‹ Lettres choisies de Robert Schumann,Chapitre 18 sur 22 · La paralysie de l'index de sa main droite · texte numérisé non relu

La paralysie de l'index de sa main droite

tellement absorbés par l'art, que j'en désapprends l'écriture allemande et la forme de ses lettres. Si je pouvais t entretenir en musique, l'univers serait émerveillé de mes pensées. Elle (la musique) agit d'ailleurs sans que j'y sois pour quelque chose, comme tu pourras t'en faire une idée en consultant le papier ci-joint1. Je l'ai relu dix fois pour m'assurer s'il n'y avait pas une erreur d'impression dans le nom de l'auteur. Je ne puis pas te dire avec quelle ardeur je me dirige vers mon but, et avec quelle assiduité et quelle joie je mène cette vie de travail. Le monde s'ouvre si heureux devant mes yeux, les circonstances du dehors me sont si favorables que je demande sans cesse à l'Esprit qui me protège de me préserver de l'orgueil et de me conserver plutôt la naïve simplicité de l'artiste. Oh ! combien je suis heureux de l'intérêt que vous me portez — toi en particulier — en dépit de mon long silence, qui ne fut d ailleurs, qu'une halte me préparant à un nouveau départ.

Vous me croyiez peut-être encore à Dresde : j en suis revenu depuis une quinzaine, après avoir passé nombre de journées enfermé chez moi. Au dehors je trouvais si peu d'agrément que j'en ai eu vite assez. Je n'ai pas de goût pour rendre souvent visite aux auteurs connus. J ai cependant été plusieurs fois chez Reissiger et chez Kragen, un compositeur digne d'estime. Monsieur K. est aussi venu pour me voir, sans me rencontrer.

Un souvenir lointain m'a toujours enchaîné à certain village italien. Ma mère t'en dira le pourquoi.

1. Une critique très favorable, parue dans un journal viennois, sur ses Papillons,

Veuille Dieu que l'automne reste un printemps toujours plus beau et plus fécondant ! Un incendie doit avoir détruit Schneeberg; veux-tu me donner des détails plus précis?

Pendant que je t'écris, mon « Exercice fantastique » bourdonne tellement à mes oreilles que je préfère arrêter cette lettre ; je ne pourrais la finir qu'en notes de musique. Hofmeister a fait paraître en français le texte que j'avais écrit en guise de préface, au «Caprice» de Paganini. Cela donnera à l'œuvre son véritable aspect. Vous aurez lu ce que l'on dit de Clara ; nous vivons ensemble comme frère et sœur.

J'embrasse de tout cœur Emilie et tes enfants. Je vois toujours Emilie avec sa démarche onduleuse, et coiffée d'un chapeau à voile vert

Je te prie de me renvoyer la lettre de Hummel, accompagnée d'un millier de thalers — je suis très pauvre — Je n'ai pourtant pas de grands besoins ! — Parle-moi un peu de la charmante Rosalie.

Au Bachelier* Kunt^sch (à Zwickau)

Leipzig, 27 juillet i832.

Vous auriez peine à croire, mon honoré professeur et ami, combien souvent, et avec quel plaisir je pense à vous. Vous avez été le seul à reconnaître, en moi, ma vocation prépondérante pour la musique et, de très bonne heure, vous m'avez indiqué la route que, tôt ou tard, grâce à mon bon génie, je devais, parcourir.

Pour les encouragements et pour les bons conseils donnés à l'enfant, le jeune homme ne peut vous adresser qu'une nouvelle prière : lui permettez-vous de vous dédier une de ses œuvres et la voudrez-vous bien accueillir?

Vous trouverez ci-inclus, mon très honoré maître, un compte rendu de Vienne : l'éloge est trop beau et dépasse le mérite de l'œuvre. Voulez-vous bien le montrer à mes parents et aussi à mon ami Erthel? Cela les intéressera.

Depuis quelques mois j'ai suivi, jusqu'au canon, le cours théorique fait par Dorn, que j'avais déjà étudié par moi-même dans Marpurg, théoricien très appréciable. Le « Clavecin bien tempéré » de Sébastien Bach est, en outre, ma grammaire — c'est d'ailleurs la meilleure — j;ai étudié à fond la fugue dans toutes ses parties, le profit qu'on retire de ce travail est considérable ; [c'est, de plus, une étude morale et fortifiante sur l'humanité, car Bach fut un homme. On ne trouve en lui rien d'inachevé ni de malsain : son œuvre est écrite pour l'éternité ! Il me faut maintenant étudier la lecture des partitions d'orchestre et l'instrumentation. Possédez-vous peut-être des partitions italiennes d'ancienne musique sacrée? Je vous mettrai plus tard au courant de mes projets, si vous voulez bien répondre à ces lignes-ci. En attendant, veuillez me rappeler au souvenir de mes anciens protecteurs Erthel et Schlegel, et recevoir l'assurance de ma respectueuse affection.

Votre dévoué.

A sa mère

Leipzig, le 9 août 1832.

Chère mère.

Ma maison entière est devenue une boutique de pharmacien ! Ma main m'a rendu soucieux et, cependant, j'ai hésité à consulter, tant je redoutais, une opération ; à vrai dire, je craignais qu'on me démontrât Tincurabilité du mal. Je formais déjà, en secret, des plans d'avenir ; j étais décidé à me lancer dans l'étude de la théologie (pas du droit !), et j'ornais déjà mon habitation pastorale d'images vivantes, la tienne et d'autres encore. Enfin, j'allai trouver le professeur Kühl, et je lui demandai de me dire, en toute conscience, si je pouvais guérir. Après quelques hochements de tête, il me dit : « Oui, mais pas de sitôt, c'est-à-dire, pas avant six mois ».

Lorsque je fus en possession de ce « oui », mon cœur se sentit dégagé de la peine qui l'étouffait, et je fis, avec joie, tout ce qu'il m'ordonna, entr'autres je pris des « bains animaux » — fais-toi expliquer cela par Schurig. — Je dois plonger ma main, tout le jour, dans un bain d'eau-de-vie, et, la nuit, la porter en écharpe dans un bandeau rempli d'herbes ; jouer du piano le moins possible. Ce traitement manque d'attraits et j'appréhende que quelque chose de la nature animale ne s'introduise en moi... mais il est très fortifiant et je sens tout mon corps animé d'une force et d'une puissante vitalité qui, naturellement, me font plaisir à constater. — Le désir de rosser quelqu'un !

Pardonne-moi, chère maman, ce bavardage! Je n'ai

pas besoin de te dire que, en présence de ces incidents, je ne saurais songer à un voyage à Zwickau. Mais, comme ton enfant te recevrait bien, si tu venais lui faire une visite! Tente seulement d'en faire l'essai. Tu ne saurais habiter chez moi, Edouard le sait — mais pourquoi pas à l'hôtel ? On peut, pour un mois, y trouver des chambres superbes, à un prix très modéré. Ce serait le plus commode, et je ferais tout aménager. Peut-être Emilie n'a-t-elle aucune envie de t'accompagner ; mais moi, j'ai un très vif désir de la revoir.

Le voyage à Vienne est, pour la même cause, renvoyé à un temps éloigné. Si je me débarrasse de mon mal, mon voyage vers vous ne subira qu'un court retard. Il ne faut se rendre à Dresde que lorsqu'on a un nom et une réputation, chose très difficile à y acquérir. Reissiger ne me captive pas, il suit un autre chemin que moi. Je considère encore la musique comme le plus bel état d'âme; — d'aucuns y cherchent un état d'ivresse ; d'autres en font une opération mathématique et la pratiquent en conséquence. Tu écris très justement: « Chaque homme doit agir en vue d'être utile à tous ». J'ajoute : « Mais pas jusqu'à l'aplatissement ». C'est par échelon qu'on arrive au sommet. Pour rien au monde je voudrais être compris de tous !

Je n'ai pas oublié ma promesse relative aux dédicaces, mais il ne me semble pas convenable de te rien dédier parmi les pièces qui vont paraître chez Hofmeister; ce sont surtout des exercices, tous dans le même genre. Je me réserve pour les mélodies .

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Je recommande à ton attention le dernier numéro de la « Comète », dans lequel j'ai écrit des « Souvenirs sur les concerts de Clara Wieck. » Peut-être y reconnaîtras-tu mon style.

Je te prie de traiter avec respect la vieille musique restée dans ma chambre ; plus tard, elle me distraira. — La journée de demain sera pour moi des plus sérieuses, consacrée au passé. Je pense à mon père avec un ardent et respectueux souvenir.

Je t'embrasse, toi et toute la famille de tout mon cœur aimant.

A Tobias Haslinger (à Vienne)

i3 août i832.

Très honoré Monsieur,

L'appui de votre revue, l'espoir d'une future publication faite sous ses auspices a, pour un jeune compositeur, une trop attrayante valeur, pour que je ne sois pas tenté de vous envoyer mes « Exercices fantastiques », en vous priant d'y jeter un coup d'œil bienveillant, et — s'ils ne vous déplaisent pas — de les faire paraître. J'oserais à peine risquer cette demande, si je ne supposais pas, à la suite d'un compte-rendu très flatteur pour moi, paru dans votre revue — dont le nom est en tête de toutes les manifestations d'art — être connu de vous.

Ce morceau pourrait peut-être faire suite aux études de Kramer et de Kessler. Dans ce cas, je pourrais vous faire tenir une autre Etude en double croches, écrite à peu près dans le même genre, mais moins

difficile. Cette dernière a encore besoin d'être revue, tandis que celle ci-jointe, entièrement corrigée par moi, est tout à fait au point.

Comme entrée en matière, je vous adresse une requête : Cette oeuvre pourrait-elle paraître d'ici au 20 décembre courant ? Veuillez excuser cette prétention de rapidité; elle m'est inspirée par la date de naissance de mon digne professeur, qui tombe justement à cette époque-là. Je vous demande de plus, de mettre à ma disposition une douzaine d'exemplaires dont l'un, sur beau papier, portera la dédicace — et aussi de bien vouloir faire publier, dans les journaux de musique de la localité, un article me concernant, ce dont je m'occuperais sans tarder, avec votre approbation. Quant aux honoraires, j'ai reçu, de Messieurs Hofmeister et Probst, dix thalers par feuille imprimée. Comme je compte, au printemps prochain faire à Vienne un assez long séjour, nous pourrions alors causer ensemble de cette question. J'attendrai volontiers le moment encore éloigné où, par une vente régulière, bien établie, vous aurez pu vous couvrir de vos frais et de vos peines.

J'espère, très honoré maître, savoir bientôt si cette affaire vous agrée. Dans le cas contraire, — fort regrettable, — je vous prierais de vouloir bien me renvoyer mes manuscrits

Si ce numéro 76 ne vous est pas inconnu, je vous prie ardemment de l'accepter ; je suis heureux de vous prouver par mon travail que vos encouragements n'ont pas été inutiles.

Recevez, très honoré Monsieur, mes souhaits de réussite pour toutes vos belles entreprises. (Je m'inté-

resse fort à la propagation des œuvres de Bach.) et l'assurance de ma respectueuse considération.

Robert Schümann.

Au chef d'orchestre G.-W. Müller (ici)

Leipzig, 2 novembre i832.

Le signataire se permet de vous demander, très honoré Monsieur, si vous seriez disposé à collaborer avec lui, en le dirigeant dans l'orchestration d'une symphonie qu'il a composée et qui sera prochainement jouée à Altenburg. Je ne saurais trop vous dire combien vous m'obligeriez, car j'ai travaillé seul, sans direction, et je me méfie de mes capacités en tant que symphoniste.

Pour les autres conditions, je les laisse à votre bienveillante décision.

Je vous prie de me faire savoir quand je pourrai aller vous trouver chez vous, pour causer de tout cela et commencer le travail. Je me dis, etc..

A sa mère

Leipzig, 6 novembre i832, 2 heures du matin.

Ma chère mère,

Que de choses gaies j'ai à te dire aujourd'hui ! La première, — la certitude que nous nous verrons sûrement d'ici quinze jours, — m'a tellement absorbé durant toute la nuit que je me suis décidé à ne pas me

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coucher, mais à écrire et à travailler. La seconde est que Wieck va donner un concert chez vous, avec Clara, et, enfin, qu'une symphonie de moi y sera exécutée ! Tu trouveras là, chère maman, l'excuse du temps d'arrêt survenu dans ma correspondance. Depuis quinze jours, je travaille sans relâche, et je doute encore de pouvoir être prêt à temps ! J'ai donné congé de mon appartement pour deux mois (si tu consens à me garder aussi longtemps chez toi) ; mon piano à queue est loué pour ce temps-là à Luhe ; bref, tout est prêt pour le départ. . . sauf la symphonie ! Quelque chose me tracasse; j'ai encore besoin de me procurer cinquante thalers, et j'ai fort peu d'espoir d'en venir à bout ! Pourrais-tu, ou mes frères pourraient-ils, en ce moment, m'avancer cette somme ? Cela me ferait un plaisir infini. Je demande une réponse tout à fait rapide.

En ce qui concerne ma main, le docteur a toujours confiance. Pour ma part, je suis complètement résigné, je la considère comme inguérissable ! A Zwickau, je me remettrai au violoncelle, pour lequel on n'a besoin que de la main gauche ; il me sera très utile pour composer les symphonies. Pendant ce temps là, la main droite se reposera, car le repos est le seul bon traitement à suivre. Ce que j'ai pu t'écrire sur la théologie, était une extravagance éclose, sans doute, pendant un accès d'hypocondrie ; je n'y ai jamais songé sérieusement. Je mène une vie très régulière, et je travaille paisiblement. Donc, n'aie aucune crainte pour l'avenir. Combien je me réjouis de te revoir, ô la meilleure des mères !

Encore ceci : Si je ne parle que peu, ne me crois pas

mécontent ou mélancolique ; je parle peu lorsque je suis absorbé par mes pensées, par un livre, ou par un cœur ! Ces derniers temps, j'ai pris part à de nombreuses réjouissances et parties de plaisir. — Clara te donnera beaucoup à penser — Wieck compte certainement (tout comme moi), qu'Edouard ne lui refusera pas son piano à queue. Je le lui demande, ainsi qu'à Thérèse, en mon nom et en celui de Wieck, à qui j'ai tant d'obligations. Adieu, bonne et chère mère, à bientôt le revoir, et mille baisers de votre,

Robert.

A Rellstab (à Berlin)

Zwickau, 7 décembre i832.

Très honoré Monsieur,

Autant que je m'en souvienne, Leipzig fut, au début fort étonné de votre compte-rendu des «Papillons», car personne ne le comprenait, sauf moi qui, tout en restant paisiblement dans mon coin, savais fort bien ce que vous vouliez dire et sous-entendre.Que de réponses n'avais-je pas à vous faire à propos de votre bonne grâce, et que de remercîments ne vous devais-je pas ? Seul « le joli cadavre » m'attristait! Le Lied en est-il vraiment un? Pourquoi un opéra ne pourrait-il pas être sans paroles ? Et qu'adviendrait-il si l'acteur, connu ou inconnu, n'était pas un génie objectif? Ah ! — excusez-moi — ceci ne saurait être une anti-critique, et, une fois le premier choc reçu, la conclusion me rendit si joyeux et si reconnaissant, que le gant jeté ne produisit plus sur moi une grande impression. Je le relève pourtant aujourd'hui avec les

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« Paganiniani » que je vous envoie. Recevez ce travail avec faveur, et veuillez faire bon accueil à ma prière. Je vous recommande vivement cet enfant abâtardi que j'ai fait grandir avec force assiduité et joie! lia, pour moi, un intérêt personnel, car il représente mon « Examen théorique de la critique. » Sérieusement, ce me fut un travail exquis, mais compliqué par des harmonies souvent obscures, par des formes souvent peu compréhensibles, — même incorrectes — qui rendent difficile un classement ayant une grande autorité. A la première lecture de ces œuvres, on peut souvent se croire dans une chambre sans air, mais une fois qu'on a pénétré les fils ténus du sentiment qui les anime, on en comprend le charme, et le génie étrange devient clair. — Toutefois, j'aimerais mieux en composer six nouvelles qu'en travailler trois semblables !

Vous m'obligeriez beaucoup, si vous vouliez bien ne pas refuser de parler de cet ouvrage dans votre « Iris ». Dût votre critique être sévère, je ne m'en formaliserai pas.

D'ici peu, j'espère aller à Berlin : me donnez-vous l'autorisation de me présenter chez vous ? Si oui, j'arriverai avec une symphonie sous le bras.

Mes frères, qui sont libraires ici, désirent beaucoup entrer, avec vous, en relations littéraires et se recommandent à votre bienveillance pour l'avenir.

Avec considération et profonde estime.

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A Hofmeister {à Leipzig)

Zwickau, u décembre i832.

Accueillez avec faveur les « Intermezzi », très honoré Monsieur. Je les ai limés, émondés, avec le plus grand soin; j'espère mériter encore plus les remercîments des artistes que ceux du public. Voudriezvous, dès que vos affaires vous le permettront, mettre en pleine lumière cet enfant qui bégaie? Tout marche bien pour moi ; je travaille — avec ardeur, et en toute liberté — à ma symphonie, dans la petite chambre d'études de mon enfance. A vrai dire, je prends souvent, dans l'instrumentation du premier morceau, du jaune pour du bleu ! je tiens cet art pour si difficile que, seul, un travail approfondi durant de longues années peut conduire à la certitude et à la maîtrise.

Si vous pouviez obtenir que je fusse appelé, cet hiver, à Leipzig pour conduire l'orchestre, ce serait pour moi le meilleur encouragement. J'espère que vous ne me trouverez pas trop dépourvu de modestie; vous m'avez toujours rangé, avec tant d'amitié, parmi les jeunes artistes, que je crois pouvoir me hasarder à vous adresser une semblable prière. Wieck m'y encourage. Si seulement, je pouvais m'acquitter plus tard envers vous, non en paroles, mais par des actes ! Je vous envoie mon salut et de bons souhaits pour tout ce que vous pourrez entreprendre.

A vous respectueusement.

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A Rosalie Schumann, à Schneeberg

Zwickau, 9 janvier i833.

Ma chère Rosalie,

Comme tu es habituée à des lettres assez rares provenant de moi, certainement tu prendras un plaisir d'autant plus vif en recevant ce mot inspiré par la reconnaissance et l'affection. J'ai tellement pensé ces jours derniers à toi et à ta maisonnée, que je croyais être auprès de vous et devoir appeler : Rosalie !... Seule la tranquillité de notre maison et parfois la vue d'un visage soucieux me rappelaient le changement effectué. Toutefois ma mère est en bonne santé, et malgré mon long silence antérieur, elle se montre très douce et très amicale à mon égard. Je lui ai dit hier ce que je ne saurais assez te répéter, à savoir que les impressions mélancoliques ont quelque chose d'attrayant et de fortifiant pour l'imagination. Crois-moi, et considère avec un cœur léger l'avenir qui n'est jamais aussi menaçant de près qu'on se l'imagine de loin, et surtout, réfléchis que tu n'as pas à craindre l'adversité, et que les temps présents ne te trouveront ni étourdie ni indifférente, la gravité étant un des traits essentiels de ton caractère:

Je ne suis pas seulement ton prédicateur (de morale), mais surtout ton frère qui a appris à t'estimer et à t'aimer chaque jour davantage. J'aurais encore bien des choses à te dire : par exemple, combien je suis reconnaissant des attentions et des égards que tu n'as cessé d'avoir vis-à-vis d'un hôte qui ne voulait plus s'éloigner; combien j'ai pris en affection ton frère et

ton excellente mère; combien tu fus indulgente et

prévenante en toutes choses, etc. ; mais je remets

tout ceci à plus tard, quand les circonstances me le

permettront mieux.

En attendant, reçois ce gage de grande affection

de ton

A Fr. Wieck

Zwickau, 10 janvier i833.

Je vous apporte, en toute hâte, comme excuse... mes très grandes occupations, entre autres, un grand concert donné à Schneeberg. Thierfelder m'a écrit au sujet de la symphonie. — J'ai complètement bouleversé la première partie — les voix et la partition — rallongé la seconde partie — j'ai du travail par dessus la tête! — Et dire que vous continuez à me questionner et à me gronder ! Sérieusement, vous écrire est peu de chose, mais je ne me sens vraiment pas de force à écrire à Clara. Le croirez-vous ?

Mes meilleurs remercîments pour votre attention ; j'ai reçu hier, dans l'original, le compte-rendu de « l'Iris », et j'en suis très heureux : cela fait circuler le sang plus rapidement, et on se sent plus de cœur à l'ouvrage.

Votre idée me semble très nouvelle, mais un tant soit peu parisienne. Je me réjouis comme un enfant, des nouvelles œuvres de Chopin. Je désapprouve pourtant qu'il en fasse paraître autant à la fois; je ne trouve pas cela prudent. La renommée marche à pas de tortue et ne veut pas être pressée. D'un autre côté,

pourtant, si on hésite à répondre à son appel, elles enfuit sur les ailes du vent. — C'est le cas de Clara. — Saluez-la de ma part, cette chère et bonne; j'espère la voir bientôt et lui entendre jouer les mazurkas. Vous pouvez lui annoncer que si Zwickau s'est enthousiasmé et a pris feu, pour la première fois de sa vie, c'est elle qui en est responsable. Quand on parle d'elle, les yeux s'animent et s'enflamment.

Ici, je me renferme dans ma chrysalide; j'y reste complètement immobile : de là vient mon silence. Nul besoin de faire parade de son esprit, mais, en revanche, le cœur est occupé. Au commencement de février, je reviendrai avec la symphonie terminée sous le bras. Tâchez de réussir à mêla faire dirigera Leipzig. Quel encouragement ce serait pour moi !

Que Schumann ait voyagé ainsi, sans compagnon, cela m'a fort amusé — en exaspérant maman ! Je m'adresse à Clara pour savoir quel peut-être ce Schumann-là. (Brr!... parler de moi à la troisième personne, cela me fait frémir !)

Les six allégories symphoniques de Clara sont superbes ! Elles nous ont bien fait rire à Zwickau, notamment par la naïve parenthèse : « Ici, papa m'a aidée! » 11 me semblait que Clara me parlait familièrement à l'oreille.

Le compte-rendu de Fink sur les Variations d'Euryanthe est vraiment par trop insensé. Il veut être caressé, et moi, je pense que ce serait l'occasion de le chatouiller, de le cajoler, de le pincer, etc.

J'ai causé à Hofmeister, que je vous prie de saluer de ma part, une terrible angoisse : je lui ai écrit, étourdiment, que j'espérais, par les « Intermezzi »,

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mériter plutôt les remercîments des artistes et des critiques que ceux du public. Naturellement, il me répond : « Votre réflexion me stupéfie ! Comme marchand, l'approbation du public est tout pour moi; celle des critiques m'est indifférente. » Mon cosmopolitisme a manqué là d'à-propos !

Ma belle-sœur Thérèse est à Géra; pour Rosalie, je la verrai d'ici à quatre jours, (le concert est fixé au 17) et votre commission sera faite de vive voix et de grand cœur. — Ma mère et mes frères vous envoient leurs souvenirs, ainsi qu'à Clara, Comme nous parlons souvent de vous ! Presque tous les jours.

J'écrirai en détail à Clara, de Schneeberg. Je pense que le concerto pour piano sera écrit soit en ut majeur, soit en la mineur. Je fais étudier les caprices à Antonia de Tilly. Le bourgmestre Ruppius, qui me traitait jadis de polisson, se recommande à moi !

Je salue respectueusement votre femme, Clara et vous-même. Que de remercîments je vous dois!

R. Schumann.

A sa mère

Leipzig, 9 avril i833.

Mère chérie, parmi les qualités que m'a attribuées hier au soir le « Psychomètre » ou mesureur d'âmes, il fut intéressant, pour moi, de ne pas voir apparaître celle qui m'eût accordé le don de répondre rapidement aux lettres reçues. Si je voulais excuser le silence que j'ai gardé pendant la semaine qui a suivi mon départ de Zwickau, je pourrais te dire comment j'ai erré

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à Paventure, courant après un introuvable logis qui répondît à mes goûts ; je pourrais invoquer aussi les nombreuses occupations prosaïques qui m'absorbèrent. Mais je dois reconnaître que je ne trouve aucune raison normale pour excuser mes temporisations, et je conviens que c'est déplorable. Je suis impardonnable de ne pas t'avoir écrit un mot de reconnaissance, à toi qui veillas sur moi avec des soins infinis, avec tant de douceur et de tendresse. Combien souvent, me suis-je rappelé les jours passés à Zwickau, me suis-je répété à moi-même tes paroles pleines d'amour, et ai-je songé au lourd fardeau de la vieillesse que nous, les jeunes, devrions chercher à alléger en le partageant! — C'est pourquoi, après avoir évoqué devant moi ton image si attrayante, je reculais à la pensée de t'écrire, sur de froides feuilles de papier, des choses autres que celles que tu connais depuis longtemps, c'est-à-dire la grande part que je prends à tes joies et à tes peines qui sont également les miennes? Pardonne-moi donc, la meilleure des mères! Le printemps au ciel d'azur, se doutet-il qu'il verra les germes endormis se changer en fruits ? Peut-être en est-il de même pour mon style : c'est un bourgeon assoupi que le temps développera. Je te vois hocher la tête en lisant ces mots, et cela m'encourage dans mes projets de devenir meilleur.

Souvent, ce qu'on cherche au loin est si proche, qu'on pourrait l'atteindre avec la main : ce fut le cas pour ma demeure. J'ai passé huit ennuyeuses journées à m'impatienter, à hésiter. J'étais campé, en attendant, chez Luhe, ne pensant guère que, dans la maison que j'ai fréquentée pendant de longues années — c'est-à-dire dans le jardin de Riedel, actuellement de

Rodolphe — je trouverais deux chambres simples et charmantes, où pénètrent les rayons du soleil et de la lune, etd où, par dessus le marché, on a la vue de vertes prairies et, d'ici huit jours, j'espère, de jardins fleuris.

On aurait cru, le jour où j'en pris possession, que j'y avais un droit naturel, et que seul, un poète tranquille et heureux eût permission de partager mon bonheur.

Je suis dans la joie de penser que, lorsque tu tiendras ta promesse de venir me faire une visite, cet été très prochain, nous n'aurons pas à nous fatiguer sur le pavé, pour aller regarder la lune et les étoiles, ou l'éblouissant aloès qui, de la maison du jardinier jusqu'à ma fenêtre, étend ses dards d un vert brillant. Edouard connaît très bien ma demeure; il connaît aussi le jeu de quilles, quelque peu vulgaire qui se trouve à l'entrée de ma petite Suisse sans montagnes.

Dans de telles circonstances, tu peux le comprendre, mon cœur s'est allégé. Quoique extérieures, je suis convaincu qu'elles ont une immense influence sur les sentiments et surtout sur les actes, aussi ne formé-je qu'un seul désir : que ne se perde pas, en moi, le charme de la nouveauté, comme chez le papillon qui, sans ses tendres couleurs, ne serait tout au plus qu'un chétif insecte, volant très haut. — Sérieusement, lorsque je dis que le beau et le nouveau enchantent au premier coup d'œil, s'analysent au second et, au troisième, passent à l'état d'habitude, je suis d'avis que l'homme aurait tout avantage à renverser cette progression. — Tu pourras remarquer dans le ton général de cette lettre, qu'il y a en moi quelque

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chose de changé ; elle est plus pondérée et plus froide que celles que je t'ai écrites jusqu'ici..

Certainement, depuis des années (même pendant les jours fériés), je ne suis pas descendu en moi-même aussi profondément qu'hier soir, lorsque j'ai visité le psychomètre en question. L'ensemble m'en est jusqu'ici incompréhensible ; en tout cas, c'est un mélange de métaux magnétiques et de forces physiques, découverte retentissante d'un notable de la localité, du nom de Portius, et tellement intéressante par la précision et la finesse de son discernement, que je sortis de là plutôt inquiet que satisfait. Celui qui est mis en rapport magnétique avec la machine, tient dans sa main une barre de fer qui attire ou repousse l'aimant, suivant qu'on a ou qu'on n'a pas telle ou telle qualité.

En réalité, j'étais bien ressemblant, quoique je n'aie pas entière confiance en quelques-unes des bonnes qualités énoncées. Dans la quantité, je pêche celles qui me causèrent une douce gaîté intérieure; « câlin, impénétrable (ceci concerne le courtisan) hardi, déterminé, héroïque, fanfaron, envieux, vaniteux » ; mon ardeur et ma fermeté de caractère furent (avec raison) mises en doute. D'autres, furent parfaitement désagréables : « avide, vindicatif, rusé, chicanier » furent pourtant écartés ; puis, rapide comme l'éclair, l'aimant énuméra : « hypocondriaque (pas mélancolique), tranquille, timide, fin ; (à remarquer que « habile » n'y figure pas), méfiant, généreux, volontaire, génial et original, dominé par le sentiment ». « Econome » y figure aussi peu que « prodigue » (la faute en revient, d'après moi, au manque de matières premières, c'est

à dire d'argent.) Puis vinrent : « avisé, intelligent, affectueux, modeste, (ce récit prouve plutôt le contraire) rêveur, exalté, sensible, susceptible, (?) sagace, esprit profond (tête de philosophe) généreux, sociable, dominé par la raison (seule contradiction que j'aie notée) spirituel, persévérant, sincère. » L ambition et l'orgueil, ces deux faiblesses qui, prises dans leur meilleur sens, peuvent être des vertus, ne furent pas mentionnées.

Assez discouru là-dessus. C'est l'intérêt de la chose en elle-même et de la découverte, plus que le mien propre qui m'a amené à cette digression, à laquelle tu ne peux refuser ni exactitude, ni perspicacité dans le développement des traits du caractère ; et il est impossible de songer ici à une fanfaronnade ou à une supercherie.

Il est singulier que, chez l'homme, la méconnaissance de ses dons ou de ses talents innés le blesse beaucoup plus que celle des qualités qu'il ne peut acquérir que par son propre effort. Ainsi, je ne voudrais, à aucun prix troquer « spirituel » contre « persévérant ».

Si tu viens me voir, chère maman, je t'appliquerai deux mots précieux mérités par toi : indulgente, affectueuse. Sois cela pour ton enfant qui s'est tû si longtemps, et prouve-lui ton pardon par une prompte réponse.

A ma prochaine lettre, de plus longs détails.

Comme le Wiener Anzeiger vous arrive en retard, je copie ici la fin d'une remarquable critique, tirée de son numéro dix : « L'importance de cette publication doit servir d'excuse à son extraordinaire étendue. C'était un problème plein de difficultés, mais il fut

entrepris avec autant de grand amour que de persévérance et de ménagement. Il fut terminé avec méthode, de façon à procurer de nombreuses jouissances aux pianistes qui reconnaîtront de quelles grandes obligations ils sont redevables à l'auteur. »

Mon papier touche à sa fin. Mille bons baisers à Emilie, à Thérèse et à mes frères que j'espère voir sous peu.

Votre Robert.

Ecris-moi bientôt.

A Clara Wieck (à Leipzig)

23 mai i833.

Chère Clara, bonjour! Vous ne pouvez avoir, dans votre ville désenchantée, qu'une faible notion du jardin de Rodolphe, où tout chante, bourdonne, gazouille, jubile, depuis le pinson jusqu'à moi ? Par une si belle journée ne va-t-on pas à Connewitz? Et quand ? — Ah ! combien sont à plaindre les gens qui doivent se promener hors des villes ! Ou bien répétez-vous avec la Viennoise *. Et quand ? Elle m'a vraiment enthousiasmé. Je réclame sur tout cela une réponse verbale.

Par de telles matinées, il me vient de très belles pensées, en grand nombre, par exemple, que cette chaude température doit continuer pendant juin et juillet tout entiers; ou bien que l'homme est un papillon, et que le monde est la fleur sur laquelle il se berce; (cette pensée me paraît d'une fantaisie trop

1. Une pianiste, du nom de Eder, qui donnait quelquefois des concerts à Leipzig.

hardie !) — ou bien que ce même soleil qui inonde ma chambre pénètre aussi dans celle de Becker à Schneeberg ; — ou bien que je suis on ne peut plus heureux, lorsqu'un rayon de soleil danse sur mon piano à queue, comme pour jouer avec le son qui n'est lui-même qu'une lumière résonnante. — Chacun, ne discerne d'ailleurs pas le pourquoi de toutes choses. — Mais dans tout cela ne reconnaîtrez- vous pas

un certain

Robert Schumann.

Je vous 'prie de m'envoyer vos Variations, également celles sur la Tyrolienne.

A sa mère

Leipzig, 28 juin i833.

Ma chère maman,

Cette fois, je crois pouvoir attribuer mon long silence à un sentiment de vanité !

Depuis des semaines, en effet, j'attends l'apparition des« Intermezzi », et je vous donne si peu d'autres sujets de joie, que je voudrais vous envoyer, avec chacune de mes lettres au moins une composition publiée. Cependant, je n'ose pas tarder davantage à prendre la plume.

Que de fois, lorsque je songe à vos soins, à vos chagrins, me suis-je senti arraché à une heureuse et pure fantaisie artistique, transformant, pour moi, la douleur en beauté, et me suis-je demandé si je mérite cette joie, moi qui ne remplis la maison des miens que de pénibles incertitudes sur mon avenir. Et alors, je vois

IÇ)2 LETTRES CHOISIES

une gracieuse forme, faite de jeunesse, me jeter un regard plus miséricordieux qu'irrité, et l'appelant de ce cher nom d'Emilie, je ne puis répondre à ce regard que par ces mots : «Tu m'en veux? Tu as raison, sois assurée cependant que je t'aime bien! » Et maintenant, avant tout, comment se porte le bon Jules? Ces admirables mois de mai et de juin, dont presque chaque journée donna l'impression d'un mois de délices, ne peuvent pas avoir augmenté ses souffrances. Et toi, mère, comment vas-tu? Je me sens digne de la tendresse qui te fait m'écrire chaque année à ma date de naissance, et je te remercie pour ta lettre et pour ce qu'elle renfermait. Je trouve dans cette lettre, plus de gaieté et de confiance que dans plusieurs des précédentes. Les grandes douleurs n'affaiblissent pas les fortes natures, pas plus que le fardeau qu'il porte n'accable le vieillard. Celui-ci est pourtant plus apte à reconnaître l'étendue d'un malheur qu'un homme plus jeune, capable d'embellir ou de disperser sa douleur. Sur celui-là elle pèsera plus légèrement que sur toi, mère chérie, toi qui depuis si longtemps as eu tant de peines à supporter! .

Pour te renseigner sur mon compte, sache que ma vie n'a manqué ni de charme, ni d'une animation assez intense. Une foule de jeunes gens de bonne éducation, en majeure partie des étudiants, ont formé, autour de moi, un cercle que j'ai installé dans la maison de Wieck. A la plupart d'entre nous, vint la pensée de fonder, en collaboration, un nouveau grand Journal de musique que publiera Hofmeister, et dont les prospectus et les annonces

DE ROBERT SCHUMANN ig3

paraîtront le mois prochain. Le ton et la facture de l'ensemble, seront plus brillants et plus variés que dans les autres publications de ce genre. Nous lutterons ensemble contre les vieilles routines, bien que je doute fort de me trouver souvent d'accord avec Wieck qui — d'autre part — se montre, chaque jour, plus amical avec moi. Beaucoup de tête, beaucoup de bon sens sont réunis là, et nous sommes prêts à mener à bien le grand combat. La direction se compose de Ortlepp, de Wieck, de moi et de deux autres professeurs de musique, tous habiles virtuoses (sauf moi, avec mes neuf doigts !) Cela donne d'emblée à la chose un très gentil vernis, les autres journaux de musique n'étant dirigés que par des « dilettanti ». Parmi les autres collaborateurs, je te nommerai Luhe, le conseiller Wendt, le sourd Lyser, Reissiger et Kragen à Dresde, Franz Otto, à Londres

Peut-être gagnerai-je quelque chose à cette entreprise, ce à quoi — ma nature étant, à proprement parler, ennemie de toute chose déréglée (ou : non réglée) — je désire généralement n'avoir pas besoin de recourir à vous. J'ai un bon sens bourgeois qui, pareil à un cadre entourant un tableau ou à un tonneau renfermant une matière liquide, se préoccupe, de lui-même, des avantages financiers.

Je fais, maintenant soigner mon doigt par l'homéopathie. Le Dl* Hartmann m'a dit en riant : « Aucun médecin allopathe ne peut guérir cela. Dans trois mois, il ne restera plus trace de ce mal. » Là-dessus, il m'ordonna une toute petite poudre, me soumit à une forte diète, — ni bière, ni vin, ni café. — L'électricité dont j'ai fait usage, m'a peut-être été nuisible, la partie

malade devant être traitée par des excitants plutôt que par l'engourdissement. Bien que Phoméopathie me paraisse peu sérieuse, la confiance que témoigna le docteur m'a réconforté — et c'est déjà quelque chose de bon !

Tu dois savoir par Edouard, que j'ai souvent fréquenté Kalkbrenner, le plus fin, le plus séduisant (bien que vaniteux) des Français. Maintenant que je connais les virtuoses les plus importants (Hummel excepté) je me rends compte de tout ce que j'avais déjà acquis; c'était un bagage vraiment considérable. Alors que nous croyons entendre proclamer des idées nouvelles par des hommes célèbres, nous y retrouvons simplement les vieilles erreurs qui nous furent chères et qui nous reviennent sous une brillante étiquette. Le nom est, pour beaucoup, une cause de succès. Au milieu de tous ces virtuoses, je décerne la palme à deux jeunes filles : Mlles Belleville et Clara. La seconde qui m'a toujours inspiré le plus vif intérêt est restée la même. Etrange et enthousiaste, elle court, saute et joue comme un enfant, après quoi elle traite les questions les plus profondes. Il est réjouissant de suivre les mouvements déplus en plus rapides de son cœur et de son esprit, qui vibrent toujours à l'unisson. Dernièrement, revenant avec elle deConnewitz (nous faisons, chaque jour, de deux à trois heures de marche), je l'entendais se dire : « Comme je suis heureuse, heureuse! » Qui pourrait écouter cela sans plaisir ? Sur notre route, au milieu du sentier, se trouvaient des pierres fort gênantes. Comme il m'arrive, lorsque je cause avec quelqu'un, de regarder plutôt en l'air qu'à mes pieds, elle marche

DE ROBERT SCHUMANN ig5

toujours derrière moi, et pour que je ne tombe pas, elle m'avertit à chaque pierre en me tirant par la manche — ce qui ne l'empêche pas quelquefois de tomber elle-même !

Pour mon jour de naissance, un orage formidable dont je me souviendrai désormais ! Wieck et ses amis avaient organisé, chez nos hôtes habituels, un souper auquel Clara prit part également. Par une heureuse coïncidence, la jolie fille de notre hôte, avait, à cette même date, atteint ses seize ans. Moi, j'entrai mélancoliquement — mais d'ailleurs d'une façon assez comique — dans ma vingt-quatrième année. Ma porte,, qui se trouve séparée du corps de logis par un ruisseau, ce qui rend impossible qu'on puisse l'ouvrir du dehors^, était déjà fermée, de sorte que je fus forcé de retourner au restaurant et d'y passer la nuit sur une chaise. Toute cette journée du 9 juin, je fus terriblement indisposé — Je viens d'éprouver une véritable jouissance en lisant « Eugène Aram, » deBulwer qui devrait rapporter des monceaux d'or à mes frères. Comme ce roman a pour base des faits réels, ton éloignement pour le romantisme moderne ne devrait pas t'empêcher de le lire ; il prouve très clairement comment, d'un simple crime, découlent des désastres sans fin.

Ma symphonie, qui fut exécutée ici, un peu avant l'arrivée d'Edouard, m'a créé beaucoup d'amis parmi les grands amateurs d'art, tels que Stegmayer, Pohlenz, Häuser. Lorsque je me présentai devant le chef d'orchestre Matthäi, n'arriva-t-il pas que, par suite d'une plaisante distraction, je lui dis : « Mon nom est Matthaï » — Ne me reconnais-tu pas là ?

Tu peux comprendra que le Journal me donne terriblement d occupations ; toutefois si la plume se remet à la tâche, la correspondance n'en deviendra que plus vivace.

Les « Intermezzi » vont bientôt paraître.

N'oublie pas de m'écrire bientôt, mère chérie.

Mille tendresses et souhaits de bonheur pour vous

tous.

Votre R.

A Clara Wieck

Leipzig. i833.

Chère Clara, j'ai un grand désir de vous voir. Les frères Gunz désirent m'accompagner. Si vous en avez le temps et l'envie, et si vos parents le permettent, soyez la bienvenue et complétez ainsi le trèfle à quatre feuilles. Un mot de réponse, s. v. p. A vous de décider si cela peut se faire.

Avec désir Votre (Pas de signature).

A la même

Leipzig, i833.

Ma chère Clara, un salut matinal. Ne serait-il pas possible, aujourd'hui, de retourner encore une fois à Connewitz ? Je vous prie de le demander à votre père, et de me répondre par un mot.

A la même

i3 juillet i833.

Très chère et bonne Clara,

Je voudrais savoir si, et comment vous vivez. Je n'en dis pas davantage dans une lettre. Je désire presque que vous ne vous souveniez plus de moi, tant je maigris de jour en jour, m'allongeant comme un plant de haricots sans feuilles. Le docteur m'a défendu de désirer trop ardemment quelque chose — vous notamment — parce que cela me surexcite trop. Aujourd'hui, j'ai enlevé tous mes bandages, et j'ai ri au nez du docteur qui prétendait m 'empêcher d'écrire! Oui, je l'ai menacé, s'il ne voulait pas me laisser faire à ma tête, de lui communiquer ma fièvre — et il a cédé !

Ce n'est pas pour vous conter tout cela que je vous écris, c'est surtout pour vous adresser une prière que je désire vous voir accueillir. Comme il n'existe, entre nous, aucune chaîne aimantée, je viens de prendre une résolution sympathique : demain à onze heures précises du soir, je jouerai l'Adagio des Variations de Chopin, et je penserai à vous très affectueusement, — exclusivement. Ma prière serait que vous agissiez de même de votre côté, afin que nous puissions nous rejoindre en esprit. Le point où se rencontreraient nos pensées communes, pourrait être la petite porte de Saint-Thomas : si c'était le moment de la pleine lune, je voudrais que, tel un miroir, elle vous rappelât que je pense à vous. J'espère une prompte réponse : si vous n'en faisiez rien, demain, à minuit, un cœur saignerait, douloureusement blessé — Et ce serait le mien !

Très affectueusement vôtre, R. S.

A sa mère

Leipzig, juillet i833.

Ma mère chérie, impossible de songer actuellement, à un voyage à Zwickau. Comme Rosalie, j'ai, depuis dix jours, une fièvre intermittente. Je te l'aurais volontiers caché, si je ne devais te faire une prompte réponse, suivant le désir que tu m'exprimes. Aujourd'hui, les accès n'ont pas repris, mais je suis trop ému par ta lettre ; je ne suis pas suffisament calme pour écrire à Jules. Cela me sera peut-être plus facile demain, si la fièvre ne me reprend pas. Mon médecin homéopathe, qui m'inspire grande confiance, espère me voir rétabli — et pour longtemps — d'ici à trois semaines ; cependant je ne puis t'affirmer que je serai sûrement en état de remplir, auprès de mon frère chéri, un devoir qui ne sera pas le dernier.

Alors que tout paraît si menaçant, pourquoi n'avez vous pas confiance dans l'homéopathie? Le traitement est si simple et si naturel. — Plus tard, si jamais des souffrances m'atteignaient, ta dernière lettre, si réconfortante me donnerait force et endurance pour les supporter.

Porte-toi bien et continue à m 'aimer, mère chérie; jamais je ne pourrai suffisamment, par mes yeux ou par mes paroles, répondre à ton amour ; peut-être le pourrai-je plus tard, par des actes.

Ne t'inquiète pas de moi ; je suis fort, et cette maladie n'aura pas, comme pour la pauvre Rosalie, de suites fâcheuses.

Avec mon plus profond amour,

Ton Robert.

A Clara \\ ieck

Leipzig, i833.

Chère Clara,

Si vous pouvez me prêter les deux cahiers des «Romances sans paroles » (rien que pour aujourd'hui,) envoyez-les moi. Je vous écris, au galop, ces mots tout secs ; à peine ai-je le temps de vous dire un simple bonjour.

R. Schumann.

A la même

Leipzig, 2 août i833.

Chère Clara,

Pour les hommes qui ne pratiquent pas la flatterie, il n'est guère de plus rude corvée que de tourner une dédicace ou d'y répondre. On est hors de soi, tout contrit, écrasé sous le faix de la modestie, des regrets, des remercîments, etc. etc. A d'autres — qu'à vous — je devrais très poliment répondre ainsi : comment ai-je pu mériter une pareille distinction? A quoi avezvous pensé? — ou bien, j'aurais recours au langage imagé et je dirais : que la lune serait souvent invisible pour l'homme, si le soleil ne l'éclairait pas de ses rayons ; ou encore : voyez comme le noble cep de vigne attire à lui l'humble ormeau qui boit le plus pur de sa sève enivrante.

Mais à vous, je n'offre rien de tout cela : rien qu'un simple remerciement venant du fond du cœur. Si vous étiez près de moi, (même sans l'autorisation de

votre père), je vous serrerais la main, et je vous confierais mon espoir que, dans les temps à venir, nos noms puissent se trouver réunis sur le titre d'une œuvre renfermant nos vues et nos idées. Pauvre être que je suis, je ne puis rien offrir de plus!

Et mon œuvre, comme beaucoup d autres, restera peut-être à l'état de projet en ruine, car depuis longtemps elle n'a avancé que dans le travail des corrections. Autre chose : Voulez-vous demander à Kragen, à qui je souhaite le bonjour, s'il veut bien servir de parrain à cette œuvre, c'est-à-dire s'il me permet la lui dédier ?

Comme le ciel nous fait grise mine, j'aurai le regret de ne pouvoir assister à la soirée musicale d'aujourd'hui. Et puis, je vis tellement retiré que les ailerons qui sortent seuls de la « chrysalide » pourraient s'en mal trouver. J'ai pourtant le ferme espoir de vous revoir encore une fois avant votre départ.

Robert Schumann.

Il y a juste un an, aujourd'hui, nous allions à Schleussig. Combien je suis attristé d'être venu jeter le trouble dans votre joie!

A Frédéric Wieck (ici)

Leipzig, 6 août i833.

Très honoré ami.

Ci-joint je vous envoie ma lettre à mon frère. Si vous en avez le temps aujourd'hui, je vous prie de me

dire verbalement si le « nécessaire » est oublié? Veuillez observer que je marque d'une croix la partie déjà indiquée dans une lettre d'hier

Si je vous ai bien compris, vous m'avez dit : « Si vous vous occupez de cette affaire avec zèle, je vous promets mon appui; mais si vous vous relâchez... je me dédis. » Comment! N'êtes vous donc pas coéditeur de cette feuille, et ne voulez- vous pas supporter la mauvaise fortune comme la bonne? Si vous avez promis cela, ainsi que je pouvais le présumer d'après l'intérêt que vous portiez à cette affaire — un refroidissement éventuel de ma part pourrait-il servir d'excuse au vôtre? Ne voulez-vous offrir qu'un demi appui?

Si un autre que vous, dont je comprendrais moins le langage, m'avait parlé de la sorte, je lui aurais carrément répondu : « Garde tout ! Si je suis dans le feu de l'action, j'aurai tout au plus besoin de ta direction — si c'est toi qui t'y trouves, tu peux absolument compter sur la mienne. Si je me ralentis, tu me prêteras tes ailes. » Ce marché n'est certes pas onéreux. Aurais-je donc un trop grand souci de ma réputation et la rédaction m'absorberait-t elle par trop? — si tant est que vous veuillez donner ce nom à l'expédition de la correspondance, etc. — Si vous ne considérez pas ce travail comme un très grand sacrifice de ma part, je ne chercherai pas à vous en convaincre. C'est pour ces deux raisons que je me charge plus spécialement de cette direction : d'abord parce que je touche aux événements de plus près, et aussi parce que je n'abandonne pas volontiers une idée, quand je sup-

pose qu'elle a en soi des avantages inestimables pour notre culture intellectuelle et morale.

Mais comme je crois connaître votre façon de parler, je laisse de côté tout propos que je considère comme trop pessimiste. Vous éprouvez une certaine défiance de ma persévérance future ; j'avoue que moimême, j'en doute quelquefois. — Qui peut lutter contre l'imprévu, contre les troubles inattendus ? etc. Je vous ai dit aussi que je m'engageais, au maximum, pour deux années, sans avoir pour cela l'idée arrêtée de me retirer ensuite; mais je regarde ce laps de temps comme suffisant pour apprendre beaucoup en dehors des occupations réglementaires, pour donner de la solidité et de la consistance aux vues et aux formes artistiques, sans craindre de devenir arriéré, ou bien de perdre le goût de l'art pur. Je ne vous dissimule pas que j aurais désiré entendre de vous des paroles plus douces ; quelque chose comme : « Unissonsnous pour travailler à cette œuvre. — Si l'un s'endort, que l'autre veille et soit énergique. — Si l'un rentre ses antennes, que l'autre sorte les siennes.»

Je réclame votre indulgence pour la rude franchise de mon langage, car si Fédifice tremble déjà de cette façon sur sa base, la chute future est aisée à prévoir. Si l'on tient à ce qu'une entreprise aussi compliquée soit menée à bien, il faut que les forces diverses se soutiennent réciproquement, de part et d'autre. Si, par contre, vous donniez suite à vos paroles d'hier, le développement de notre œuvre en éprouverait fatalement un grand dommage.

Il serait sot de ma part de croire que je vous ai écrit des choses que vous ignoriez. Vous comprendrez

toutefois que je vous demande la faveur de vouloir bien m'expliquer aujourd'hui votre manière de voir. Votre dévoué,

A Charles Schumann, à Schneeberg

(Extrait) 5 août i833.

Comment une pareille entreprise pourrait-elle échouer, alors qu'elle a pour but l'intérêt primordial de l'art et qu'elle est préparée par des hommes dont c'est la vocation, entreprise basée, d'autre part, sur de fermes espérances et sur l'expérience tirée de travaux préparatoires. Commentpourrait-elleéchouer? Il n'y a d'ailleurs pas que cela qui nous soit favorable. La couverture, les gravures y contribueront. Comme vignette (de première page), je propose un génie avec un masque dans la main.

Si l'entreprise ne rapportait pas suffisamment, Wieck, Knorr, Ortlepp et moi, nous renoncerions à nos honoraires. Ma rétribution, comme rédacteur, est fixée à i5o thalers ; en cas de perte, j'y renoncerais également. Le contrat serait ferme pour une durée de 2 ans.

Hofmeister se mettrait immédiatement en relation (avec lui). Je recommande la plus grande hâte en ce qui concerne l'annonce. Les premiers numéros paraîtront avec le portrait de Spohr. Entends-toi avec l'imprimeur des notes de musique.

Je désire que le prix ne dépasse pas la somme de 4 thalers. Quel serait en ce cas le produit net ? Je m'occuperai de la vignette.

A Franz Otto (à Hambourg)

Leipzig, 9 août i833.

Excellent Franz Otto,

Que n'aurais-je pas à te conter? Peines et joies, châteaux en Espagne, projets chimériques, rêves d'immortalité et larmes

Que des choses pitoyables se soient passées, que ton temps précieux ait été insuffisamment rétribué, ce fut déplorable, mais, à présent, il s'agit de croire courageusement à l'esprit et au noble sang allemands. Crois-moi, l'Allemand souffre, dans les pays étrangers, d'une nostalgie plutôt morale que physique.

Prends cette lettre, mon très cher ami, comme l'avant-coureur d'une correspondance régulière et suivie. Pour aujourd'hui, je serai bref. Que cette lettre t'apparaisse comme le héraut d'armes d'un avenir musical perfectionné, auquel il manque un Hermann qui, un Lessing sous le bras, se jette dans la mêlée ! Ne te dérobe pas, et frappe ferme ! Wieck t'a appris qu'une nouvelle Revue musicale périodique va paraître, qui attaquera sans pitié tous les vices de notre époque, en l'honneur des droits poétiques dont elle est le champion. Quoique je ne connaisse pas tes idées à fond, je t'ai toujours trouvé un ami si chaud du Beau et de la Sincérité, que je crois pouvoir t'inviter à prêter ton concours à cette œuvre. Et cela, tu le fais déjà, puisque tu écris; mais le travail du critique doit, en outre, être efficace et contribuer à assurer la victoire.

Pour le moment, sois plaisant, et écris des « Lettres Anglaises » qui seront placées en évidence dans notre

premier numéro d'essai, au commencement d'octobre. Je t'en prie, mon très cher, n'aie rien de plus pressé, après la lecture de ces lignes, que de t'asseoir et de tailler ta plume pour écrire des « Lettres Anglaises ».

Je n'ai pas besoin de te dire de quelle importance sont les premiers numéros. Bien qu'ils ne doivent pas trop promettre, il est nécessaire qu'ils fassent comprendre au public qu'ils viennent combler une lacune.

Si cela t'ennuie d'encadrer ou de développer tes pensées, abandonne-moi ce soin ; je laisserai toujours percer la saveur du fruit naturel. Il serait à désirer que ces lettres fussent datées d'un endroit éloigné, qu'elles fussent ardentes, en proportion de la distance, et que tu écrivisses comme si tu les adressais à une personne imaginaire, très affectionnée.

Arrange tout cela à ton idée, et que l'importance de la chose, et le souvenir de notre vieille amitié te poussent à me répondre rapidement afin que la rédaction sache si elle peut compter, en toute sécurité, pour son premier numéro, sur les « Lettres Anglaises » Si l'entreprise rapporte quelque chose, et que tu écrives avec ardeur, sois certain de toucher un traitement, somme toute, passable.

Peut-être même pourrait-on publier la première année quelques fragments de ton opéra? Sois donc très tranquille à ce sujet. — De moi, il paraîtra des « Intermezzi » des « Impromptus » (une histoire) et une nouvelle sonate. Reviendras-tu bientôt à Leipzig ? Prochainement je t'écrirai plus en détail.

Prends la chose à cœur et réponds.

A Frédéric Hofmeister, à Leipzig

Il y a quelques semaines, je vous ai envoyé un résumé à moitié écrit de nos discussions sur le Journal, en vous demandant de me le renvoyer, si vous n'y voyiez pas trop d'objections. Je doute que mon frère accepte encore de se charger de l'entreprise, étant trop occupé par ses grands travaux d'imprimerie. Laisserez-vous donc échapper cette belle occasion qui ne peut vous rapporter que de la gloire et de l'honneur ? Vous trouverez n'importe où un habile rédacteur.

Vous faut-il encore de l'argent ? Je vous offre avec plaisir, 1400 thalers en rentes saxonnes à 4 0/0. Vous me rendrez la traite et les titres, après l'échéance, in natura. Il n'y a pas lieu de songer à un échec, mais plutôt à une brillante affaire ; le tout à vos risques et périls.

Ayez la bonté de me répondre quelques mots m'informant si je peux venir vous parler aujourd'hui ou ces jours prochains.

Votre dévoué,

Je n'ai pas la seconde épreuve des « Intermezzi ». Combien de temps dois-je attendre encore ?

A G.-W. Fink (avec les Impromptus)

Août, i833.

Très honoré Monsieur,

Quelque étrange et affligeant que soit, pour le signataire de cette lettre, votre silence sur différentes œuvres qu'il vous a adressées depuis plusieurs années, comme il ne connaît pas la cause qui a pu lui mériter un tel dédain, il tente, pour la dernière fois, de vous envoyer les « Impromptus » ci-joints, qui obtiendront peut-être de vous un compte-rendu. Je vous prie de ne pas me ranger parmi ceux qui veulent rendre encore plus pénible le dur métier de rédacteur. Soyez assuré que je n'aurais jamais fait cette démarche, peu modeste peut-être, si je n'avais une pauvre vieille mère, découragée, qui, dans chacune de ses lettres me demande craintivement : «Mais pourquoi donc ne parle-t-on jamais de toi dans le journal de Leipzig? » — « Mère, » dois-je lui répondre chaque fois, « je ne le sais vraiment pas ». Veuillez trouver là, très honoré Monsieur, une excuse pour cette lettre.

Avec respect,

Robert Schumann.

A sa mère

(Automne, i833).

Ainsi tu parais avoir abandonné tout espoir ! Que Dieu soit avec nous ! Comme toi, ma bonne mère,

j'ai besoin de consolation, mais hélas! je ne puis vous venir en aide, je ne sais que pleurer. Tu parais n'avoir aucune idée du martyre que me fait endurer ma maladie, sans cela tu n'insisterais pas autant pour m'appeler auprès de toi. Je n'ai pas besoin de t'affirmer que si j'étais valide, un seul mot suffirait. Je ne puis que répéter aujourd'hui ce que j'ai dit dans mes précédentes lettres : ma santé est mauvaise au point que, chaque fois que je m'expose au moindre courant d'air, (il y a quinze jours que je ne suis sorti) j'ai une rechute. Je n'ose même pas me laver. Si je me mettais en route, il serait possible que je fusse forcé de quitter la malle-poste pour m'aliter — et ne plus me relever peut-être ! Cette appréhension seule suffirait à me rendre malade... Et je ne sais plus rien de Jules! Comment il se porte réellement — s'il a encore sa connaissance, s'il parle, s'il a conservé de l'espoir, s'il a reçu ma lettre, s'il se souvient de moi, et s'il n'a pas le désir de me voir ? Que cela me serait doux d'apprendre cela ! Ne lui enlevez pas l'espoir de me voir bientôt. Ne puis-je pas recevoir quelques lignes de lui ? Demandez-le lui.

Que ta puissante énergie ne t'abandonne pas, pauvre bonne mère si éprouvée !... Pendant que je t'écris, peut-être lutte-t-il contre la mort ! Ah ! Dieu !

Au revoir.

A la même

Leipzig, 27 novembre i833.

De la dernière semaine l rien ! Je n'étais guère autre chose qu'une statue, ne sentant ni le froid, ni le chaud. Un travail des plus intenses me rappela peu à peu à la vie. Mais je suis encore si ébranlé, si craintif, que je ne peux pas dormir seul; j'ai pris, pour rester près de moi, un brave garçon plein de cœur et de bonne volonté, que j'entreprends de façonner — ce qui me plaît et me réconforte. Croiras-tu que je n'ai pas le courage de faire seul le voyage d'ici à Zwickau, de peur qu'il ne m' arrive quelque chose !... Violents afflux de sang, angoisses inexprimables, impossibilité de respirer, impuissance instantanée des sens, se succèdent encore rapidement, bien que moins fortement que ces jours passés! Situ avais seulement l'idée de ce que peut produire un tel état s'ajoutant à la mélancolie d'une âme ulcérée, effrondrée, tu me pardonnerais sûrement de n'avoir pu écrire. Encore ceci : sais-tu bien qu'un certain R. S. pense à toi à toute heure ! Ecris-lui donc bientôt— Visen paix ! Au fond de mon cœur repose une pensée dont je ne voudrais, à aucun prix, être privé : la croyance qu'il y a encore de bonnes gens et un Dieu ! Ne suis-je pas heureux?

1. Après la mort de son frère Jules et de sa belle-sœur Rosalie.

A la même

Leipzig, 4 janvier 1834.

Ma bonne mère, c'est seulement aujourd'hui que j'ai lu ta lettre, bien qu'elle me soit arrivée, il y a déjà huit jours, mais dès que j'ai eu connaissance de son pénible contenu, la force m'a manqué pour en achever la lecture. Comme la pensée de la souffrance des autres anéantit chez moi toute puissance d'agir, évitez dorénavant de m'écrire la moindre chose qui puisse me démoraliser, sans quoi, je serai contraint de vous demander d'interrompre votre correspondance. Je vous prie donc de ne pas mentionner ce qui pourrait me rappeler Jules ou Rosalie — soit par écrit, soit verbalement. Je n'avais jamais connu la douleur — maintenant elle est venue, je n'ai pas pu l'écraser; c'est elle qui me terrasse, et mille fois!

Toutefois, je me sens mieux en ce moment, et plus dispos que je ne le fus depuis longtemps; peut-être, peu à peu, des visions plus gaies se rapprocherontelles de moi ; alors, je serai bon pour les hommes, comme ils le sont actuellement pour moi. Lorsque tu prétends que je m'isole de plus en plus en moimême, tu es dans Terreur, un mot gracieux qui m'est adressé suffît à me rendre heureux ; je voudrais remercier celui qui l'a prononcé. Je vis très simplement; je me suis déshabitué de toutes les boissons spiritueuses ; je fais, chaque jour, de longues marches, notamment avec mon excellent ami Louis Schunke dont tu dois avoir entendu parler. Je viens de travailler plus utilement que pendant les dernières semaines. — N'omets

pas de lire les « Davidsbündler » parus dans la Comète ; ils sont mon œuvre et produisent une certaine sensation. Plus tard, ils formeront une sorte de livre que je ferai éditer par Charles et Edouard. Pour mes compositions musicales aussi, tout marche au mieux. Vous avez reçu les « Interme^i » ; après quoi paraîtra une Toccata, chez Hofmeister, puis, un Allegro, dédié à Kuntzsch, pour lequel je recevrai trente thalers. Quand aux trois sonates que je te dédie, j'en veux faire mon chef-d'œuvre. Mes compagnons habituels sont Herlossohn, Wieck, Stegmayer, Schunke, Stelle, Ortlepp, Lyser, Berger, Bürck, Pohlenz. Je vais souvent chez Fink qui m'a invité dernièrement à une matinée musicale. Tu peux juger d'après cela, du revirement intellectuel qui s'est produit pour moi, et tu peux voir que les plus considérés et les meilleurs me recherchent.

Tu me demandes si je me tire d'affaire? Je te réponds franchement : Non ! Mon revenu et mes gains ne dépassent pas quatre à cinq cents thalers, et c'est à peine si j'aurais assez avec six cents. Mais que sont ces infimes soucis, en face des gros chagrins de la vie ? Que ces derniers se guérissent, et alors reparaîtront le bonheur et l'énergie qui, rapidement, dissiperont les petits tracas; cette conviction m'apporte le calme. Puisses-tu le trouver aussi ! Nous croyons souvent voir des nuages au ciel, tandis que ce sont de brillants soleils que la faiblesse de nos yeux nous empêche seule de distinguer.

Je comprends la tristesse de ta solitude. Ne pourraistu pas rejoindre Edouard ou Charles ? Tu dois à tes enfants, qui t'aiment si tendrement de prolonger le plus possible ta vie, qu'ils voudraient te rendre

agréable, dans la mesure de leurs forces. Quand je forme un souhait — ce qui m'est arrivé si souvent et si cordialement dans ces derniers temps — c'est que tu puisses venir faire un séjour à Leipzig. Je me rends bien compte, il est vrai, que tu n'y trouveras qu'une faible compensation aux chers souvenirs que tu devras abandonner — que j'ai à supporter un poids qui m'accable souvent et que je ne manque pas de me reprocher, et qui s'adresse à mon manque d'égards et de reconnaissance envers toi. — Je sais aussi combien il est difficile de faire du vieil homme un homme nouveau, surtout en présence d'habitudes de vie différentes, et quels reproches sans fin je m'adresserais, si tu ne trouvais pas, dans mon entourage, tout ce que tu aurais espéré! Réfléchis bien à tout cela, et écris-moi à quel parti tu t'arrêtes. Tu peux penser quelle serait ma joie si tu accueillais la proposition que je te fais dans les plus affectueuses intentions.

Beaucoup de bons souvenirs à Emilie que j'aime passionnément, à mon Edouard qui, certainement, retrouvera le bonheur puisqu'il consiste pour lui en celui de ses prochains. Embrasse de tout cœur Charles et les enfants. Pendant la nuit de Noël, j'ai pensé à vous avec douleur. — Je suis maintenant si misérable ! — Si misérable !

Mes salutations à la famille Lorenz1.

Nous nous verrons peut-être avant le printemps, et

je puiserai alors, dans tes pauvres yeux troublés par

tant de douleurs, la force de devenir meilleur.

Ton fils qui t'aime profondément.

(i) La famille de sa belle-sœur Emilie.

DE ROBERT SCHUMANN 2l3

Mille remerciements pour ton envoi en or, sur lequel je ne comptais pas.

A la même

Leipzig, le 19 mars 1834.

Ma bonne mère,

La meilleure réponse à faire à tes trois lettres est de te dire qu'elles ont apporté à ton enfant consolation et sérénité. Que puis-je faire pour toi en échange de ton amour, si souvent offert en sacrifice et souvent si mal compris, de tes attentions si touchantes, et comment te remercier? Il y eut un temps où tu m'apparaissais la nuit en rêve, mais toujours irritée contre moi* Maintenant, au contraire, éveillé ou endormi, je te vois près de moi comme un bon génie, toujours aimante et radieuse comme dans ta jeunesse. Croirastu que je rêve de toi presque chaque nuit, et presque toujours d'une façon agréable ? Comment pourrait-il en être autrement, alors que je reconnais ton culte pour tout ce qui est noble et vrai, bien mieux que dans mes jeunes années, époque pendant laquelle on considère souvent une belle action comme une obligation et le sacrifice comme un devoir? Le fait même de me sentir moralement plus rapproché de toi est une des causes de mon silence, car je trouve mauvais et coupable d'aller à toi dans mes heures de crise. Le temps extrêmement doux du mois dernier m'a complètement guéri : puisses-tu trouver joie et consolation à constater que l'hiver lui-même nous ramène de nouveau les jours radieux du printemps fleuri, et son-

ger que les heures de vieillesse seront également embellies par les fleurs tardives, plus pâles, mais plus nobles que t'offrira un bon génie.

Ah ! si tu pouvais seulement, en toute liberté, te transporter à pas légers auprès de mon ami Louis Schunke, et nous entendrep arler de toi! Il est le plus excellent des hommes et des amis, un cœur sans cesse animé du désir d'accomplir tout ce qu'il y a de plus beau et de meilleur. Un petit coin bleu découvert dans un ciel nuageux, vaut quelquefois mieux que l'immensité de l'azur. — Je me passerais de tous mes amis, pour conserver celui-là seul ! Peut-être arriverons-nous un jour, précipitamment, jusqu'à toi et te demanderons-nous une affectueuse hospitalité. Peutêtre!... car le nouveau journal de musique accapare, à bon droit, toute notre activité. Rascher t'en portera le plan ; il est de moi. Les directeurs de la feuille sont : le chef d'orchestre Stegmayer, Wieck, Schunke, Knorr et moi. Une nouvelle entreprise fait toujours naître un grand courant d'espérance. Je suis heureux d'avoir affermi ma vie sur un terrain solide et stimulant, où, en dehors de l'honneur et de la célébrité, on peut encore espérer un bénéfice. Tu peux donc être tranquille sur mon avenir.

Il y a beaucoup à créer, à apprendre commeà enseigner ; de grandes capacités à déployer, pour faire face aux grandes difficultés et, d'après moi, un beau résultat à attendre, vu l'utilité incessante de cette création, Edouard sera chargé de ce qui concerne la librairie. Kuntzsch a souscrit largement. Prie-le de m'envoyer, le plus tôt possible, la collection des trois premières années de l'ancien journal musical de Leipzig, et les

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trois premières années de ce même journal, depuis que Finck en est le rédacteur en chef; je lui en serai fort obligé.

Stegmayer est aussi un musicien de premier ordre, à qui je dois beaucoup de remercîments, mais il vit tellement solitaire qu'on ne peut pas se lier avec lui. Croirais-tu que j'ai dansé dernièrement chez le chef

d'orchestre ? Trois fois ! — Pense un peu ! Une

fois avec sa femme, une fois avec Clara, et enfin avec la fille du consul américain List. Au retour du bal, je désirais inscrire le nom de mes danseuses, mais il me manqua mon carnet de bal. J'ai aussi patiné assez souvent avec Schunke, sur un petit étang solitaire à Connewitz. Tout va bien maintenant et, peu à peu, tout ira encore mieux.

Ne te préoccupe pas de

mon doigt. Je peux composer sans son aide et, comme virtuose voyageur, je n'aurais guère été plus heureux. La faute en revient à mon éducation première. Du reste, cela ne me gêne pas pour improviser ; j'ai conservé mon ancienne verve pour le faire en public ; je m'y suis livré dernièrement chez Barth qui m'avait invité à sa table.

Luhe publie avec Herloszsohn un Manuel de conversation pour dames, dans lequel je suis chargé de la partie musicale. (i5 thalers par feuille.)

Le compte-rendu des Interniert, fait par Rellstab, ne doit pas te causer le moindre souci ; l'opposition est un stimulant. Chaque homme doit suivre sa route : si l'un se dirige vers l'Italie, l'autre, vers la Grèce et qu'ils se rencontrent par hasard, ni l'un ni lautre ne peut accuser son rival d'avoir suivi un mauvais che-

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min. Combien j'ai apprécié ta délicatesse de ne pas en faire mention, je n'ai pas à te le dire, toutefois ma première pensée, en lisant ce compte-rendu, fut que tu allais t'en chagriner ; mais comme je crois connaître la justesse de ton coup d'œil et de ton tact, je ne m'en suis pas autrement préoccupé : agis de même. — Je me réjouis comme un enfant pour Edouard et Charles. Charles va-t-il se remarier ? Qu'y a-t-il de vrai à ce sujetj? Peut-être arrangerai-je les choses de façon à revenir à Leipzig avec Edouard ; il me faudrait, pour ça, savoir quel jour il compte quitter Zwickau. Ecris-lemoi. Si je ne peux abandonner mon travail, j'espère bien ne rien y perdre, car tu pourrais me faire une plus longue visite. Combien j'en serais heureux! Tu peux très commodément demeurer chez moi : j'ai loué,, avec Schunke, dans ma maison même, trois jolies chambres à l'étage supérieur. Nous aurions volontiers pris une seule chambre, mais de crainte de nous gêner réciproquement par des exercices de musique, nous avons séparé nos deux chambres par une troisième, située entre les deux. Notre propriétaire ne demande pas mieux que de nous fournir des lits. Tu as bien compris, chère maman? Réponds-moi là dessus.

Je reçois à l'instant des visites. — J'aime Emilie autant que toi. Bénédictions sur elle, sur ses enfants et sur vous tous.

A cette lettre était joint un envoi d'eau de Cologne.

A la même

Leipzig, 26 mars 1834.

Bonne mère chérie, reçois mes plus sincères remercîments pour ta lettre qui m'a causé tant de plaisir ; tes propositions sont admirables, elles arrangent tout. J'ai encore beaucoup de travail, j'ai dû écrire hier quatorze lettres! Le facteur attend. Mille fois bonjour — Ah ! tu n'as pas répondu à ma question sur Charles — Shakespeare est une bonne entreprise. Tout finira à ta plus grande satisfaction.

Ton Robert.

A la même

Leipzig, 9 avril 1834.

Ma mère bien aimée, puisses-tu avoir le bonheur de posséder un fils aussi bon que tu es admirable comme mère! Je ne puis rien répondre de très nouveau à tes deux lettres, mais si ma réponse est vide de paroles, elle est toujours bourrée de faits. Je dois être devenu meilleur, car je pense à toi plus souvent et avec plus de plaisir qu'autrefois.

MaiSj je t'en prie, écris tes lettres sur du meilleur papier; celui-ci n'est vraiment pas beau! Tu sais comme je t'ai félicitée, autrefois, quand tu portais un joli petit bonnet garni de dentelles et une robe de soie noire ! — Par contre, tu ne me plaisais pas du tout dans le vieux vêtement gris. Ne prends pas cette critique en mauvaise part ; elle m'est revenue en relisant tes lettres.

Un remercîment du fond du cœur pour ton envoi

2l8 LETTRES CHOISIES

d'argent. Il y a là douze groschen que tu pourras bien aussi porter sur le vieux livre de comptes. N'aslu pas reçu une lettre de moi accompagnant l'eau de Cologne? Il n'y avait en réalité que quelques lignes, mais elles auraient dû m'épargner des reproches qu'en d'autres cas, il t'appartenait de me faire. Je t'y disais la résolution de retarder mon futur voyage. Tu as raison sur tous les points ; le mois d'avril est toujours maussade, mais le mois de mai se ferait superbe; si tu venais me voir. Envoie-moi bientôt Edouard. J'aspire a être entouré des miens, bien que je sois en termes très amicaux avec mes amis de Leipzig.

Avec Finck, cela va mal. Il est devenu très violent et ne supporte rien en dehors de ce qui le concerne. Il m'est pénible de voir un homme âgé et estimable s'abaisser à ce point ! En tous cas, s'il survient une lutte, par la suite, quelque digne qu'en soit le ton, sois certaine que j'aurai à cœur de tenir la promesse que je te fais en soulignant le mot digne. J'estime que s'il

doit pleuvoir des coups d'épingles, cinq jeunes gens

sont mieux préparés à les supporter qu'un vieillard dont le dos est déjà tout voûté. Quoi qu'il en soit, les prospectus sont déjà imprimés. Donne-moi ton appréciation. J'ai toujours trouvé tes remarques fines et bien appliquées, pressentant la juste solution, même sur des matières qui t'étaient étrangères.

J'écris et je compose assidûment; je fournis le maximum de travail. — Pour la foire, je pourrai procurer à Edouard des manuscrits d'artistes de talent, tels que Laube, Lyser, Schlesier, Bürck. Espérez-vous que, cette année, la foire sera favorable ? Charles me cause moins de soucis.

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Encore une prière : envoie sans tarder, le passe-port ci-joint à Rascher, avec mille bons souvenirs et la prière de le remplacer par un autre, valable pour Leipzig et Dresde, d'une durée d'un an, et de me le faire parvenir au plus tôt. A la place d' « artiste », prière de mettre plutôt « musicien ». Comprends-tu ?

Qui eût jamais pensé que le petit Rascher délivrerait un passe -port au petit « Robert Schumann ». Ainsi se développent les hommes, en dehors de leur volonté. - Les uns vont vers les chênes ; les autres vers les lauriers. La main favorable du destin m'a placé sur une terre étrangère où l'on désire ardemment conquérir une belle auréole. Et, regarde : le soleil y brille aussi et peut-être fera-t-il monter la sève jusqu'à moi.

Maintenant adieu, bonne mère chérie,

Le dernier portrait m'a fort réjoui ; j'espère qu'il en fut de même pour toi. Je salue avec affection et respect Emilie, ses parents et enfants. Qu'Edouard ne tarde pas à venir !...

Ton Robert.

A propos, ne t'effraie pas. — Je laisse pousser ma moustache !

A la même

Leipzig, 2 juillet 1834.

Chère bonne mère,

Je ne suis pas mort! Autrement, tu l'aurais certainement appris par notre jourual qui, au contraire, t'a apporté, plus souvent que de coutume, des preuves d'assiduité, de vie et de gaîté !

C'est même pour cela que je suis resté muet pendant les deux derniers mois. Mais pourquoi Edouard ne m'écrit-il pas une syllabe? Ni Charles non plus? Le silence d'Edouard m'est particulièrement inexplicable et, malgré toutes les raisons que je lui cherche, je le trouve impardonnable. Je connais Charles pour être un si mauvais et oublieux prometteur, que cela peut, au besoin, lui servir d'excuse. Et enfin — toi ?... Ah! toi qui as si souvent, par tendresse et avec de grands égards, passé l'éponge sur des fautes commises envers toi. sans jamais réclamer aux autres ce qu'ils te devaient ! toi aussi, tu me laisses sans nouvelles ! — Mais, ne pouvais-tu pas au moins m'envoyer une ligne, deux mots affectueux qui ne m'avaient encore jamais manqué en un certain jour ? Cela m'a causé un véritable chagrin !

Je reconnais volontiers que ce n'est pas à moi de t'adresser des reproches, quand je te suis redevable de tant de réponses ; mais tu ignores que notre rédacteur Knorr est, depuis huit semaines, en proie à une fièvre intermittente qui lui interdit tout travail, et que je dois, par le fait, m'occuperde tout: correspondance, corrections, manuscrits, etc. Aussi, de semaine en semaine, j'ai dû remettre (vous avez pu vous en apercevoir), mon désir de vous voir, ne fût-ce même que quelques heures, plaisir dont la maladie opiniâtre de Knorr m'enleva toute espérance. En dernier lieu, j'ai nourri l'espoir que tu viendrais me surprendre un jour, puisque moi je ne pouvais le faire ; mais tout est resté dans le statu quo. Aujourd'hui, après une si longue séparation, je t'offre très affectueusement une main qui voudrait bien adoucir et guérir le mal qu'elle a fait.

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Pendant ces deux mois de silence, beaucoup de choses, faites de joies et de peines, et dont certaines pourront exercer une grande influence sur mon avenir, se sont passées. Si je pouvais, assis à côté de toi, te confier cela — oser te parler, te demander conseil !

Parmi les choses heureuses, je mets en première ligne ma nouvelle sphère d'activité; la joie de m'occuper de travaux utiles à tous ; l'approbation et les éloges qui sont le remercîment accordé à la bonne volonté — si bien que les plus proches relations intimes m'ayant mis en rapport avec d'autres, l'amitié et la considération des gens droits et purs absorbent si profondément mes regards, que ma vie se trouve partagée entre de grandes jouissances physiques et intellectuelles. J'ai aussi éprouvé une vraie joie du jugement porté sur mes oeuvres par Gottfried Weber, le plus répandu de nos critiques, et d'un autre de Rellstab sur notre Journal que, je l'avoue sans fausse honte, je suis seul à rédiger

Pour motiver son jugement, Weber cite mes « Papillons », qu'il ne trouve rien moins que plus que génials — et j'en arrive à me demander si, nous autres jeunes artistes, (Chopin, Hiller, etc) nous ne sommes pas plus génials encore, puisque les choses que nous fîmes sans aucun effort, furent déjà, jadis, qualifiées d'oeuvres de génie. Ce n'est en aucun cas une marque de mécontentement que j'éprouve à l'adresse de ce critique, et je souhaite au contraire que ton fils te plaise toujours autant qu'après la lecture de ces lignes.

Le travail de composition ne marche naturellement

pas très vite en ce moment ; reçois cependant le morceau ci-inclus1, comme une preuve que la source n'en est pas tarie. On comprendra facilement à Zwickau qu'il me faut consacrer toute mon activité au journal. Je ne peux compter sur personne : Wieck voyage au loin ; Knorr est malade ; Schunke s'exprime peu brillamment avec la plume. Qui reste-t-il ? — Et le journal a un succès tellement étourdissant que je travaille avec ardeur et profit. Nous comptons déjà trois cents abonnés.

Bref, l'activité est tout dans la vie. Notre cercle s'est augmenté de deux charmantes personnalités féminines. La première (dont je t'ai déjà parlé) a seize ans ; c'est Emilie List, fille du consul américain : Elle est Anglaise de tous points, avec des yeux brillants et perçants, des cheveux sombres, une démarche ferme ; elle est pleine d'esprit, de tenue et de vie. L'autre, Ernestine, est la fille du riche baron bohémien de Fricken et de la comtesse Zettwitz. Elle a un cœur généreux et enfantin ; tendre et rêveuse, elle adore tous ceux qui cultivent l'art — moi compris — elle est extraordinairement musicienne — bref elle réalise complètement mes rêves, car c'est ainsi que j'ai toujours souhaité que fût ma femme — et je te le dis à l'oreille, ma bonne mère, si l'avenir me posait cette question : « Laquelle choisis-tu? » je répondrais sans hésiter : « Celle-ci ! » Mais, que tout cela est lointain, et comme je suis déjà tenté de renoncer à la possibilité d'un engagement plus étroit ! — quelqu'agréable fût-il. — Ma franchise t'est-elle désagréable? Non — car c'est moi qui te déplairais. — i. La Toccata.

Clara est à Dresde, où son génie se développe de plus en plus ; les lettres qu'elle m'écrit parfois sont merveilleuses d'intelligence. Wieck sera à Dresde dans quelques semaines, et je voudrais bien l'y accompagner — je ne me suis pas encore décidé, en partie, par égard pour toi et la promesse que je t'ai faite; en partie à cause du journal qui ne pourrait pas continuer à paraître sans moi, si Knorr ne se rétablissait pas d'ici-là.

Comme j'ai bavardé aujourd'hui et comme égoïstement je n'ai pailé que de moi seul ! Ecris-moi bientôt, parle-moi de toi, d'Emilie, de tous; dis-moi comment vous vous portez. Il me faut une lettre très longue — j'en appelle à ton amour, à ton indulgence! — J'ai encore beaucoup à dire, à bientôt d'autres nouvelles de ton

Robert.

Mes signatures dans le journal sont : 12, Euseb. — Fn. — Florestan. Tu peux voir que je suis celui qui travaille le plus.

Hofmeister me fait dire à l'instant que la nouvelle composition ne sera imprimée que demain — donc à bientôt.

A Clara Wieck, à Dresde

Leipzig, 1834.

Chère et honorée Clara,

Il existe des contempteurs de la beauté qui prétendent que les cygnes sont tout bonnement des oies plus grandes que les autres, — on pourrait dire de

même, avec raison, que l'éloignement n'est qu'un voisinage plus lointain. Et ce serait exact, car, chaque jour je vous parle (encore plus bas que je ne le fais d ordinaire), et je sais parfaitement que vous m'entendez. Au début, j'avais formé divers plan pour notre correspondance : je voulais, par exemple, en établir une, tout simplement au moyen de notre journal musical ; — je voulais aussi faire partir dans l'air mon ballon (vous savez que j'en possède un), rempli de pensées écrites, que des vents favorables auraient transporté en un endroit désigné ; — je voulais attraper des papillons, et les charger de mes messages ; je voulais que mes lettres vous fussent adressées de Paris, pour exciter votre curiosité, en vous faisant croire que j'étais dans cette ville. Bref, j'avais en tête force rêves plaisants, desquels, aujourd'hui, pour la première fois, un facteur m'a éveillé par son appel coutumier. Les postillons, chère Clara, me produisent un effet magique, tout pareil à celui du plus exquis Champagne. On ne croit plus posséder une tête, tant on se sent le cœur léger, transporté de joie, lorsqu'on les entend faire leurs appels au dehors. D'habitude, ils sont pour moi une invitation aux ressouvenirs, aux désirs des choses que nous ne possédons pas. — Ainsi que je vous l'ai dit, le postillon souffla sur mes rêves pour m'en faire vivre d autres, plus réels. . .

A Clara Wieck, à Dresde

Leipzig, io juillet 1834.

N.B. La fin doit être lue avant le commencement. Ma chère Clara,

Pour une fois, je veux | longuement | bavarder tout à mon aise et rire avec vous. — Si on pouvait faire et dire ce qu'on désire, les ballots de lettres que vous auriez pu recevoir de moi | auraient à peine suffi : quand je pense vraiment» vraiment à vous, je vole vers mon piano, et je vous écris plus volontiers en | accords de neuvième | .

Vous ne sauriez vous figurer quelle joie m'a causée la lettre sans même songer qu'elle fut écrite pendant | une | de ces journées qui ne se reproduisent qu'une fois dans | Tannée. Vous vous souvenez certainement de mon anniversaire de l'an passé, de l'orage, de la fuite dans une maison du Rosenthal, j et, même, du | chocolat | .

Cette année-ci, cette journée | fut | plus | simple. Nous errâmes (comme toujours, je fus suivi de mes « Compagnons de David ») du côté de Zweinaundorf, avec le visage éclairé par la joie de si bien vivre. Le lendemain vint votre lettre : — je commençai le soir même une réponse que je voulais continuer et achever, mais une épreuve à corriger arriva de l'imprimerie ; elle fut suivie par d'autres, de sorte que, bon gré mal gré, j'ai dû me résoudre à retarder cette réponse, ce dont vous serez difficilement plus | attristée | que moi.

Votre lettre, c'était | vous même. Vous étiez devant moi causant, riant, sautant, comme toujours, du sérieux au plaisant, jouant avec des sous-entendus comme un diplomate — en un mot Clara^ votre lettre était un véritable « sosie » !

Un sosie unique ! — mais que me demandez-vous ? Vous voudriez que se réalisent vos désirs et, pour cela, me changer en un Miesnick ! — Réfléchissez seulement : si Florestan ne faisait pas tout le contraire d'autrui, — si Eusèbe | buvait moins de bière bavaroise, s'il ne restait pas à son poste certain « Compagnon de David, » alors que tous les autres sont partis, etc., etc. je serais précisément celui que je ne suis pas. C'est pourquoi, j'ai transcrit | élégamment | votre catéchisme, et je l'ai mis en musique. Vous devriez entendre cette musique ! — C'est une litanie en ré dièze mineur :

Premier commandement :

ft&Mfijuj-i

Cette lettre doit se composer comme toute bonne | sonate, | de trois parties distinctes : une partie pour rire, une pour bavarder, une troisième pour causer. Nous venons de traiter la partie pour rire, sous un si défavorable aspect, ! qu'elle ressemble au Rosenthal, où il n'y a ni roses,, ni vallée. — Je veux dire qu'elle | provoque | plutôt les larmes.

i. Allusion à son écriture illisible.

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