. — On entre tout droit dans les chambres sans vestibule : des bancs devant les maisons, et les enfants jouent là, comme à Zwickau. — Aujourd'hui, je pars pour Munster; après demain, j'espère être à Detmold, chez Rosen, avec qui je passerai un ou deux jours; de là, directement à Cassel et à Leipzig. Je ne viendrai à Zwickau que pour la Noël. Rudel l m'a écrit une lettre presque dure ; je la mérite en partie. Adieu, mère chérie, mon cœur est mort et vide, comme l'avenir. J'embrasse tendrement et mille fois tous les nôtres.
R. Schumann.
A la même
Leipzig, 25 octobre i83o.
Chère mère aimée,
J'aurais déjà écrit depuis longtemps, mais il me manquait littéralement pour cela une plume et du papier. Une quinzaine de jours passés à Leipzig, loin de mon foyer natal, m'avait plongé dans un découragement, une inquiétude et une paresse qui ne laissaient place à aucune pensée.
Si tu savais ce que tes lettres sont pour moi I la dernière surtout, dans laquelle je ne sais ce que je dois le plus admirer, de la tendresse de la mère ou de sa virilité. Dans le premier élan de ma joie, j'allai chez
i. Tuteur de Robert Schumann.
Wieck ! « Comme cette femme est supérieure à votre tuteur ! » me dit-il ; et en moi-même, j'en ajoutai encore bien plus long ! Sois toujours aussi bonne pour moi, ma mère chérie !
J'aurais beaucoup à te dire et à t'écrire sur ma paresse, sur mon état pitoyable, sur mon voyage, sur des éclairs de jeunesse qui, çà et là, me traversent le cœur, mais je réserve tout pour une prochaine longue lettre. Que notre correspondance s'épanouisse de nouveau, et il ne me manquera rien.
Avant tout, je veux te parler de mes fatales difficultés matérielles. J'ai absolument besoin d'une redingote et je pense que ce qu'il y a de mieux, est de la faire bleu foncé. Je ferais bien, je crois, de prendre le drap chez Rudel ; veux-tu t'en charger? Je te prie aussi de t'occuper du lit que j'avais autrefois à Leipzig — très pressé. — J'aimerais aussi avoir les tasses que Thérèse m'a données et que je crois être entre vos mains. Je serais reconnaissant à Jules de m'envoyer à l'occasion quelques plumes, de la cire à cacheter, du papier et d'autres ustensiles de même genre. L'après-midi, je confectionne volontiers un poétique café dans ma propre machine ; peux-tu m'envoyer, un jour, une bouteille de café moulu, du sucre, etc. ? Ton mot sur l'économie et la restriction des dépenses m'a été au cœur. J'ai déjà fait un bon début ; mon repas de midi me coûte quatre groschen, et celui du soir, encore moins. Sur la direction de ma vie, sur mes plans, sur mon séjour à Leipzig et mes séjours passés à Heidelberg, tu recevras prochainement de belles lettres très détaillées.
Ne m abandonne pas, ma bonne mère, et parle-moi
avec tendresse. J'ai grand besoin de douceur et de ménagements. Adieu de cœur.
Ton fils,
Robert.
Encore quelque chose ! veux-tu, à l'occasion, me renvoyer toutes les lettres que je t'ai écrites ? Je désirerais les avoir pour un travail qui me montrerait incidemment si ces trois semestres m'ont beaucoup changé. Je t'en prie. Je vous embrasse tous.
A la même
Leipzig, i5 novembre i83o.
Bonne mère, tes trois dernières lettres sont devant moi, sans que j'y aie répondu. D'abord, mes tendres remerciements pour tout — lit, linge, café, etc. — Ce dernier a été dégusté avec une simplicité idyllique. Flechsig se fait toujours envoyer, de Zwickau, du café en bouteille ; cette économie d épicier fait ma joie — c'est pourquoi je t'en ai parlé. Quant à la cire à cacheter, Jules a raison. Je n'avais pas réfléchi. En ce qui concerne les cigares, c'est toi qui as parfaitement raison, mais je crois fumer moins qu'autrefois. Je ne qualifierai pas, comme toi, cette habitude de passion ; depuis mon dernier voyage, je n'ai pas fumé plus de cinquante cigares, et je n'en ai éprouvé que peu de regrets. Je me suis d'ailleurs limité autant que faire se peut, mais je ne parviens pas à m'habituer à ne pas allumer deux chandelles le soir. J'ai déjà été voir Barth, mais je n'ai encore fait aucune visite du dimanche.
DE ROBERT SCHUMANN I l5
— Je serais capable parfois de tout sacrifier à une humeur écœurante et à une misanthropie indifférente !
— Le Docteur Carus voulait me présenter dans un nombre infini de familles. — « Ce serait bon pour votre carrière » — disait-il. Je le crois aussi et, pourtant, je n'y suis pas allé, et je sors peu de ma chambre. A la surface, je suis raide, sec, désagréable ; intérieurement, je ris beaucoup. Des anciens enthousiasmes de ma tête vagabonde, à peine reste-t-il quelques scories, et à Noël je n'apporterai aucune joie. Tu m'écris qu'après ma lettre qui t'a notifié mon ancienne résolution, toute prière t'était devenue impossible ». Est-ce vrai et possible? Jeté donnerais si peu de satisfaction ! Mais, par Dieu ! si j'avais continué le droit, je serais surnuméraire, et, d'ennui, je me suiciderais ! Autre chose. Il pourrait m arriver — que le ciel m'en préserve!
— de devenir aveugle, la musique serait alors mon unique sauveur. Ne t'effraie pas, c'est un médecin qui m'a dernièrement causé cette angoisse. En ce qui concerne mon argent, je te remercie beaucoup de ta communication, mais je l'ai promis à Charles, et je le lui donne de grand cœur. A demain la suite, je ne suis pas gai, ce soir.
Le 16 au soir.
Après avoir relu les lignes précédentes, je me suis demandé si je n'allais pas les jeter par la fenêtre ; je les continue, cependant, étant mieux disposé. Je commence donc par le plus important : J'irai entendre les les cours avec plaisir, et j'apporterai à Noël les certificats, mais réellement, je ne le fais qu'à cause des 40
Il6 LETTRES CHOISIES
florins l. Tu ne te doutes pas de ce que les cours des professeurs peuvent être nuls et pitoyables à Leipzig. Je crois avoir déjà écrit que les ânes pouvaient seuls en tirer quelque profit. Il me faut, par dessus tout, avoir de l'argent pour les payer, sinon, pas de certificat. Depuis quinze jours, je suis sans un sou vaillant; je dois 20 thalers à Wieck et 3o à Luhe, et je vis vraiment comme un chien.
Tu écris que je pourrais, n'importe où, me procurer ioo thalers, mais, au nom du ciel 1 où cela? Je ne connais personne, que des gens aussi misérables que moi. Avec l'autorisation d'Edouard, je me suis déjà adressé à Barth. Je ferais bien couper mes cheveux qui sont longs d'une aune, mais je n'ai pas un pfennig pour cela. — Depuis i5 jours/je porte des cravates blanches, parce que toutes mes cravates noires sont en loques ; les blanches seront demain dans le même état, et je serai réduit à sortir affublé comme un Tudesque ! J'écrirais volontiers quelques lettres à Heidelberg, mais je n'ai pas de quoi en payer le port. Que va-t-on penser de moi ?... Mon piano est horriblement faux, et je ne puis pas faire venir un accordeur. Je n'ai même pas de quoi me faire sauter la cervelle ! Voilà où j'en suis !... Ne te fâche donc pas si, parfois, dans un accès de lâche désespoir, je songe à m'en aller en Amérique ou à Twer, auprès de mon oncle où, par bonheur, sévit le choléra-morbus qui pourrait donner la chasse à ma malheureuse existence et lui faire quitter le monde en pleine carrière ! Il y a quelque chose de sérieux dans ce badinage ! Tu as dit dan^ une lettre
i. Bourse universitaire accordée par Zwickau.
précédente : « un mauvais arbre ne peut pas porter de bons fruits. » Sans doute, mais un bon arbre peut porter de mauvais fruits ! J'espère que grâce à Dieu, cela n'aura pas lieu.
Ma lumière éclaire mal, et je n'en ai pas d'autre. En hâte encore ceci : quand arrive le dernier terme des 40 florins? Si tu le peux, envoie-les moi en nature. Ensuite : je dois cette année, faire du service militaire, et j'ai besoin de mon acte de baptême ; je te prie instamment de me l'envoyer aussitôt que possible, puisque, malgré la faiblesse de mes yeux, on me trouve bon pour le service.
Ma chandelle se meurt. Quant à moi je suis et reste, même au-delà de toute mort,
Ton pauvre fils, Robert.
Leipzig, 28 novembre i83o.
Ma mère aimée, que puis-je t'offrir d'autre en ce jour que des souhaits indéterminés et des espérances en l'avenir pour toi et pour moi ? — Un orage vient de sévir sur ma vie — mais un arc-en-ciel en émerge avec sérénité, et les nuages se résolvent en quelques petites gouttes de pluie. Quoique la dernière année ait enterré un grand nombre de souhaits et de projets, je n'ose pas en souhaiter de meilleure, ni pour toi, ni pour moi.
Jette les douleurs derrière toi ; il en sortira de belles grandes et paisibles figures qui te salueront en souriant. C'est ainsi que Deucalion et Pyrrha jetèrent jadis, derrière eux, les pierres qui évoquèrent
de superbes Hellènes. Je me le dis souvent. — Pour me donner de nouveau à toi, je voudrais l'envoyer mon sosie en peinture, mais il n'est pas terminé : c'est lui qui a retardé ma lettre.
Souris-lui affectueusement, quand il t'arrivera. Et ne m'abandonne pas, ma bonne mère.
A la même
Leipzig, io décembre i83o.
Ma chère mère, je viens de constater que je ne possède, pour aller au bal de la fête du Jubilé, à Zwickau, ni pantalon, ni habit. Veux-tu choisir et m'envoyer, par retour du courrier, six aunes de beau drap noir, de façon à ce que tout puisse être fait à temps pour les vacances.
Mon portrait sera bientôt terminé. Je dois me procurer, avant de sortir d'ici, 5o ou 60 thalers. Luhe n'a plus d'argent, et je lui ai promis de le rembourser d'ici au 20. La pluie des ducats est un besoin universel! A part cela, tout n'irait pas trop mal, si, pour compléter mon malheur, je n'étais tombé, avant hier, monstrueusement amoureux ! Fasse le ciel que mon idéal ait 5o.ooo livres de rente !
Ton enfant qui t'aime de tout cœur, Robert.
A la même
Leipzig, 12 décembre i83o.
Chère bonne mère, ma lettre d'hier, finie très brusquement, doit être suivie d'une autre dans le même esprit
Les certificats arriveront après demain. Le petit Rascher voulait bien s'occuper de celui du semestre présent, mais il ne trouvait pas d'aide, et ni lui ni moi, nous ne possédions les huit groschen — je dis bien huit! — qu'il fallait payer. J y ajoute les autres certificats depuis 1828. Les cancans propagés dans le sacro-Zwickau tombent donc d'eux-mêmes, bien qu'en réalité, aller au collège n'ait jamais été ma plus grande passion. Et pour mieux glorifier ma sagesse, j'ajoute les certificats d'Heidelberg, que chaque honnête habitant de Zwickau pourra considérer avec stupéfaction.
Ensuite : pour le grand opéra, la chose est exacte : je suis tout feu, tout flammes, et je me débats tout le jour avec des motifs doux et fabuleux.
L'opéra s'appelle « Hamlet ». Mes pensées, tournées vers la gloire et l'immortalité, développent ma force et mon imagination... et le fonctionnaire s'enfuit, plein de frayeur! Le voyage de Zwickau interromprait ce flux — il est pourtant possible que je vienne, mais je n'en prends pas l'engagement formel. Ne t'effraie pas, si je t'apparais tout à coup comme une vision — je suis devenu infiniment pâle, laid, chétif, et toutes les dames de Zwickau s'étonneront et
me critiqueront. Mon portrait te fera comprendre ces paroles — il t'arrivera dans quelques jours, et tu te demanderas si c'est bien là ton Robert !
— Troisièmement : Kuntzsch m'a écrit une charmante lettre, ce dont je ne le croyais pas capable.
— Quatrièmement : la commission de la pendule doit-être faite avec la rapidité de 1 éclair ; pourtant, l'idée ne m'en plaît guère, elle ne renferme ni invention, ni esprit ; une montre rappelle toujours désagréablement l'âge et la fuite du temps. Toutefois, écris-moi à quelle date tombe le quatrième dimanche de l'Avent, pour que cela soit prêt en temps utile : j'ai été de tous temps un déplorable calendrier.
— Cinquièmement: envoie-moi le drap. Il est absolument impossible que je vienne, n'ayant que deux habits d'artiste tout râpés, d'une coupe géniale, mais peu soignés et peu faits pour figurer dans un bal.
— Sixièmement
— Neuvièmement : je vais à la prochaine Saint- Michel, trouver Hummel à Weimar, sous le malin prétexte de m'intituier son élève. Tu abandonnes Zwickau,, et tu restes avec moi dans ce délicieux Weimar, si rempli de grandioses souvenirs. . . .
Dixièmement : je suis monté à un diapason inaccoutumé, libre, léger et divin ; je nage dans le pur éther de sentiments intimes et profonds ; je ne suis pas tombé à pic de la période épistolaire et enfin, et sans fin, je reste celui qui s'appelle ton Robert qui t'aime de tout son cœur, et qui salue amicalement Zwickau tout entier.
A la même
Leipzig, i5 décembre i83o.
Chère mère, Tu m'as écrit une lettre d'un style aussi plein de jeunesse que celui de mon Jean-Paul ; chacune de tes paroles est une fleur pleine de sève. Si le grand, grand temps dans lequel nous vivons, et dans lequel même les vieux brillent autant que les jeunes, n'éclipse pas complètement l'Olympe de l'Art, je ne crains que fort peu de voir imprimer tout notre Eldorado de lettres dans les « Encyclopédies » ou dans les « Portraits des hommes célèbres » à venir. Ciel! qu'adviendra-t-il de nous, moi comme fils, et toi comme mère? — Tu ne saurais croire à quel point de telles lettres me rafraîchissent, comme j'y puise une nouvelle énergie et de nouveaux encouragements à poursuivre mon but. — Les conseils de ton affection m'apportent de la force de résistance et donnent à mon esprit une plus énergique élasticité. Des mots comme ceux-ci : « elle est ta fidèle bien aimée, ta véritable amie dans la douleur et dans la joie ». — Ah ! les mots ne pourront jamais nous donner la douce et reposante consolation que nous donnent les sons ! — « Reste-lui donc fidèle, car tu Tas choisie pour compagne de ton pèlerinage sur cette terre. » De tels mots résonnent pourtant jusque dans l'âme, surtout lorsqu'ils sont sentis et écrits par une mère. Oui, je veux lui rester fidèle, même si elle me trahissait!... Je voudrais écrire beaucoup aujourd'hui, mais la plume tremble dans ma main. Je vais
marcher de long en large dans ma chambre et songer aux flocons de neige que le souffle du printemps dissipe.
Le 1 5 au soir.
Tout marche très bien pour moi : je m'applique et je fais des progrès colossaux : dans trois ou quatre ans, j'espère égaler Moschelès. Te souviens-tu que, à Karlsbad, assis au concert, l'un à côté de l'autre, tu m'as murmuré joyeusement : «Moschelès est derrière nous?» Et comme tous s'écartaient avec respect de son chemin, et comme iljpassait modestement devant eux ! Je veux le prendre pour modèle en tout. Crois-moi, bonne mère, par la patience et la persévérance, je peux faire beaucoup, si j'en ai la volonté ! La confiance en moi devant le public me fait parfois défaut, quoique, à côté de cela, je puisse ressentir une fierté intérieure. Que Dieu m'accorde seulement de rester vigoureux, modeste, sérieux et sobre ! La flamme naturelle et pure est toujours la plus belle et la plus communicative. Si mes dons poétiques et musicaux pouvaient se réunir et se concentrer sur un seul point, la lumière ne se briserait plus, et cela me donnerait toute confiance en moi.
Je ne peux pas m'habituer à mourir comme un Philistin 1 II me semble avoir été de tout temps destiné à la musique. Sais-tu que, j'ai guetté toutes les heures que tu passais chez MrneRuppuis, pour satisfaire mon désir de composer ? Combien j'étais profondément heureux alors, et combien je le serai encore ! Ton projet d'invitation pour la Saint-Sylvestre est plus pressant
que toutes les prières et tous les désirs, et même si je n'avais aucune autre raison de m'y rendre, je le ferais pour ton plaisir. Je volerai peut-être jusqu'à vous, pendant deux minutes, et, semblable à une brise d'Ouest, en hiver, je jouerai et badinerai avec vous. En attendant, prends mon portrait et accroche-le.
Reçois aussi mon remerciement pour ta lettre de change. Ces misérables questions d'argent et de gaspillage sont, pour moi, une chose pitoyable. Tu croirais à peine combien je suis étourdi et combien, souvent, je jette l'argent par la fenêtre. Je me fais toujours des reproches, et je prends de belles résolutions, mais je les oublie en quelques minutes, et je recommence à donner des pourboires de huit groschen ! Les voyages en pays étrangers en sont la cause, en partie, mais la principale faute vient de ma maudite étourderie.
Quand à l'aspect pâle et misérable, c'était une aimable plaisanterie : je suis aussi fleuri qu'une rose, et sain comme un poisson qui frétille. Je souffre cependant quelquefois des dents. Voir mon portrait !
Quant à Weimar, ce serait vraiment admirable! Mais au nom du ciel, comment peux-tu dire que pareille chose pourrait causer de trop grands frais? Nous avons du temps devant nous, et je dois, d'ici là, continuer mon travail avec Wieck. J'ai hasardé, dernièrement, chez lui, un mot en l'air sur le plan dans lequel figure Hummel. — 11 le prit tort mal et me demanda si je n'avais plus confiance en lui ? Et pourquoi ? Et s'il n'était peut-être pas le premier professeur du monde ! Je fus réellement effrayé de son excessive colère, mais nous sommes redevenus aussi bons amis qu'avant, et
il m'aime comme son enfant. Tu ne peux pas te figurer ce qu'il recèle de feu, de jugement et d'aspirations artistiques, mais quand il s'agit de son intérêt ou de celui de Clara, il devient ausssi farouche qu'un rustre
Merci mille fois pour le drap ; il est déjà chez le tailleur. Ne te fâche pas et ne te chagrine pas si je ne pouvais pas venir. En tous cas, tu me verras encore dans cette vieille année.
Je suis curieux de mon Noël : j'ai besoin d'une robe de chambre fourrée, de cigares, de bottines et d'une paire de boutons de manchettes.
Je vous embrasse tous. N'oublie jamais Emilie. Adieu, chère maman, et vous aussi, mes charmantes et bonnes sœurs.
A la même
Leipzig, 18 février i83i.
Je serais bien en peine, mère aimée, si tu me demandais pourquoi je n'ai pas écrit depuis si longtemps, quand j'avais tant de sujets de te remercier et que je voulais même t'adresser une demande ; tout cela fut remis d'une semaine à l'autre.
Si je voulais t'en donner une raison très peu claire, ce pourrait être que tes dernières lettres ne renfermaient ni louanges, ni reproches; n'étaient ni froides ni chaudes ; ni d'une mère, ni d'une marâtre. Une dissonnance prolongée entre deux cœurs est plus
aiguë, plus redoutable qu'un blâme direct ouvertement exprimé ; c'est peut-être cela qui, malgré moi, m'a fait commencer, pour le moins, six lettres qui ont différé ma réponse. — Pour parler sans détour, j'ai souvent désiré, au contraire, qu'une bonne fois, vous me négligiez tous, pour diminuer le poids de ma faute et de mes remerciements. Mais tous, vous avez continué à tellement me combler de lettres doucement réconfortantes et de témoignages d'affection, que j'ai dû baisser les yeux.
Alors, je dois peut-être bien te remercier de ton portrait qui est ressemblant, joli à croquer? Ou de ton double présent d'ustensiles de ménage qui sont pour moi plus que cela? Ou pour ta dernière lettre, plus chaude que la précédente avec son contenu en espèces? — Un remerciement sincère est encore plus rare qu'un cadeau. — Mais s'il te suffit d'un accord sur le piano, ou d'un coup d'œil sur le ciel du soir, ou d'un doux souvenir, ou d'un mot avant de te mettre au lit, prends celui-ci pour tel
Le 21.
J'étais, il y a trois jours, complètement absorbé par la rage d'écrire, lorsqu'entra mon traiteur qui m'interrompit désagréablement en me réclamant de l'argent. J'ai sollicité son indulgence jusqu'au ier Mai, mais, où m'adresser en ce moment? Tu m'as fait dire par Rascher que, en cas de besoin urgent, tu pourrais peut-être disposer de ioo thalers. Si tu peux le faire
sans te gêner, je te prie de m'aider à sortir de ce genre de vie pénible et désordonnée. Il ne pouvait malheureusement pas en être autrement : si j'avais eu de l'argent lors de mon arrivée à Leipzig, je n'aurais pas de dettes, et tout serait en ordre; — tandis que je me suis trouvé fatalement sans le sou pendant les six premières semaines. Alors me parvinrent quelques thalers, qui ne couvrirent pas ce qui était dû — et cela a toujours continué ainsi, et je ne puis arriver à une vie régulière et raisonnable ! Je ne te fais aucun mensonge, je te le jure, en te disant que, depuis quinze jours, j'ai mangé deux fois du rôti ou même de la viande ; rien que des pommes de terre au naturel ! Quoique je les aime assez, cela finit par m'abrutir. Je suis trop timide pour aller chez Barth et, d'ailleurs, dix ou vingt thalers me seraient d'un faible secours, étant donné que Luhe (qui en a réellement un besoin urgent) et mon traiteur (il a été grossier vis-à-vis de moi, parce que voilà trois mois que je ne le paie pas), sont à eux seuls inscrits pour 60 à 70 thalers. — Et, pour comble de disgrâce, Wieck ! J'ai aussi dû mettre ta montre en gage, et mes livres s'en vont, Tun après l'autre, de ma bibliothèque chez l'antiquaire. Tu peux t'imaginer ce que j'y perds ! Avant-hier, je me suis, de désespoir, rendu chez Wieck, par qui je me fis donner un thaler ! Mon Dieu ! qu'est-il advenu du rôti de veau ! La pauvreté est bien la pire chose, car elle vous met en dehors de la société : je l'éprouve à présent avec force regrets. Le manque d'argent ne me conduira pourtant pas jusqu'à la mélancolie ou au désespoir ; je l'estime trop peu pour cela, et sa possession n'ajoute
rien à mon bonheur. Toutefois, on se sent oppressé et gêné quand l'argent fait complètement défaut.
N'est-il donc pas possible de me procurer jusqu'à ma majorité la somme de ioo à 200 thalers? Je ne fréquente ici aucun capitaliste ni aucun milord anglais, et je continue à mener une vie solitaire. Et cela ne me réussit pas mal; j'ai l'intelligence et Tâme aussi libres que si mille sources m arrosaient intérieurement de leurs bonds capricieux : c'est la divine fantaisie qui agite sa baguette magique. Je deviendrai plus facilement immortel que possesseur d'un titre de rente.
Adieu, bonne mère, je te verrai bientôt, bientôt, mais, pour l'amour de Dieu, écris et fais-moi un envoi avant le ier mars, si tu le peux.
Aux yeux du monde, ma situation est pitoyable.
Je te demande encore mille fois pardon d'être resté si longtemps sans écrire! Où s'en est allée l'année dernière ? Je rougis d'avoir à répondre à cette question.
A la même
Leipzig, le 25 avril i83i.
Ma mère chérie,, Je voudrais que tu pusses regarder dans mon petit coin et voir comment, semblable à un roi d'idylle, je suis assis juste au milieu. Mes frères sont introuvables ; j'ai traversé furtivement le Neumarkt et, la
lune éclairant gaiement les maisons, j'ai pensé à toi et à ma promesse de t écrire bientôt.
Je suis rentré chez moi en rêvant encore. Le temps était beau, et quand je rentrai dans ma chambre, tout était nettoyé et paré, les vitres lavées, les rideaux changés ; bref je m'y suis trouvé à merveille. J'ai rencontré Edouard affairé, mécontent et distrait. — C'est la foire qui en est la cause
i5 mai.
Trois semaines écoulées entre le début et la fin de cette lettre. Pendant tout ce temps, je n'ai pas réussi à rassembler mes esprits pour t'écrire longuement et je n'ai pas vu la vie en rose. J ai dû, pendant six jours, garder la chambre constamment. Je souffre de l'estomac, du cœur et de la tête; hélas ! de partout ! Néanmoins je me sens prodigieusement plein de vie et d'imagination. Trois jours durant, sur l'ordonnance du médecin, il m'a fallu transpirer : quelle partie de plaisir! Ma main tremble encore en écrivant. J'ai eu grand'peur du choléra. D'ici au Ier juin pourtant, j'espère être d'aplomb sur mes jambes et, auprès de toi, ma bonne mère. Sois-moi alors indulgente et bonne. Tes dernières paroles d'adieu restent inoubliables pour moi; quand je les répète, il me semble qu'un génie me prend dans ses bras. J'ai peine à croire, à présent, que quelqu'un puisse m'aimer, tant je suis devenu méfiant. Je ne me souviens pas volontiers de mon séjour à Zwickau, car je fus là-bas d'une humeur stupide (je ne devrais pas prononcer ce mot :
humeur !) Cela ne tenait vraiment ni à toi, ni aux autres : crois bien que je sens et que je reconnais le moindre signe d'affection. Merci donc, ma bonne mère, pour tous tes soins, tes gâteries, ton riz et ton pot-au-feu (qui reste mon plat favori), et merci pour tout et à tous. Jules m'a paru, cette fois plus affectueux que jamais.
Mes finances tiennent une grande place dans mes préoccupations et mes soucis. Wieck me disait dernièrement qu'il vaudrait mieux, pour moi, ne pas posséder un sou vaillant — alors on pourrait faire quelque chose de moi. J'ai promis mon argent à Charles ; il m'en donnera cinq pour cent, ce que je n'accepterais pas, si cela ne lui rendait service. Huit mille thalers sont peu de chose pour un marchand qui, dans le cours d'une année, peut faire une mauvaise spéculation,, mais notre alliance est plus habile. J'ai fait le compte exact de mes dépenses et de mes recettes (jusqu'à la Saint-Michel). Si je dois me suffire; il me manquera de 80 à 100 thalers en dehors de mes intérêts. Je n'entamerai jamais mon capital : si tu as une influence quelconque sur Charles et sur Rosalie, obtiens, je te prie, qu'ils ne m'envoient chaque année, que juste les intérêts qui me sont dus. Sans cela je pataugerais dans un gâchis perpétuel qui finirait par devenir déplorable. Je veux me rendre compte comment il me sera possible de couvrir le déficit causé par mes dépenses. Edouard est gai et content ; la foire a eu de meilleurs résultats qu'il ne l'espérait
Je continue mon petit train-train. C'est le grand
l30 LETTRES CHOISIES
défaut de toutes les âmes jeunes et bouillantes, de vouloir être beaucoup de choses à la fois ; le travail leur devient plus compliqué et l'esprit plus inquiet ; l'âge calme et serein aplanit et organise toutes choses. Je ne puis avoir que quatre objectifs pour ma carrière : chef d'orchestre, professeur de musique, virtuose ou compositeur. Chez Hummel, par exemple, tout est réuni. Pour moi, je m'en tiendrai aux deux derniers, pourvu qu'en fin de compte, je sois tout dans quelque chose et non, comme je l'ai malheureusement toujours été, quelque chose dans tout. Mais ce qui importe surtout, c'est que, pour exister, je mène une vie simple, sobre et sérieuse. Si je m'en tiens à cette ligne de conduite, mon génie, qui m'inspire parfois vigoureusement, ne me laissera pas en plan.
Il faut que je ferme cette lettre, Charles va partir. Reste bonne et affectueuse pour moi. Robert.
A H. Dorn, à Leipzig
Le 5 juillet i83i.
Très honoré Monsieur, Veuillez bien me faire savoir, par retour de mon messager, quand je pourrai vous rencontrer chez vous, pour commencer les leçons que vous m'avez promises, dans le meilleur sens du mot? Quoique vous répandiez le ciel de l'Italie sur ce bain glacé et fortifiant, — je tremble et frissonne quelque peu devant cette perspective ! — mais cela vient plus du cerveau que du cœur ! — Je vous prie de vouloir bien m'excuser de mon silence trop prolongé
DE ROBERT SCHUMANN l3l
A sa mère
Le 8 août i83i
«Ne m oublie pas tout à fait » furent tes derniers mots d'adieu, ma bonne mère. Depuis lors, huit semaines se sont écoulées, et tout te donne le droit d'attacher à ces paroles un sens qui me ferait rougir. Si je te disais qu'un travail assidu m'a empêché de me rendre compte de la fuite du temps, tu me croirais difficilement — il en est ainsi, cependant, — donc, tends-moi la main d'aussi bon cœur que jadis, lorsque je venais à toi après avoir commis quelque faute.
Aujourd'hui, le ciel est si bleu que je voudrais trouver quelqu'un à qui pouvoir dire combien tout me paraît beau et rayonnant sous le soleil d'été ; comme ma paisible vie d'artiste chasse loin de moi les soucis ; combien de fois, pendant des minutes, je peux tourner autour du sommet d'un idéal artistique; en un mot, à quel point la sensation du moment fugitif me pénètre. Mais à qui pourrais-je le dire, si ce n'est à toi qui m'as toujours apprécié — souvent beaucoup trop — qui as pu, indulgente pour mes défauts, les cacher et avoir foi en mon cœur, alors que ma tête ne voulait pas marcher droit ? C'est déjà une tâche difficile à remplir auprès d un jeune poète, mais elle est encore plus pénible avec un jeune compositeur.
Tu ne peux te figurer ce qu'on éprouve à pouvoir se dire : « Cette œuvre est entièrement tienne, aucun homme n'a pu et ne peut se l'approprier ; elle est entièrement à toi ! Dis,comprends-tu cet entièrement ? »
l32 LETTRES CHOISIES
— Comme ce sentiment ne se fait jour que rarement, le génie ne jetant qu'une lueur momentanée, il apparaît dans tout son éclat ; il fait naître une sorte de confiance en soi, très reposante, et qui n'a aucun blâme à redouter. Durant mon long silence, je me sentais près de toi, comme dans un rêve dont je ne voulais pas me réveiller; à ce moment, tout était noble autour de moi et le monde m'apparaissait riche et brillant. Arrive-t-on enfin à être en paix avec soi-même, aussitôt les idées de renommée, de louanges, d'immortalité, etc., dont on aime tant à rêver, sans rien faire pour y atteindre, se changent en de douces lois, dont le temps, la vie et l'expérience enseignent le sens. Pour produire quelque chose de grand, d'une pure beauté, il faut dérober au temps les grains de son sablier : le Tout, le Parfait ne vient pas du premier coup, encore moins tombe-t-il du ciel comme la neige. Que de fois croit-on avoir rétrogradé, alors qu'on a abouti à quelque faible progrès ? Cela est dans la nature des choses ; que l'on continue seulement, on sentira renaître l'ardeur et le courage, et tout recommencera à bien marcher.
Voilà, ma chère maman, le résumé des huit semaines pendant lesquelles tu m'as peut-être cru perdu alors que, en silence, je pensais à toi chaque jour, et que je me réjouissais de tes joies futures.
Ma vie privée s'est transformée aussi : on commence à m'attribuer du talent ; on parle de mon avenir, et ceux qui me connaissent semblent se plaire avec moi. Je ne puis surmonter une certaine timidité en public, — il vaudrait certes beaucoup mieux que je fusse parfois légèrement impertinent ou insolent !
La fréquentation familière de Wieck a opéré en moi une heureuse modification. Il paraît actuellement me porter un intérêt dont, autrefois, je ne l'aurais pas cru capable ; il me cède ou me gronde, à tour de rôle ; il m'égaie et me stimule sans cesse. Je serais heureux si tu voulais bien lui écrire quelques lignes pour le remercier de tout l'intérêt qu'il me témoigne. Il a confié dernièrement à Luhe, qu'il s'étonnait que ma famille, m'ayant, en quelque sorte, confié à ses soins, ne lui eût jamais demandé comment cela marchait avec moi, si je reculais ou si j'allais de l'avant, etc. que ma famille ne s'occupait guère de moi ; il ne comprenait pas cela. Bien que ce blâme ne doive pas vous atteindre, toi ou mes frères, je crois cependant qu'il a un peu raison. Fais donc cela pour moi.
Tout bien portant et gai que je sois, j'ai pourtant la terreur du choléra; moins comme maladie que pour ses suites. Par prudence, j'ai fait mon testament, aussi plaisant que possible, car je me refuse à envisager l'hypothèse d'une mort prochaine.
J'aurais encore beaucoup de choses à te conter, mais je remets tout dans l'attente de ta réponse. Et je te chuchote la règle d'or de Jean-Paul : on ne répond jamais mieux à une lettre que quand on vient de la lire pour la première fois. (Pour moi, on pourrait dire : l'épeler.) Maintenant, adieu, la meilleure des mères. Aie toujours foi en mon assiduité — et surtout en mon génie, afin qu'il daigne m'entourer et me chérir constamment.
Ton fils qui te vénère. Robert.
J'ai rêvé de toi plusieurs fois, mais toujours d'une
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façon effrayante ! — la montre de Rudel te plaît-elle? Si le choléra s'approchait, j'irais peut-être à Zwickau, ou à Schneeberg.
A J.-N. Hummel {à Weimar)
Leipzig, le 20 août i83i.
Très honoré Monsieur,
Voulez-vous pardonner l'audace de cette lettre, signée par un inconnu qui compte sur votre indulgence ? Il connaît vos œuvres depuis longtemps : c'est par la clarté et la vie qu'elles répandirent en lui qu'il conçut, un certain jour, le désir de connaître l'homme auquel il devait de si belles heures. Je ne croyais pas alors que ce vœu pût se réaliser jamais, mais j'entendis répéter de tant de côtés que le maître ne refusait jamais un conseil à l'élève qui s'adressait à lui, que je pris confiance.
Avant de risquer une prière dont je remets la réalisation entre vos mains, permettez-moi, très honoré Maître, de préciser le but de cette lettre. Depuis mon enfance, j'ai ressenti pour la musique un amour passionné; je passais les journées entières à improviser sur le piano. Mon père, libraire dans une ville de province saxonne, voyait juste et loin : il constata cette disposition artistique plus volontiers que ma mère qui, comme toutes les mères, préférait un métier assurant le pain quotidien à la périlleuse carrière d'artiste. On entama pourtant des pourparlers avec le chef d'orchestre Weber, au sujet de mon éducation musicale, mais, le maître étant en Angleterre, ces
pourparlers traînèrent jusqu'à ce que, en 1826, survint la mort de mon père. Comme un naturaliste aveugle, je continuai ma route sans guide. Je ne pouvais, dans une petite ville saxonne trouver de bons modèles ; sans égards pour ma vocation, on me fit suivre quelques cours à l'Université de mon pays. Je continuai, heureusement avec ardeur,, mes études de piano et de composition. Vous pourrez juger de ce que mon professeur était en état de m'enseigner, quand vous saurez que je déchiffrais facilement tous les concertos.
Les progrès que je fis m'encouragèrent ; mes études devinrent plus fortes, si bien qu'au bout d'une année, je pus jouer le Concerto en la mineur (il n'y en a qu'un) avec une paisible sécurité, sans faute technique. — Je le jouai même en public. En 1829, à Pâques, j'allai à Heidelberg; je voyageai en Suisse et en Italie, et je revins en i83o, à Heidelberg. Soudain cette pensée s'imposa à moi : « Que veux-tu faire sur cette terre ? » Je ne vous dirai rien de la lutte que je soutins pendant six mois et dans laquelle l'amour de l'art finit par triompher. Je priai ma mère d'écrire à Wieck, à Leipzig — de lui demander s'il croyait que je pourrais arriver à quelque chose par la musique. La réponse du professeur fut encourageante : il estimait que n'étant pas assez complètement dénué de ressources, pour compter sur l'art comme gagne-pain, j'avais moins à redouter que beaucoup d'autres.
Ce pas franchi, je retournai rapidementàLeipzig,avec de grands projets et une ardente volonté — mais, quel changement je dus constater chez mon vieux maître ! Au lieu de faire passer chaque son au crible, d'étudier
l36 LETTRES CHOISIES
consciencieusement chaque phrase sous toutes ses faces, il me fit jouer pêle-mêle le bon et le mauvais, sans se préoccuper ni du toucher ni du doigté; il fallait que tout fût joué avec esprit, genre Paganini. Je n'arrivais pas à être assez bouillant, ni à bâcler suffisamment! Mon professeur ne visait qu'à m 'arracher à un jeu craintif, presque mécanique, laissant deviner le travail. Je reconnus que cette méthode réussissait mieux chez sa fille — qui annonce un talent vraiment hors ligne — que chez moi qui n'ose pas encore me laisser aller en toute confiance à une exécution aussi libre. Je reconnus aussi que, pendant une année entière passée à Leipzig, j'avais peut-être acquis une plus grande largeur de vision, d'audition, d'appréciation, mais que j'avais fait peu de progrès au point de vue de la supériorité du jeu.
Je me tourne maintenant avec confiance vers le maîtie : voudra-t-il bien m'accorder, pendant un assez long temps, le bonheur d'être dirigé par lui ? Ma vieille et excellente mère, qui ambitionne de me voir produire quelque chose de bon, s'unit à moi dans cette prière et met tout son espoir en l'homme que le monde dépeint comme si accueillant, si affectueux pour les jeunes artistes.
Je vous soumets timidement le premier solo d'un concerto qui, mieux que toute autre explication, vous fera connaître à quel point en est mon éducation musicale. Pour m'excuser de m'être sitôt lancé jusqu'à un concerto, je dois vous dire que j'ai déjà composé beaucoup de morceaux, petits ou grands, et que, pour moi, la forme du concerto est plus libre et plus facile, par exemple, que celle de la sonate.
Très honoré Maître, je vous ai écrit longuement et en toute sincérité. Pour la demande que je hasarde, je ne puis vous offrir qu'un remercîment anticipé qui n'aura, pour vous, que peu de valeur; mais si vous voulez bien tenir compte du désir longtemps rêvé par moi de pouvoir vous approcher, et de mon amour fervent pour Part, peut-être m'accueillerez-vous avec une plus grande indulgence?
Croyez à ma respectueuse admiration.
Robert Schumann.
A Jutes Sehumann (à Zwickau)
Leipzig, 5 septembre i83r.
Cher frère,
Je dois vous avouer que j'éprouve une crainte douloureuse, enfantine, du choléra, dont les griffes me jetteraient, sans façon, hors de ma belle vie habituelle. La pensée de mourir, après n'avoir passé que vingt années en ce monde, sans avoir fait autre chose que gaspiller de l'argent, me met hors de moi. Je suis, depuis quelques jours, en proie à une sorte d'état fiévreux ; mille plans me traversent la cervelle, puis s'envolent, pour revenir de nouveau.
J'ai la conviction qu'un homme a le devoir de chercher à éviter une épidémie, quand il le peut et lorsque les nécessités apparentes de sa situation ne s'y opposent pas. Comme, pour moi, elles n'existent pas, j'irais volontiers passer six mois dans la lumineuse Italie, ou bien d'abord à Augsbourg, avec Wieck qui s'en va à Paris, accompagné de Probst; ou bien encore à
Weimar, près de Hummel. Je préférerais rester ici, parce que j'y fais des progrès en musique, et que je n'ai pas le moindre désir de voyager; en un mot, je suis dans une fatale inquiétude et dans une telle indécision, que je serais parfois tenté de me loger une balle dans la tête!
Tout d'abord j'avais projeté de ne vous rien dire et de m'en aller, par l'Italie, jusqu'en Sicile, puis j'ai rejeté cette idée. Tous s'étonnent que je ne sois pas encore parti. Rester dans une ville où, en une heure de temps, on peut passer de vie à trépas, manque vraiment de charme. Toutes mes affaires sont réglées; mes papiers officiels déposés au tribunal ; le passe-port pour Botzen et l'Italie est sur la table, et il ne manque plus que le consentement de ma mère et le vôtre, pour que, dans quatre jours, je sois à Zwickau, où je passerai vingt-quatre heures, pour me rendre ensuite, directement à Rome. Ce voyage me sépare assurément de vous, mais non pas de la vie. Donnez-moi un conseil sérieux: je ne puis plus rester à Leipzig, car si j'y mourais — tout comme à Zwickau, — je m'entends d'ici crier, si j'en avais encore la force: «Oh! âne bâté, pourquoi n'es-tu pas allé en Italie ?» A vousmêmes, je ne saurais expliquer pourquoi je ne l'ai pas encore fait, car, en réalité, peu de choses s'y opposaient. — Dans les journaux d'hier, on dit qu'à Berlin, le 3 septembre, dix-sept habitants ont été frappés par le fléau, que quatorze sont morts et que les trois autres sont en traitement — donc aucune guérison I Je vous prie très instamment de m'écrire, par retour du courrier, si je puis faire ce voyage avec votre autorisation ; rien ne m'empêcherait alors de partir à la
DE ROBERT SCHUMANN 1 3g
minute même. J'aurais adressé cette lettre-ci à maman si j'avais été certain qu'elle fût déjà à Zwickau. Je vous prie encore une fois, de m'écrire par le plus prochain courrier, car, dans quatre jours, le choléra peut être ici.
R. Schumann.
A sa mère
Leipzig, 21 septembre i83ï.
Chère bonne mère, Comme il est gentil à toi de m 'avoir écrit de nouveau : tu me donnes, outre la joie causée par ta lettre, l'occasion de t'en causer une par ma réponse — ce qui pourrait bien être un brin égoïste. — Reçois aussi un bon remercîment pour ta lettre précédente, accompagnant le gilet qui me va merveilleusement. Tu as le droit de m'en vouloir de ce que mes remercîments soient aussi en retard, mais je m'étais, il y a quinze jours, mis en tête que j'attraperais le choléra et qu'il fallait m'en aller loin, très loin, quelque part, comme à Naples ou en Sicile ; pour cela, je voulais d'abord attendre ton retour à Zwikau et remettre mes papiers entre tes mains. Est-ce un bon ou un mauvais génie qui m'a détourné de ce projet? — Bref, depuis quelques jours, mes craintes se sont évanouies, en même temps que le désir de voyager, qui était peu profond. Quant à mon testament, je m'étais, certes, déjà senti ridicule en l'écrivant. Cependant la prévoyance est une chose bonne et judicieuse. Comme j'ai fait moi-même ce testament, sans conseil, ni notaire, chacun de mes
heureux héritiers pourra le contester. Au fond, je nelai rédigé que dans ton intérêt, réservant des choses, telles que mon piano à queue, à Rosalie, etc.
Pour le moment, je ne songe plus à Weimar. Je vais devenir, sous peu, le père d'un enfant très sain, très florissant, que je pourrai tenir à Leipzig sur les fonts baptismaux. Cet enfant sera présenté au monde par Probst ; fasse le ciel que tu comprennes ses premiers vagissements de jeunesse et dévie! Si tu savais seulement quelles sont les premières joies d'un compositeur ! — Celles des fiançailles peuvent à peine les égaler. — Pour mon cœur, c'est un ciel plein d'espérances et d'appréhensions ! Fier comme le doge de Venise épousant l'Adriatique, je m'unis, pour la première fois, au vaste univers qui, dans sa circonférence, renferme le monde et le foyer de l'artiste. Et n'est-ce pas une belle et réconfortante pensée que de se dire : Cette première goutte qui se perd dans l'éther, pénétrera peut-être dans des coeurs meurtris dont elle adoucira la douleur et guérira la blessure?
En dehors de cette raison, comme il est bon d'avoir son correcteur dans son voisinage, je resterai encore quelque temps à Leipzig, même en présence du choléra. Weimar n'est pas moins exposé que Leipzig, les deux villes étant sur la grande route. Sauf Hummel, je n'y connais pas une âme chez qui je puisse aller ; la vie serait donc fort triste pour moi; peut-être même serais-je jeté sans pitié dans un hôpital. Ici, tu le sais, il en est autrement : — Probst, qui est parti pour Paris, m'a offert, gratis, deux chambres ; son habitation est saine, au milieu de jardins très verts, et on y a la plus belle vue du monde. La proposition
m'a été faite de si bonne grâce, qu'il était presque impossible d'y deviner un cadeau offert à un besogneux. Si je n'en profite pas, j'irai peut-être m'installer dans la maison qu'habite Luhe, pour avoir, le cas échéant, quelqu'un qui puisse venir à mon secours. Tu peux à peine t'imaginer tout ce que Luhe fait pour moi, comme il m'encourage affectueusement, me stimulant, blâmant certains de mes sentiments. — Sans lui, je serais sans doute depuis longtemps terrassé par la mélancolie ou par quelque fièvre bilieuse. Je m'inquiète aussi peu de sa façon de vivre et d'aimer, que lui de la mienne. Je peux t'affirmera que, jusqu'ici, je n'avais jamais mené une vie aussi agréable, économique, énergique et sobre que celle de ces trois derniers mois.
Je te transcris ici une strophe magistrale de Gœthe que j'ai justement lue hier :
Vaste monde et large vie,
Honnêtes aspirations des longues années,
Toujours cherchées, toujours créées,
Souvent ébauchées, jamais terminées,
Fidélité gardée au passé,
Gracieux accueil fait au progrès,
Esprit joyeux, aspirations élevées —
Et — on se trouve avoir fait un pas en avant î
N'est-ce pas superbe, et chaque mot ne forme-t-il pas un tout complet ?
Wieck a reçu ta lettre ; il me dit que tu me juges si parfaitement, qu'il n'a rien à te répondre. A Leipzig, dans la dernière émeute qu on peut à peine décrire, j'ai joué un rôle important, car à dix pas de moi un homme est tombé! — Ce fut une fureur et une ter-
reur ! — Mme Nölkel m'a invité à lui rendre visite : c'est ce qui me force à terminer ma lettre. Accepte-la avec bonne humeur. Si le choléra éclate ici, je suis résolu à vous écrire chaque semaine, afin de vous prouver que je suis encore en vie.
Ecris-moi bientôt. Je t'aime de tout mon cœur.
Robert.
A la famille Schumann (i83i)
Chères et aimables âmes! Faites à mon enfant une réception affectueuse l. Si parmi vous, il en est qui le trouvent muet, parce qu'ils ne pourront pas comprendre son langage, ils auront l'avantage de s'ima^ giner cet enfant encore plus beau qu'il ne Test réellement. Ne prenez pas en mauvaise part que je n'aie dédié cette première œuvre à aucun de vous : J'ai trouvé, tout d'abord que cette dédicace me touchait de trop près pour être la première ; puis, que l'œuvre n'était pas assez bonne pour cela, et que beaucoup de choses préférables, portant votre nom, sont en préparation — par exemple : Des papillons pour mes trois belles sœurs, un concert pour ma mère, et un grand exercice en double-corde pour mes frères2.
Soyez tous heureux et pensez avec joie à votre.
i. L'Op. I venait de paraître. (Variations sur le nom d'Abegg). 2. Toccata.
A Heckel [à Mannheim)
Leipzig, 14 octobre i83i.
Très honoré Monsieur,,
Peut être vous souvenez-vous de moi, simple étudiant à Heidelberg, qui, pendant plus de deux années, me suis servi de votre beau piano à queue. C'est par pure inadvertance que, durant tout ce temps, je suis resté votre débiteur : j'avais chargé un de mes amis de Heidelberg d'acquitter ma dette; il a employé mon argent d'une autre façon!
Comme le nom d'Abegg est très familier à Mannheim, je prends la liberté de vous envoyer douze exemplaires de mes « Variations ». Si vous pouvez, comme je vous le demande, les répandre parmi les amateurs de musique de votre ville, soyez assuré de la reconnaissance du jeune artiste qui se hasarde, pour la première fois, à affronter le grand jour.
Je vous abandonne très volontiers 5o o/o, et je vous prie, au cas heureux où tous les exemplaies seraient placés, d'en adresser le montant, soit ici à M. Louis Schumann, avec lequel je suis en bonnes relations, soit à mon frère, le libraire Schumann, à Zwickau. Au cas contraire, — et regrettable — veuillez renvoyer les Variations aux mêmes adresses ; pour cela vous pouvez attendre jusqu'à Pâques. Veuillez recevoir ces lignes avec bienveillance.
Robert Schumann.
A sa mère
Leipzig, 14 octobre r83i.
Mère chérie, Comme en ce moment, je voudrais t'avoir dans ma nouvelle demeure. J'ai quitté la chambre froide et vide qui avait une apparence de misère prétentieuse, et je suis allé me loger près de la rivière. Je vois, de la chambre du devant, un joli et vert jardin, encadré de maisons rouges et, à l'heure du café que je déguste, le matin, joyeux comme un enfant, je découvre toute la partie est du ciel où, devant moi, se lève le soleil. C'est encore beaucoup plus beau dans la chambrede derrière ; elle a quelque chose d'intime, de chaud. De là, je vois des jardins aux couleurs bariolées, un moulin qui, en claquetant, fait murmurer un long cours d'eau frémissant et, le soir, des levers de lune succédant à de splendides couchers de soleil. Si tu étais près de moi, je te conterais tant de choses. Comme quoi il est souvent délicieux d'être sur la terre ; combien ta lettre m'a rendu joyeux, et comme quoi je n'admets pas l'idée que tu puisses être malade, quand tu en écris de semblables.
21 novembre.
Accepte les débris de la lettre ci-dessus comme l'excuse de mon long silence, ô, la meilleure des mères ! Pourras-tu te représenter à quel point je suis mécontent de moi-même et combien de reproches j'adresse, cha-
que jour, à ma négligence ? Vous vous mettriez à rire si je vous disais : « Le temps me manque », et pourtant il en est ainsi. — Ah ! Dieu ! Un chanteur demeure à côté de chez moi — il commence justement, à chanter des gammes et m'enlève toute possibilité de penser. Je reprendrai la plume cet après midi.
25 novembre.
Tu ne peux te figurer combien m'ont réjoui les nouvelles lettres de Zwickau, notamment celle sur Thérèse. Mon excellente mère, je n'ai pas de plus grand plaisir que celui-là. J'ai à te donner des éclaircissements sur la dédicace, car je n'ai pu m'empêcher de rire en lisant tes tendres soupçons ; la comtesse est une vraie chipie de 26 ans, très intelligente, très musicienne, laide et anguleuse.
Cependant, pour ne pas enlever à ton imagination tout espoir d'une noble alliance, je dois avouer que sa plus jeune sœur ressemble véritablement à un ange (elle s'appelle Emilie) — mais elle est un peu trop éthérée pour ton fils.
28 novembre.
Reçois, chère maman, mes plus tendres vœux pour cette date d'aujourd'hui. En son honneur, — ce qui ne s'est pas vu depuis longtemps — le ciel s'est fait bleu. Puissent tous les souvenirs que ce jour doit éveiller en toi, être aussi beaux et aussi sereins que ta vie qui fut toute de vérité, sans envie, sans clinquant. Pourrai-je, à ton âge, jeter sur mon passé un regard
aussi paisible et sans remords, ma bonne mère? Et d'autres le pourront-ils ! Quoique je connaisse toutes les tendres dispositions que tu as en réserve pour moi, je me demande si tu trouveras encore de l'indulgence pour un silence aussi prolongé.
10 heures du soir.
Voici le premier moment de liberté où je puis continuer ma lettre. On dirait que depuis la publication des Variations, on me recherche davantage. Pendant toute la matinée, ma chambre est remplie de chanteurs, de « dilettanti », d'artistes, peintres ou autres. Mets sur leur compte la rapsodie de cette lettre.
Chère mère, je voudrais lire dans tes yeux ce que tu penserais, si j'osais te dire combien de superbes projets d'avenir j'ai échafaudés depuis la réception de vos lettres. Quand la vie d'un homme est un labyrinthe, il y rencontre parfois la statue d'un dieu. Si je n'ai, hélas! donné à aucun de vous le moindre encouragement à continuer la correspondance, pardonnez-le moi. Je hais tout ce qui ne vient pas d'une impulsion profonde et spontanée. Dois-jem'asseoir et écrire, quand je n'en sens aucune envie ?...
Pardonne-moi donc, la meilleure de mères ! Je regarde ton portrait et je lui trouve une expression mélancolique ; peut-être, en ce moment, penses-tu à ton
Robert.
A la même
Leipzig, le dernier jour de l'année i83i.
Chère mère aimée, je t'écris en ce dernier jour. Quel mot que ce mot : dernier! Penses-y et pense aussi que je suis ton dernier !
Reçois, en toute hâte, mes vœux profonds pour cette année qui, demain, sera de nouveau un enfant. Quand minuit sonnera, sois sûre que je penserai à toi. Je me souviens d'une façon très précise d'un thé de la Saint-Sylvestre avec tante Wëber.
Mes jours de vacances ont été si tranquilles que, littéralement, je n'ai ni parlé, ni entendu parler : j'ai été plongé dans une sorte de léthargie qui me saisit parfois, depuis quelques années. Mais je suis attelé à une œuvre de géant qui captive toutes mes forces, et je me sens, en ce moment, plus frais, plus sain et plus fier que je ne peux te l'exprimer. Dieu veuille que cette œuvre de géant en reste une ! — je la dédierai à Moschelès, à Londres. — Sais-tu l'adresse de son frère, à Prague? Il me serait agréable de la connaître.
Les Papillons, dédiés à mes belles-sœurs, vont paraître sous peu. Ton nom, chère mère, ne figurera ni sur un Concerto, ni sur un Rondo, mais sur une mélodie sereine, religieuse et puissante. Cela te plaîtil ?
Maintenant, adieu. Je vous salue tous mille fois. Je vais être très occupé pendant huit jours.
Ton Robert.
A Frédéric Wieck (Francfort-sur-le-Mein)
Leipzig, 11 janvier i832.
Je pourrais facilement, mon très honoré ami et maître, commencer ma lettre par : « Et caetera... » car je vous ai écrit, pour le moins, à chaque heure du jour — mentalement, s'entend. — Enfin, j'ai pris aujourd'hui la résolution de ne pas lâcher la plume avant que cette lettre ne soit terminée. En premier lieu, recevez tous mes meilleurs souhaits de bonheur — pour le bonheur que vous donne Clara. — Il est très vrai que le monde oublie trop aisément ; il est cependant rare qu'il laisse l'extraordinaire passer inaperçu. J'oserai le comparer à un troupeau de vaches qui, lorsque l'éclair brille, lève les yeux vers le ciel, et puis se remet tranquillement à brouter : ces éclairs se sont appelés Schubert, Paganini, Chopin, et maintenant : Clara!
Vous vous doutez à peine à quel point je soupire après elle et après vous. Je me laisse toujours entraîner par quelques-uns ; en face des gens qui me ressemblent ou que je ne peux pas autoriser à me juger, je suis fier et ironique. Avec Dorn, je ne pourrai jamais m'entendre : ne veut-il pas m'amener à considérer la fugue comme l'essence de toute musique ? Ciel ! A quel point les hommes diffèrent d'avis ! Et cependant je reconnais que les études théoriques on eu, sur moi, une heureuse influence. Peut-être n'est-ce dû qu'à l'inspiration du moment, mais, maintenant, j'assiste au libre jeu de cet enthou-
siasme, et je m'arrête parfois, tout net, pour bien constater où j'en suis arrivé. Eh bien ? — Vous avez peut-être eu un semblable clair-obscur dans votre vie. — Quelques uns y échappent — comme Mozart; — d'autres luttent — comme Hummel ; — d'autres y restent toujours enfouis — comme Schubert ; d'autres en rient toujours — comme Beethoven. — Sans doute, c'est là une opinion
Mais vous, que devenez-vous ?... Ne vous effrayez pas si ma lettre ne suit pas un ordre logique ; j'ai tant à vous dire que je sais à peine par où commencer. J'ai entre les mains la première œuvre de Chopin, que je considère comme étant sa dixième. Une femme pourrait la qualifier de très jolie, très piquante, tout à fait « Moschelesque ». Je crois pourtant que vous la ferez travailler à Clara ; c'est une œuvre remplie d'esprit, avec peu de difficultés ; mais je soutiens modestement qu'entre cette œuvre et le n° 2, il n'existe pas moins de deux années d'intervalle — et peut-être une vingtaine de productions.
Le 12 janvier.
Hier, je fus interrompu par Knorr. Qui sait combien de temps la feuille précédente serait restée dans mon bureau, comme une ruine antique, si la parenthèse de MmeWieck ne me poussait à vous l'envoyer.
Vous savez que K. a joué dernièrement les Variations de Chopin : ce ne fut ni bon, ni mauvais ; ni pur, ni impur; ni grand, ni petit; conclusion: il joua platement les Variations de Chopin et c'est pour cela qu'elles n'eurent que peu de succès.
IÔO LETTRES CHOISIES
Mon voisin, au concert, me glissa dans l'oreille : «cette composition me paraît misérable» — et je fis un signe de tête approbatif — car, monsieur, si on voulait discuter de telles choses avec tous les imbéciles de naissance, on en serait un soi-même. Dorn, qui était près de moi, s'amusa prodigieusement du jugement de mon voisin et dit tout haut : « Après tout, je ne vois pas, dans ces Variations, autre chose qu'une imitation de Herz.» — A cela non plus, je ne répondis pas une syllabe. Peut-être, pourtant, parlai-je avec les yeux, car, le lendemain, Dorn me demanda : « Vous ai-je offensé ; je comprends cela aussi bien que vous, etc., etc. ?
Le concert continua par un ^Psaume de Romberg.
— La fugue commença. — Je tirai Dorn par la manche, et je lui fis observer le public; tous parlaient ou toussaient — il comprit et se tut. — Mais, où en suis-je arrivé ? Excusez-moi, mon honoré maître : dans la foule des choses que j'ai à vous dire, j'oublie peut-être les plus importantes, mais si vous voulez bien répondre par deux lignes à cette lettre, préparezvous à en recevoir une autre très longue, qui vous parlera du choléra, des Polonais, des Herzistes, des Berliozistes et des Beethovenistes, de tvous, de Clara
— que je salue mille fois, — de tout et de tous.
icr février.
J'ai encore une fois décacheté cette lettre, car mes Variations ne partiront que mercredi prochain ! il me faut réclamer pour elles un sauf-conduit qui les accompagnera.
DE ROBERT SCHUMANN l5l
Chère et honorée Clara,
Comment aurais-je pu ne pas sourire en lisant hier dans la « Didaskalia ; Variations de Herz, jouées par Mlle Clara W. Oh ! excusez-moi, demoiselle très digne de respect... Il y a cependant une façon de désigner les gens qui est la plus belle de toutes : — c'est celle qui consiste à ne rien mettre devant leur nom. — Qui songerait à dire M. Paganini ou M. Gœthe ? Je sais que vous êtes une tête réfléchie et que vous comprenez votre vieux et lunatique professeur de rébus — Aussi, chère Clara, je pense souvent à vous, non pas comme un frère pense à sa sœur, ni comme un ami à son amie, mais comme un pèlerin pense au lointain tableau du maître-autel. Durant votre absence, j'ai été jusqu'en Arabie, afin de pouvoir vous débiter, lors de votre retour, tous les contes qui pourront vous plaire; — six nouvelles histoires de Sosies, cent et une charades, huit devinettes plaisantes et, ensuite, d'effroyablement belles aventures de brigands et celles d'un spectre blanc — Hou, comme je frissonne ! —
Alwin ' est devenu un très gentil garçon : son nouvel habit bleu et sa casquette de cuir, qui ressemble à la mienne, lui vont à ravir. De Gustave, peu de choses étonnantes à conter, si ce n'est qu'il a grandi d'une façon surprenante, — Clément est le garçon le plus comique, le plus aimable et le plus entêté; il ne parle qu'en musique, d'une voix très sonore: il a aussi beaucoup grandi. Pour parler du cousin Pfund, il est
i. Alwin, Gustave et Clément, sont les frères de Clara.
l52 LETTRES CHOISIES
(moi excepté) celui qui, à Leipzig, regrette le plus Francfort.
Avez-vous composé ? Et quoi ? — J'entends parfois de la musique en rêve ; donc vous composez. — Avec Dorn, j'en suis arrivé à la fugue à trois parties. En dehors de cela, j'ai terminé une sonate en si mineur et un cahier de Papillons. Le dernier sera imprimé dans quinze jours. Dorn donnera un concert, d'ici à quatre semaines. Au concert polonais, trois cents personnes ont dû s'en retourner, tant la salle était comble. — Le temps est superbe aujourd'hui. — Trouvez-vous bonnes les pommes francfortoises? — Et comment se porte le « fa », trois fois barré, dans la Variation du Printemps, de Chopin?
Mon papier touche à sa fin — Tout a une fin,
excepté l'amitié avec laquelle je reste le plus ardent
adorateur de Mlle C. W. ..
Robert Schumann.
A sa mère
Leipzig, 17 avril i832.
Bonne mère,
Bonnes Thérèse, Rosalie et Emilie,
Bons Edouard, Charles et Jules, Le temps est aujourd'hui si doux, si divin, que je ne désire rien d'aulre qu'un char enguirlandé de roses et traîné par des théories de papillons, qui, retenus par des fils d'or et d'argent, m'enlèveraient jusqu'au doux foyer maternel. Je leur dirais : Portez mes Papillons à Thérèse, Rosalie et Emilie, caressez-les et folâtrez avec elles; soyez aussi légers, radieux, joyeux ; dites à ma chère et bonne mère quelque chose de
mes rêves, de mon silence... qui fut plutôt un langage muet. Dites-lui aussi qu'elle recevra rapidement une belle et longue lettre qui, il est vrai, n'absoudra pas { mon silence, mais qui le rompra avec le calme serein de l'arc-en-ciel se mirant dans les ondes. Dites à mes chers frères que je pense tendrement à eux et que je leur souhaite une vie facile comme votre essor, et sérieuse comme le symbole que vous représentez. Dites à tous que je me promène souvent dans les prairies et sur les chemins et que, bientôt, je prendrai celui qui conduit à notre foyer, non pas lors des jours paisibles de Pâques, mais à la Pentecôte fleurie. Priez-les aussi tous de lire au plus tôt la scène finale des « Flegeljahre » de Jean-Paul ; et alors, les papillons éclos de cette danse des larves se transformeront rapidement en sons. Et demandez-leur si, dans ces Papillons, ils ne reconnaissent pas le reflet de l'amour angélique de Wina, du sentiment poétique de Walt et de l'âme droite et claivoyante de Vult ?
Demandez-leur tout cela et encore plus, toujours plus 1 Et puis ensuite, partez, messagers ailés, et revenez bien vite avec une parole tendre de ma mère , de mes frères et de mes sœurs pour
Robert.
A L. Rellstab (à Berlin)
Leipzig, le 19 avril i832.
Recevez, très honoré Monsieur, les remerciements sincères du signataire pour le compte-rendu si bienveillant et si distingué de mes « Variations sur le nom
d'Abegg », qui en méritaient à peine un aussi beau.
— Moins pour le rédacteur de l'Iris que pour le sens poétique et les affinités intellectuelles de Jean-Paul, je me permets d'accompagner les Papillons de quelques notes sur leur origine, car le fil qui doit les lier est à peine visible. Vous devez vous souvenir, très honoré Monsieur, de la dernière scène des « Flegeljahre » : Danse des Larves — Walt — Vult — Masques — Wina, — Les danses de Vult, l'échange des masques,
— Aveux — Colère — Révélations — Départ précipité— Scène finale et départ du frère. J'ai souvent retourné la dernière page, car cette fin me paraissait plutôt un nouveau commencement; c'est ainsi que, inconsciemment, je me mettais au piano et que mes Papillons vinrent, au monde, l'un après l'autre. Puissiez-vous, honoré Monsieur, trouver une excuse pour tout l'ensemble dans les particularités de leur naissance.
Dans l'espoir que l'Iris ne manquera jamais de la moelle vigoureuse qu'on rencontre dans chacun de ses numéros, et que vous pourrez continuer à combattre ce qui est insipide et malsain, je termine ces lignes, qui sont mon premier contact avec un esprit supérieur, digne de respect.
Robert Schumann.
Accordez-moi la grâce de me rappeler au bon souvenir de M. Wilhelm Häring qui fut, pour moi, un joyeux compagnon pendant un voyage sur le Rhin, et qui m'a dit souvent, sur vous, de belles et bonnes choses.
A Henri Dorn
Leipzig, 23 avril i832.
Très honoré Monsieur le Directeur,
Qu'est-ce qui a pu causer, venant de vous, une si brusque rupture de nos relations? Assurément, j'ai si souvent abusé de votre indulgence, que j'ai dû vous devenir insupportable, mais je n'aurais jamais cru que, si près du but, mon guide m'abandonnât, surtout lorsque, après avoir aidé deux de mes amis à suivre jusqu'au bout son enseignement, j'en avais reconnu
la solidité et la sûreté
Ne croyez pas que, depuis notre séparation, je sois resté ou devenu désoeuvré. Non, mais il m'a semblé que ma nature repoussait toute impulsion venant du dehors, que je devais trouver, de moi-même, le sentiment pour n'avoir plus, ensuite, qu'à travailler et à mettre au point. J ai donc continué, avec circonspection, depuis la page où nous en étions restés, et je ne perds pas l'espoir (je vous l'avoue,) de vous entendre de nouveau enseigner les règles du canon. Je reconnais l'absolue nécessité de la théorie; Terreur dangereuse vient uniquement de son exagération ou de son application à contre-sens. Dans un arrangement pour piano du Caprice de Paganini, votre collaboration m'a fait grand défaut, car les basses étaient souvent douteuses; je m'en suis tiré par la simplicité. De plus, j'ai terminé six Intermezzi, un prélude avec une fugue finale à trois sujets (que pensezvous de cela ?...) que je serais heureux de vous faire
connaître. Maintenant, si je me pose la question :
« pourquoi cette lettre a-t-elle été écrite? » il me
faudra répondre : « pour ma propre satisfaction. » Ne
serait-ce pas de l'égoïsme !
Mais excusez-moi, et pardonnez à votre élève
dévoué.
Robert Schumann.
A sa famille
Leipzig, 28 avril i832.
Chère famille, je vous prie, si les deux exemplaires que je vous ai envoyés ne sont pas encore distribués, d'en adresser un à Mme Bauer et l'autre à Amélie Scheibe.
Je vais très bien ; je travaille beaucoup, et j'ai presque renoncé au cigare et à la bière ; l'ouvrage avance.
Les premières œuvres qui paraîtront sont : Intermezzi per il Pianoforte, dédiés à W. délia Luhe, publiés par Hofmeister, puis : Exercice fantastique dédié à Clara Wieck. J'extrais d'un article de Ylris (n°S) signé Rellstab, ce fragment qui vous intéressera :
« Le thème nous paraît un peu recherché et plutôt monotone, en ce sens que la même phrase se répète indéfiniment, sans modification, dans la première partie, et qu'elle reparaît, dans la seconde, avec des changements à peine perceptibles... »
Pour vous rassurer, je me vois obligé de vous dire que, pour moi, ce reproche n'est pas fondé, puisque le thème étant donné, ne pouvait être ni changé, ni simplifié. Je poursuis :
« En ce qui concerne les variations, elles sont corn-
posées par un habile pianiste ; c'est un morceau de bravoure produisant autant d'effet que ceux de Czerny, de Herz, etc. Il mérite, pour cela, une approbation semblable. »
Et après : « Il me serait agréable d'avoir quelque influence sur la dame, sans doute grande musicienne, à qui cette œuvre est dédiée ; cela me permettrait de faire poser au compositeur, plein de talent, les problèmes les plus compliqués qu'il pourrait résoudre avec cette personnalité musicale. »
Il n'y a aucun autre blâme dans ce compte rendu, et cela est excellent, car Rellstab est le plus tranchant, le plus redouté des critiques. Je lui ai écrit, en lui envoyant les « Papillons », une lettre très courtoise, et j'ai reçu hier une réponse non moins courtoise. — Je remercie de tout cœur mère et Emilie de leurs lettres ; on attend la mienne et je dois me hâter.
Je suis presque toujours de fort belle humeur; ainsi le veut cet enfant couvert de fleurs, qui s'appelle le Printemps. Février et mars sont des mois déplorables, pendant lesquels je fus, de tout temps, troublé et sans énergie. De là mon silence que l'on ne me pardonnera jamais trop. Ma consolation : le travail et la confiance ! Si la vie nous pèse aujourd'hui lourdement comme un rocher, berçons-nous d'espoir pour demain, comme le papillon sur la fleur.
Adieu! Ecrivez beaucoup. Je suis très pauvre, et je me réjouis du rendez-vous que nous devrons nous donner un jour, à Altenburg. Que fait Thérèse ?
A sa mère
Leipzig, 8 mai i832.
Ma mère aimée,
Je viens de relire tes trois dernières lettres, dont deux de janvier, afin de répondre fidèlement, à ce qui a peut-être été oublié. Pour te faire un tableau exact de mes pensées et de ma manière de vivre et, peut-être, pour me fournir une excuse, il me faudrait transcrire des pages de mon journal, mais, pendant ces mois-là, elles sont rares et insignifiantes. « L'artiste doit se tenir en équilibre avec la vie extérieure — sinon, il sombre. » J'ai commencé ainsi ; peut-être cela contribua-t-il à me ramener vers l'étude de mes sentiments intérieurs qui, jusqu'ici, ne s'étaient tournés que vers les voyages et une vie extérieure animée.
Mais, comme ton fils est plutôt excessif dans le sens commun aussi bien que dans l'absurdité, il en fut de même de cette observation qui devint un amas de sensations et qui dégénéra en hypocondrie. Je fus forcé de la subir, sans qu'elle se laissât ouvertement analyser; ses effets furent déprimants, décourageants et cet état de surexcitation qui ne me laissait pas un instant de répit, eut pour moi de tels résultats que j'en arrivai à me persuader que je remplissais insuffisamment ma tâche dans la vie générale. Je rentrai en moi-même et j'examinai plus attentivement mon .existence antérieure ; je passai en revue tous mes actes, je fouillai dans mes déterminations, dans mes intentions, etc . , tout cela pour essayer de faire la lumière, mais je n'arrivai à aucune conclusion positive. Et
DE ROBERT SCHUMANN 1 5ç
comme les choses les plus belles et les plus puissantes, si elles ne sont pas placées dans leurs cadres, font tomber dans l'exagération et produisent le dégoût ou Tindifférence, je reconnus bientôt que, seule, l'étude fudicieuse, loyale, soumise à une lente observation, suscite le progrès et conserve à l'art sa magique splendeur. C'est spécialement vrai pour la musique qui, captive si facilement, mais qui, à la longue, épuise l'intérêt et affaiblit l'effet. C'est pourquoi, depuis longtemps, je tiens en piètre estime ma vie embourgeoisée.
Wieck, le seul que je fréquente volontiers et souvent, parce ce que nous nous intéressons l'un à lautre, était parti pour Paris ; Luhe venait me visiter chaque jour, mais ses vues conventionnelles sur la vie, tout avisées qu'elles soient, ne m'entraînent pas à me lier plus intimement avec lui : Maurice Semmel que j'ai toujours remarqué à cause de son jugement, de sa ferme volonté et de son penchant pGur l'étude, était le seul qui, par une vue claire et sereine de la vie, me plaisait; mais les oppositions de nos deux existences nous éloignent Tun de l'autre, ce qui, pour moi, est d'autant plus inexplicable, que chacun de nous pourrait communiquer à l'autre ce qui lui manque. Je continuai donc à vivre isolé, et cela finit par me plonger dans une atonie que, seule, la haine que j'ai toujours ressentie contre le désœuvrement, me permit de supporter.
Deux œuvres de moi vont paraître. Wieck, dont j'ai souvent réclamé les conseils, car il est rarement exclusif, était absent ; Dorn, mon professeur de théorie, m'avait conduit assez loin pour que, par un travail assidu, je pusse acquérir la belle clarté que
IÔO LETTRES CHOISIES
j'avais déjà pressentie, mais qui m'avait souvent fait défaut. Depuis lors, ma vie a changé : je suis seul ; mais au lieu de rester découragé, mon manuscrit à la main, le voilà imprimé, mis sous les yeux de chacun, soumis au jugement de tous. Quelques voix s'élèvent pour en parler, les unes avec modération, les autres avec des éloges, d'autres encore avec des critiques.
Dans plus d'une
nuit blanche, je vois un tableau lointain — un but.
— Pendant que je compose les Papillons, je sens se développer en moi une certaine personnalité qui déplaît à la critique. Les Papillons volent maintenant dans le vaste et superbe monde du printemps qui, lui-même, bel enfant aux yeux bleus comme le ciel, s'assied à ma porte et me regarde. — Et moi, je commence à me sentir revivre. — je romps le silence
— et ma lettre s'en va entre vos mains !
Tu as maintenant, ma chère mère, le tableau de ma vie et des combats de mon âme ; mes silences et mes lettres te sont expliqués. Que de fois pensé-je à toi et m'apparais-tu en rêve ! — quoique toujours menaçante et sous une forme terrible ! — Je prends alors ton portrait, et je le vois affectueux, semblant me sourire. Crois-moi, souvent mon état de santé m'a empêché de t'écrire ; je craignais de te troubler en te laissant deviner mes défaillances, les continuelles hésitations entre l'intention et l'exécution qui suivent chaque crise. Mais ta dernière lettre était si pleine de tendresse qu'un plus long silence serait devenu coupable.
Si je voulais essayer de te dépeindre ma vie intérieure, je devrais peut-être te dire qu'elle est italienne, le matin, et néerlandaise, le soir; ce serait parfaite-
DE ROBERT SCHUMANN l6l
ment exact. Mon logis est convenable, spacieux, et confortable ; vers cinq heures du matin, je peux sauter de mon lit comme un chevreuil : mon livre de comptes, mon journal et ma correspondance se succèdent en bon ordre. Jusqu'à onze heures, alternativement j'étudie, je compose et je lis un peu. A onze heures, chaque jour, vient Luhe qui est pour moi un parfait modèle d'ordre et de ponctualité. Dans l'aprèsmidi, je lis du français dans les journaux : de trois à six, je vais régulièrement me promener, seul d'ordinaire et vers Connewitz. — C'est vraiment superbe, et je te demande comme je me le demande à moi-même : Ne peut-on pas vivre comme dans le ciel, quand on pratique la vie dans sa simplicité et dans sa frugalité, et non dans l'arrogance de ses prétentions ? Là, je peux parfois croiser les bras et m avouer qu'il n'est pas nécessaire, pour trouver le vrai bien, d'aller le chercher en Amérique. Je rentre, vers six heures, à la maison, j'improvise jusqu'à 8 heures, et alors, je vais généralement prendre mon repas du soir chez Kompel et Wolff, après quoi je rentre chez moi.
Comme je suis sincère avec toi, ma bonne mère, je t'avouerai, sans rougir, que ce programme d'existence fut souvent contrarié pendant les mois de février et de mars, qui ont dû supporter des exceptions tout à fait contraires aux règlements. Tu as demandé à Rascher si, réellement j'abusais de la boisson. Je crois qu'il a pris ma défense; j'aurais voulu qu'il ne le fît pas, car il y avait là un fond de vérité. Cependant, la bière bavaroise fut plutôt pour moi une prosaïque habitude qu'une passion poétique ; c'est même ce qui rendait difficile de m'en déshabituer,
car il est infiniment plus aisé de se débarrasser d'une passion que d'une vieille habitude... Et si tu me demandes si j'en suis débarrassé, de ma voix la plus ferme je te répondrai : « Oui. »
Vers midi.
Que de remercîments ne dois-je pas à Goethe !...
5 mai.
C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de Napoléon. Hier, Wieck et Clara, arrivant directement de Paris, m'ont interrompu. Que de choses tous les deux ont à raconter ! Je te parlerai de Goethe dans ma prochaine lettre, car celle-ci me paraît déjà d'une longue dimension.
En toute hâte, je réponds à tes questions déjà anciennes : je n'hatiite pas chez Luhe ; l'adresse, que tu as est la bonne. Mes rapports avec Wieck sont très amicaux; ainsi que jeté l'ai déjà dit, je vais souvent chez Dorn et chez Herloszsohn, et plus souvent encore je reste avec moi-même, et je rêve à l'avenir. Tout le monde me déconseille d'aller à Weimar, près de Hummel qui, paraît-il, est en retard de dix ans. Et pourtant, je le ferai à la Saint-Michel. — D'abord, à cause du changement qui, chez moi, comme chez tout autre, favorise l'évolution des idées, et aussi en prévision d'un séjour à Vienne, où le nom de Hummel est tenu en grande estime. Je ne songe pas à être « le virtuose voyageur, » métier dur et ingrat. En travaillant bien, je puis, dans deux ans, être arrivé à mon Op. 20. Alors, mon sort sera fixé, et je pourrai, à mon gré, vivre tout aussi bien à Zwickau qu'à Vienne
DE ROBERT SCHUMANN l63
ou à Paris. Wieck veut absolument que j'aille à Paris. Jusqu'à présent, je ne m'en sens ni l'envie, ni la force.
Tu m'écris : « Cherche un homme estimable, capable de t'apprécier, aie confiance en lui et prie-le de te guider. » Mais, chère mère, j'ai toujours agi ainsi — seulement, j'ai trouvé que tout allait de travers, aux dépens de mon individualité ; je suis mon instinct moral, j'écoute modestement et très volontiers les conseils des gens compétents; mais je ne m'y soumets pas aveuglément.
Quoique mon argent soit placé sur bonnes hypothèques, tu dois comprendre que je ne puisse vivre avec ses seuls intérêts, il me faudra recourir à une dépense supplémentaire de 200 thalers, pour que mes finances arrivent enfin à s'équilibrer par mes honoraires, etc., etc. Si donc, de temps en temps, vous pouvez m'envoyer une petite subvention, ne le négligez pas ; je prendrai ma revanche plus tard, assurément. — Quant au choléra, il n'en est plus question.
Ma pensée la plus réconfortante est celle-ci : trouver la force d'écrire un livre dont le succès réconfortera mes frères. Peut-être bien le ferai-je ; je tiens déjà mon idée.
Donc, adieu, bonne mère, j'ai été franc avec toi ; sois franche avec moi. Je vous embrasse tous mille fois.
Robert.
Thérèse m'a très affectueusement invité à aller à Géra. Si rien ne s'y oppose, je le ferai, et je viendrai aussi passer quelques jours à Zwickau. Qu'en
ÏÔ4 LETTRES CHOISIES
penses-tu. mère? Mon précédent projet de voyage est abandonné. Adieu; écris-moi bientôt.
Ne sois pas fâchée contre Wieck qui, deux jours après la réception de ta lettre, s'est de nouveau remis en route. Mais commentas-tu pu supposer que j'aurais gardé cette lettre, alors que je te Ta vais demandée?
A la même
Leipzig, 26 mai i832.
Ma mère chérie,
Reçois, sans tarder, la nouvelle du bon état de ma santé et de la parfaite disposition d'esprit qui me fait savourer ce printemps plus que tout autre jusqu'ici. Comme ta dernière lettre m'en annonçait une autre très prochaine, je me hâte de t'envoyer une réponse et un remercîment pour cette lettre si pleine d'amour maternel, et pour ton envoi sonnant et trébuchant, arrivé juste au bon moment.
Je n'ai jamais songé sérieusement à aller à Géra, mais Thérèse m'avait si affectueusement écrit qu'il me semblait ne pas pouvoir refuser son invitation tout net. Je ne crois pas non plus qu'Edouard y aille ; je lui ai entendu dire que, dès qu'il aurait vendu la librairie, il irait, avec Thérèse, se fixer pour toujours près de la résidence. Qu en penses-tu ?
Tu peux à peine t'imaginer à quel point je faisais cas de Rosalie et combien son départ me chagrine. Que sont la beauté et l'élégance en face d'une sincère cordialité et d'un naturel exquis ? Aime-la bien, ma bonne mère, ce sera m'aimer davantage.
Je viens de recevoir une lettre de Hummel qui ap-
DE ROBERT SCHÜMANN l65
précie mes compositions d'une façon très encourageante. Il me dit : « J'ai déchiffré vos deux dernières œuvres avec attention, et je me suis fort réjoui de votre talent si pénétrant. Tout ce que j'aurais à signaler serait un changement quelquefois trop rapide dans les harmonies qui se succèdent, etc. Vous me paraissez aussi abuser parfois de l'originalité qui, d'ailleurs, vous est propre. Je ne voudrais pas que vous prissiez l'habitude de vous en faire un style qui serait contraire à la beauté, à la liberté et à la clarté d'une composition bien réglée. Continuez à travailler en paix, et je ne doute pas de vous voir arriver au but auquel vous aspirez. »
Rosalie t'en dira davantage. D'autres lettres de Hummel, plus anciennes, t'intéresseront, je vais les réunir et te les envoyer.
Rosalie te renseignera aussi sur mon genre de vie. Elle te contera avec plaisir que Wieck s'intéresse beaucoup à moi, qu'il aime beaucoup les « Papillons » et que Clara les joue à ravir etc. Elle te dira aussi les motifs qui me font préférer le séjour de Vienne à celui de Weimar. En tout cas, avant mon départ pour cette première ville, j'irai passer quelques jours à Zwickau et à Schneeberg.
Réponds-moi bientôt, ma bonne mère, et embrasse Emilie et Jules de tout cœur. Je pense bien souvent à toi, avec un extrême plaisir.
Ton toujours aimant,
Robert.
A Frédéric Wieck
Leipzig, 3 juin i832.
Très honoré ami,
Un bon remerciaient pour votre preuve de patience. — Donnez, je vous prie, le reste à Jean. —
Voici les titres des œuvres les plus nouvelles. Vous m'obligeriez infiniment si vous vouliez bien causer de cette affaire avec Hofmeister. Je ne suis pas bon à cela, je recule devant les exigences. Quatre thalers par feuillet ne me paraissent pas un prix exagéré pour le « Caprice » ; pour les « Intermezzi » et le « Fandango » un louis d'or ; — pour chaque morceau un bon nombre d'exemplaires gratuits, quelque chose comme huit ou dix de chacun. Je voudrais que Hofmeister, au cas où il accepterait ces conditions, s'occupât d'une annonce préalable dans les journaux de musique, ce qui me contraindrait à en finir sans retard. La composition marche facilement et rapidement — mais à peine une œuvre est-elle achevée, que je commence immédiatement à m'occuper de travaux futurs qui peuvent me plonger dans le marasme. Je serais charmé de faire paraître successivement une réunion de courtes pièces. J'espère, avoir terminé aprèsdemain, la mise au net du Préambule et de tout ce qui concerne Paganini. — Je vous ai cherché hier, sans vous rencontrer. Chaque jour où je ne puis causer ni avec vous ni avec Clara, laisse un vide dans le journal de ma vie à Leipzig.
Votre dévoué,
A Frédéric Wieck (ici)
Leipzig, 8 juin i832.
Accueillez le « Caprice » avec bienveillance ; ce fut un travail divin, mais tant soit peu herculéen ! Je vous en prie, mettez-vous à côté de Clara, un crayon à la main et marquez ce qui ne vous plaira pas ! Je n'envoie pas l'original, tout exprès : le texte sera prêt dans trois jours environ, mais j'ai réuni une telle masse de matériaux que je ne saurais être assez lent et prudent. Salut et amitiés.
Dans moins de six heures, je serai entré dans ma vingt-troisième année — à vrai dire, la deuxième de ma carrière.
A sa mère
Leipzig, 14 juin i832.
Ma mère aimée,
Rosalie a certainement bavardé, car tu as justement choisi les objets que je désirais et dont j avais besoin. Le mouchoir de poche est somptueux — surtout avec l'habit bleu — reçois tous mes tendres remercîments pour ta chère lettre et pour tes présents si beaux et si utiles. De telles manifestations idylliques — comme aussi la monnaie — me réjouissent davantage qu'une douzaine de sentimentales poésies pour anniversaire ou que des élucubrations morales. Si je n'ai pas immédiatement répondu à ta lettre, la faute en est à l'heure tardive où je l'ai reçue. Hier soir, après une promenade avec Edouard, Wieck et Clara, nous
l68 LETTRES CHOISIES
avons sablé ensemble une bouteille de Laubenheimer, jusqu a onze heures, très heureux et en toute cordialité. Dans l'après-midi, j'avais été seul, à Zweinaundorf, la tête et le cœur remplis d'un bonheur divin et de projets heureux pour l'avenir. Dans quelle disposition différente étais-je venu, il y a trois ans, dans ce même lieu ! Comme le cours de mes pensées était alors indécis, incertain ! Et comme je me sens, actuellement, plus ferme, plus assuré; comme la fantaisie et la conscience sont en bel équilibre, et comme mes pensées et mes sentiments sont devenus inséparables !
Quand je rentrai chez moi et que je trouvai vos lettres, je fus très heureux et je priai mon ange gardien de continuer à me guider pour votre plus grande joie. Les affaires d'Edouard et le deuil qui afflige si profondément le cœur de Rosalie, m'avaient souvent causé du souci, et j'avais pris la résolution d'encourager Edouard par l'espoir en des temps plus heureux qui lui permettraient de considérer comme un bienfait le souvenir des malheurs passés. Edouard paraissait, malgré les nombreux espoirs déçus, si calme, si digne, si travailleur et si réfléchi, que je ne ressentais aucune crainte pour lui.
Je ne puis mieux te dépeindre sa joie, lorsque je lui remis l'argent qui le sauvait de la crise pressante dans laquelle il se débattait, qu'en disant que j'ai vu, devant moi, les yeux pieusement résignés d'un homme déprimé retrouvant tout à coup le bonheur de vivre, et se remplissant d éclat et d'espérance! Ce fut pour moi, hier, un coup d'œil inoubliable
J'ai voulu avant tout t'écrire une très longue lettre,
mais aujourd'hui je neveux pas négliger Jules, Rosalie et Emilie qui pensent à moi et m écrivent si souvent avec tant d'affection. Dans les lettres que je leur adresse, tu pourras suivre presque en détail ma vie intime.
Ci-incluse une lettre de Hummel, la plus rapprochée que j'aie sous la main. D'après sa date, elle doit être la dernière.
J'entends dire, de tous côtés que les « Papillons » plaisent un peu partout. J'en parle plus longuement dans ma lettre à Jules, et je lui envoie un aimable compte rendu. Wieck et Clara me témoignent beaucoup d'affection; Edouard éprouve pour eux une sympathie qui est d'ailleurs réciproque.
Il te parlera de l'étrange malheur qui m'a frappé1. Cela me fera aller à Dresde lundi prochain, Wieck m'accompagnera. Bien que je fasse ce voyage sur les conseils de mon médecin — et aussi pour me distraire — il ne m'en faut pas moins donner un fort coup de collier. En tout cas je vous écrirai de Dresde.
Je t'embrasse mille fois avec tendresse et respect.
A Jules Schumann
Leipzig, ;8 juillet i832.
Cher frère,
Tu sais déjà combien j'écris peu volontiers, et pourtant combien souvent j'aime à penser à toi ; d'autre part, toute mon intelligence, tout mon travail sont