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Clara avait, la veille, donné un concert à Leipzig

brillait ! Et je te remercie du fond du cœur pour tout ce que tu m'as fait entendre hier — oui, du plus profond de mon cœur ! C'était bien ma Clara, avec ses yeux si beaux et son art accompli. Tu as puissamment joué... Et je pensais à la jouissance de celui qui peut se dire qu'une telle femme est à lui ! Mais tu es trop exquise, trop noble pour la vie que ton père considère comme le plus grand bonheur. Que de fatigues, que de journées de travail et de voyages pour deux heures de succès ! Pourrais-tu supporter cela longtemps et en faire le but de ta vie? Non ; ma Clara doit être une femme heureuse, une femme aimée. Je tiens ton art pour une chose élevée, sacrée... Tu reposeras tes doigts quand tu n'auras pas envie de jouer devant des gens qui n'en sont pas dignes... Tu me comprends n'est-ce pas, ma bien chère amie ?

Je te quitte pour reprendre mon rêve et ne penser qu'à toi.

Adieu, la plus aimée de toutes ; toi, le trésor de mon cœur, toi, le bon, le meilleur cœur,ô ma Clara. Je suis à toi, uniquement à toi.

Vienne, 7 octobre i838.

Si tu te sens la force d'aller à Paris, et si tu crois pouvoir y réaliser quelques bénéfices, fais-le; j'ai en toi une confiance absolue; donc décide ce que tu estimeras être le sacrifice le moins onéreux.

Maintenant, écoute-moi bien, ma bonne Clara : de toute façon tu auras besoin d'argent... en même temps

qu'à toi, j'écris à Leipzig, au Dr Günz, chez qui tu trouveras toujours mille florins à ta disposition. Günz est au courant de nos affaires. Quand je pris congé de lui, il me dit, sur un ton que je n'ai pas oublié : « Demandez-moi ce qui vous sera nécessaire, je ferai tout pour vous et pour Clara. » N'hésite pas, chère sœur de mon cœur, à demander cet argent, si tu en as besoin ; il est plus en sûreté en tes mains que dans les miennes.

Vienne, 8 octobre i838.

Tu dois avoir reçu ma lettre de Prague.

Les jeunes musiciens m'y ont beaucoup diverti ; ce sont de braves gens qui parlent toujours d'eux-mêmes, de leurs idylles, de leurs compositions, dont ils font mutuellement l'éloge, bien qu'un chacun se dise tout bas qu'il est supérieur aux autres. J'en ai rencontré un seul qui me parût génial. Lundi soir, ils setaient donné rendez-vous à mon hôtel. Un docteur H. qui avait montré une certaine arrogance lors de notre première rencontre, voulut continuer et me donna quelques bons conseils — jusqu'à ce que je me fusse levé, que je l'eusse remercié comme il le méritait, et que je fusse parti ! — Cela fit beaucoup de bruit. Il revint ensuite, en pleurant, jusqu'à ma chambre, et me fit des excuses : ce fut un incident orageux.

Je m'aperçois qu'à Vienne, il faudrait diriger mon journal d'une toute autre façon — à son détriment et à celui des gens honorables. Nous déterminerons cela plus tard ; il est d'ailleurs douteux que j'y sois autorisé.

Réfléchis comment on pourrait agir pour le mieux. Faut-il se fier à Haslinger? Il paraît bon et amical. .

J'ai une bonne nouvelle à t'annoncer : Sedlinsky m'a fort bien accueilli ; il m'a promis son appui.

Il dit que je ne rencontrerai aucun obstacle, si Haslinger est mon éditeur ; que je dois avant tout m'adresser à lui, autrement, il faudrait mettre mon nom sur le journal, comme rédacteur en chef, et il n'y a pas d'exemple qu'un étranger ait jamais fait cela... On me conseille, au cas où Haslinger n'accepterait pas, de me faire naturaliser Autrichien ! Voilà où en sont les choses ; elles ne se dessinent encore que dans une brume lointaine. Demain, de bon matin, j'irai causer avec Haslinger. Ce que je redoute, c'est qu'il veuille faire dominer, dans le journal, l'influence de sa coterie — que tu connais aussi... Je suis devenu si sérieux, que je ne soupçonne pas encore ce que peuvent être les gaîtés viennoises

A ses parents (à Zwickau)

Vienne, 10 octobre i838.

Je n'ai pas encore trouvé assez de tranquillité pour vous mettre au courant dû tout ce qui s'est passé en moi, et pour moi, depuis notre séparation ; deux jours après mon arrivée ici, j'ai été troublé par de si tristes nouvelles de Leipzig, que mes pensées en furent complètement absorbées. En présence de notre attitude résolue, le « Vieux » était devenu encore plus furieux; il avait de nouveau vociféré contre Clara, qui est restée froide et impassible en face de lui. Je ne sais encore

ce que furent les suites, mais je les redoute. Ma prière adressée à Clara de se séparer de son père et d'aller demeurer avec vous, est peut-être arrivée trop tard ; mais, si elle s'y décidait, je sais que vous la recevriez comme une sœur.

Malgré de fort aimables réceptions, y compris celle du ministre de la police de qui j'ai eu une audience avant hier, je suis encore fort peu avancé dans mon entreprise

Vous ne sauriez croire ce qu'il y a ici de petites coteries. Pour être sûr du terrain sur lequel on circule, il faut avoir quelque chose de la nature du serpent, ce que je ne crois pas posséder. Notre grand espoir repose sur: Madame de Cibbini l. Elle peut tout! Clara lui a écrit une lettre remarquable dans laquelle elle lui a tout confié; mais elle ne rentrera à Vienne que le 24. Maintenant, je languis après des nouvelles de vous et de Clara. En si peu de temps, je n'ai naturellement pas pu trouver de confident, et je renferme tout en moi-même ; j'en serais malade, si je n'avais tant de choses en tête. L'Opéra, excellent, me cause une grande jouissance, particulièrement les chœurs et l'orchestre. Nous n'avons aucune idée de cela à Leipzig. Le ballet aussi t'amuserait. Je n'ai pas encore été au Théâtre allemand, signalé comme le plus célèbre de l'Allemagne, pas davantage au petit théâtre comique .

Clara est vraiment considérée ici comme une déesse ; partout on me parle d'elle, dans les termes les plus flatteurs. Du reste, on trouverait difficilement, dans le monde, un auditoire aussi encourageant ; il l'est

1. Dame d'honneur de l'Impératrice Marie Anna, brillante pianiste et compositeur.

presque trop : au théâtre, on entend plus souvent les applaudissements que la musique. C'est très plaisant, mais parfois cela m'impatiente.

La semaine prochaine, notre sort futur se décidera. Si je ne peux pas rester ici, je suis résolu à aller à Paris ou à Londres ; je ne retournerai pas à Leipzig. Mais il faut que tout cela soit examiné à fond. Ne craignez pas que j'agisse à la légère ; je vous écrirai quand j'aurai quelque chose de certain à vous dire ; répondez-moi de même.

Je vous embrasse très affectueusement.

A Clara

Vienne, 3 décembre i838.

Thalberg demeure si loin de moi, que nous venons de rester quatre semaines sans nous voir ! Ce soir, je le retrouve chez Dessauer ; demain il part pour Leipzig, puis, de là pour Berlin. Il a bien joué dans ses concerts, mais tu lui es, à mon avis, dix fois supérieure comme exécutante; beaucoup de Viennois pensent de même. Je me sens très souvent malheureux, surtout ici, d'avoir une main infirme et, de toi à moi, je puis dire que cela va de mal en pis. Je me suis souvent plaint au ciel, en lui demandant pourquoi il m'avait affligé de la sorte? Cela me serait ici d'une si grande utilité ! La musique bouillonne tellement en moi qu'il me faudrait pouvoir l'exprimer, et je ne peux que la balbutier — quand cela me paraît indispensable — avec ce malheureux doigt inerte. C'est une chose terrible qui m'a déjà causé de grands chagrins.

Mais n'ai-je pas en toi ma main droite ?.

Je pense souvent aux heures heureuses que me vaudra ton talent. Travailles-tu toujours beaucoup ? Assurément. Tu es heureuse par ta supériorité et, peut-être, ce bonheur augmentera-t-il, quand tu auras toujours auprès de toi, pour t'écouter, celui qui te comprend et qui est capable de gravir avec toi les plus hauts sommets.

Et comment marche la composition ? Je voudrais, à ce propos, te donner un conseil, c'est de ne pas trop improviser. En le faisant, on perd inutilement beaucoup d'idées dont on pourrait se servir. Prends donc l'habitude de tout écrire sans tarder, cela oblige les pensées à se rassembler et à se concentrer de plus en plus. Ce qui te manque, en ce moment, pour terminer un morceau, c'est le repos et l'absence de soucis. Peut-être l'avenir nous apportera-t-il cela un jour !.

i5 janvier i83g.

Ma bien aimée, je ne puis te dire quelle impression réconfortante ta lettre a produite sur moi ! Que suis-je à côté de toi ? Lorsque je quittai Leipzig, je crus avoir pris une résolution héroïque ! Et toi, tendre jeune fille, tu t'en vas, seule, pour moi, dans un monde lointain et plein de dangers. Ce que tu fais en ce moment est le plus grand acte que tu aies jamais accompli pour moi... aussi je me sens devenir de plus en plus fort. Oui, ta confiance, ton indépendance seront un jour récompensées. Tu es une femme extraordinaire, et tu mérites le plus profond respect. La nuit, lorsque je

me réveille, que j'entends le vent et la pluie faire rage contre ma fenêtre et que je pense à toi, serrée dans la diligence, n'ayant pour tout compagnon que ton art, et peut-être encore, malgré ton isolement, entourée de douces pensées d'avenir, alors, je me sens faible et ému, et je ne sais pas comment je peux mériter tant d'amour !... Ah ! combien la vue d'une telle vaillance chez celle qu'il aime, réconforte le moral d'un homme ! Ces jours derniers, j'ai travaillé plus que je ne lavais fait depuis des semaines. Comme au mois d'août 1837, quand nous nous sommes liés l'un à l'autre, la musique coule de source ; tout ce qu on entreprend réussit.

Ma Clara, c'est toi qui me communiques cette force ; c'est ainsi qu'une héroïque jeune fille peut transformer son fiancé en une sorte de héros

Vienne, 11 mars 1839.

. Je suis resté assis à mon piano, toutecette semaine ; j'ai composé, écrit, ri et pleuré tout à la fois : tu trouveras tout cela dépeint dans mon op. 20, la grande « Humoresque », qui est déjà sous presse. Voilà comment, maintenant, cela marche avec moi ! — Au galop ! — Créé, transcrit et imprimé, voilà ce qui me plaît. Cent feuillets complètement écrits, en huit jours ! Tu me pardonnes, n'est-pas, de t'avoir fait

un peu attendre?

As-tu enfin reçu les « Scènes enfantines » ? Te plaisent-elles?... Joues-en quelques-unes, d'un mouvement lent. Tu vas me trouver impertinent, hein ? Mais je te connais, petite Clara, et je connais aussi ta fougue !

Leipzig, 10 avril 1839.

Ma bien aimée fiancée, notre bon Edouard est mort! Samedi, vers trois heures et demie, au moment où, voyageant, je crus entendre un choral dans le lointain, mon frère mourait ! — Je ne sais vraiment que te dire, que penser!... Je suis écrasé par tant de désastres réitérés. Je me réjouissais tellement de revoir ici mes frères, Thérèse et mes amis ! — Tout cela n'est plus que tristesse, et je me demande avec terreur ce que le sort me réserve encore ! Peut-être pourtant, voudra-t-il à travers tant d'épreuves, me conduire enfin au bonheur et faire de moi un homme indépendant.

Edouard était le seul que je pusse considérer comme un protecteur. — Il tenait toujours si fidèlement ses engagements ! — Nous n'avons jamais échangé une mauvaise parole. Ses derniers mots, lorsque je lui dis adieu, furent : « Tout ira bien pour toi ; tu es un si bon et si honnête homme! » Je lus alors dans ses yeux comme un pressentiment de mort ! Il ne m'avait jamais adressé un adieu aussi tendre ! Que, sans nécessité, il vînt encore jusqu'à Leipzig, cela me surprit aussi ! le ciel voulait certainement qu'il me vît, une fois, te tenir parla main. — Te rappelles-tu? — A la promenade? Et quand je lui dis : « Eh bien, Edouard, comment nous trouves-tu ? » je vis combien il était fier de ton amour pour moi, et de penser que tu allais porter le nom de notre famille ! Je suis profondément malheureux, mais j'ai la consolation d'avoir toujours été fidèle et fraternel pour lui, comme il le fut pour moi.

Rien n'est supérieur à l'amitié de deux frères ! et voilà encore celui-ci qui disparaît !

22 juin 1839.

Qu'en ce moment où s'épanouissent les roses et les fleurs d'acacias, un homme comme moi ait une fiancée, brillante aussi d'un éclat amoureux ; et son bonheur dépassera encore celui qui fait circuler la sève dans tout l'univers. En vérité, ma chérie, je crois que tu m'aimes profondément. Que j'aurais voulu te voir apposer ta signature ! Comme la Devrient, dans Fidélio, tout ton être à dû trembler ; seule, la main qui tenait la plume était ferme et ne tremblait pas. C'est cela, n'est-ce pas ? Laisse-moi te presser sur mon cœur, toi, ma bien aimée ; toi, mon Tout ; toi qui as tant fait pour moi que je ne pourrai jamais tenter de t'égaler.Je baise ton front et tes yeux, enfant chérie, que cela te porte bonheur sur cette terre !

Mon courage s'accroît encore, au point de me faire oublier toutes mes peines.... Tant d'épreuves, d'ailleurs, ne nous ont-elles pas appris à nous connaître ? Puisse ta satisfaction être aussi grande que la mienne!

Tu as ouvertement déclaré que tu es ma fiancée, tu as été le soutien de mon honneur — et je t'en remercie mille fois ! — Je devrais te mettre une couronne sur la tête, et je ne puis rien, que tomber à tes pieds, en te regardant avec des yeux reconnaissants ; j'honore en toi l'âme la plus noble qui soit au monde! Je serre encore ta main, en témoignage de reconnaissance pour ta fidèle persévérance, pour ta confiance absolue — le plus beau présent que puisse offrir l'amour !

Pour toi, l'amour sans fin, éternel de ton

Robert.

Leipzig, 22 juin 1839.

J'ai égaré tes « Idylles ! » Ah ! je voudrais que tu me les entendisses jouer : je les prends dans un mouvement lent, qui les transforme. — Mais ne con* serve pas les quintes du commencement; elles ne peuvent être tolérées, que lorsque ce qui les suit est admirable, comme dans la neuvième symphonie de Beethoven

En ce moment, je ne parviens pas à composer. J'ai commencé deux quatuors, et je puis dire, à toi, qu'ils valent ceux de Haydn; seulement, pour les achever, il me faudrait du temps et du repos

— ce que je n'aurai pas de sitôt. Mais je t'ai, et tu entendras souvent quelque chose de nouveau de ma façon ! je compte que tu me stimuleras ; je serai si heureux de t'entendre jouer mes compositions ! Nous publierons aussi beaucoup de choses sous nos deux noms réunis. La postérité nous considérera comme n'ayant qu'un cœur et qu'une âme, elle ne distinguera pas ce qui est de toi de ce qui est de moi.

— Ah! que je suis heureux !

Leipzig, 3 juillet 1839.

Tes « Idylles » ne m'ont pas plu ? Je me les joue pourtant assez souvent ! Tu trouves de si tendres motifs — et tu peux aussi te passionner, hein ? Vous autres, jeunes filles amoureuses, vous restez souvent en route, arrêtées par l'abondance de vos pensées et de vos espérances ! Envoie-moi aussi la romance, entends-tu, Clara Wieck?

2g2 LETTRES CHOISIES

10 juillet i83g.

Par ta romance, j'ai appris quelque chose de nouveau : c'est que nous serons mari et femme ! — Chacune de tes pensées sort de mon âme, et c'est toi qui inspires toute ma musique ! — Il ne faut rien ajouter à la romance ; laisse-la telle qu'elle est.

12 juillet i83g.

Merveilleux ! Quand as-tu écrit le morceau en sol mineur? En mars, j'ai eu une pensée toute semblable qui se trouve dans les « Humoresques ». Nos sympathies sont si étonnantes !

Berlin, 3o juillet 1839.

Ma très chère Clara, d'ici où tout te rappelle si vivement à moi, je veux l'envoyer un souvenir de cœur dans ton petit village solitaire. Je te retrouve tellement, en regardant ta mère! J aime infiniment ses yeux, qui sont les tiens. Je ne peux pas me séparer d'elle ; hier, j'ai passé tout le jour avec elle, et je l'ai embrassée en lui disant bonsoir. Cela ma rendu profondément heureux. Nous n'avons parlé que de toi... Elle m'accueille avec tant de bonté et de cœur et paraît si satisfaite de m'avoir auprès d'elle! Ah! si tu avais été avec nous, hier soir, quand nous nous promenions au« Thiergarten, »et que je pensais avec tant de tristesse à ma bien-aimée lointaine et solitaire qui ne savait pas que sa mère et son fiancé, réunis, parlaient d'elle ! — Ta mère t'écrit aussi aujourd'hui.

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. Tu crains que ton père ne s'empare de toi, mais petite Clara, mon enfant, n'as-tu donc pas des bras pour te défendre ? D'abord, je ne crois pas qu'il le fasse, mais ensuite, s'il voulait te retenir chez lui, tu n'aurais qu'à lui dire simplement : « Je ne veux pas, je veux aller chez ma mère! » il ne pourrait faire aucune opposition.

— J'ai emporté avec moi ton portrait, ainsi que je te l'ai écrit; j'aurais voulu que tu visses ta mère quand je le lui montrai ! Ses yeux se remplirent de larmes ; elle exultait ! Lorsque les enfants de Bargiel virent le portrait, ils s'écrièrent: « C'est Clara ! » et ce me fut une véritable joie !

Leipzig, 27 octobre 1839.

Tu m'as parlé, un jour, d'un

propos de ton père, disant que personne n'achetait ma musique. Or, dernièrement, me trouvant avec Härtel, je l'interrogeai à ce sujet. Il chercha dans ses livres où tout est minutieusement inscrit, et voici ce que je puis te dire : « Carnaval » et « Morceaux de fantaisie » — de 25o à 3oo chacun. — Scènes enfantines (qui n'ont paru qu'il y a six mois) — de 3oo à 35o. — « Allons, ce n'est donc pas si mauvais !» — me dis-je, et je poursuivis joyeusement mon chemin.

Leipzig, 27 décembre i83g.

. Comme virtuose, je place Rüme plus haut que tu le fais. Petite Clara, permets-moi de te dire quelque chose : J'ai souvent remarqué que l'exté-

rieur et la manière d'être des gens ont beaucoup d'influence sur ta façon de les juger. — Avoue-le ! — Un homme qui montre le désir d'être gentil pour toi, qui apprécie ton avis et s'y range, en un mot, quelqu'un qui ressemble tant soit peu à ton fiancé, est bien noté par toi. Je pourrais te citer une quantité de preuves à l'appui. Cela te rend parfois injuste, ce qui n'est pas dans ta nature. Je parie que si Rüme s'approchait de toi, allumait un cigare et te disait: « Maintenant, jouez-moi quelques-unes des ravissantes « Novelettes », etc., tu m'écrirais : «Rüme est un homme remarquable et, comme artiste, il occupe déjà une très haute situation, etc. ». — Ai-je raison ? .

Leipzig, 18 mars 1840.

Liszt et moi, nous passons nos

journées ensemble. Il m'a dit, hier. « Pour moi, c'est comme si je vous connaissais depuis vingt ans! »... Je n'ai jamais entendu jouer d'une façon aussi hardie, aussi déchaînée et, en même temps, aussi tendre et vaporeuse. Mais, Clara, ce genre n'est pas le mien; je ne donnerais pas l'art que tu pratiques, dont je me sers souvent pour composer, ta douce simplicité, pour toute la splendeur de son jeu, dans lequel je constate une petite part de clinquant. Je n'en dis pas plus aujourd'hui.

Leipzig, 20 mars 1840.

Comme j'aurais

souhaité t avoir avec Liszt ce matin ! Il est réellement extraordinaire ! Il m'a joué des « Novelettes »,

DE ROBERT SCHUMANN 2ç5

un fragment des « Fantaisies », la « Sonate, » et il m'a empoigné ! Beaucoup de choses différentes de ma propre pensée, mais toujours géniales, et avec cela, une tendresse et une hardiesse de sentiment qu'il n'a pas tous les jours. Becker seul était présent ; il avait des larmes dans les yeux. Liszt m'a fait éprouver une grande joie, notamment par la seconde Novelette en ré majeur. Tu ne peux pas t'imaginer l'impression qu'elle produit ; il la jouera à son troisième concert. Je remplirais des volumes, si je voulais te raconter le tohu-bohu qui règne ici. Liszt n'a pas encore donné son second concert; il préféra se coucher, et ne me fit dire qu'il était malade, que deux heures auparavant. Qu'il ait été et qu'il soit encore éreinté, je suis disposé à le croire ; car il a passé toute la journée dans son lit et, en dehors de moi, il n'a reçu que Mendelssohn, Hiller et Reuss.

Peux-tu croire qu'à son concert, il a joué sur un instrument de Härtel qu'il n'avait même pas essayé? Cette confiance dans ses dix bons doigts me plaît infiniment. Mais ne le prends pas comme modèle, ma Clara Wieck ; reste seulement ce que tu es. Personne ne t'égale, et quelque chose de ton bon cœur se devine dans ton jeu. Entends-tu, amie?

. D'aujourd'hui en quatre semaines, si Dieu le permet, je serai près de toi, enfant chérie — tu seras contente, heureuse de te reposer sur mon cœur, n'est-ce pas ?

Clairette, ne voudrais tu pas préparer en secret un petit concert pour ton fiancé? J'aimerais bien entendre la « Sonate en si bémol majeur » (la grande), mais

toute entière; puis un de mes « Lieder, » que tu joueras et chanteras pour moi; puis un nouveau « Scherzo » de toi et, pour finir, la « Fugue » de Bach, en ut dièze mineur (du second cahier.) Je ne réclame pas un concert gratuit; j'en paierai le prix, et à la fin, nous nous acquitterons tous les deux, tu sais comment? Je me réjouis beaucoup de ce concert des deux fiancés. — Ah ! toi, la meilleure et la plus aimée, pourvu qu'en te revoyant pour la première fois, je ne t'étouffe pas sous l'effusion d'une trop grande félicité !

Leipzig, 22 mars 1840.

Comme je te Tai dit, Liszt me

paraît chaque jour plus puissant. Aujourd'hui, de bonne heure, il a joué chez Raymond Härtel, de façon à nous faire frissonner et jubiler, des Etudes de Chopin, un morceau sur les soirées de Rossini et beaucoup d'autres encore. Pour lui donner un témoignage de distinction et faire comprendre au public à quel artiste il a affaire, Mendelssohn a eu une belle inspiration : il lui offre demain soir (jour de naissance de Bach et de Jean Paul !) un concert avec orchestre, pour lequel on a fait peu d'invitations. On exécutera plusieurs « Ouvertures » de Mendelssohn, la «Symphonie» de Schubert et le triple Concerto de Bach (Mendelssohn, Liszt et Hiller !) N'est-ce pas une jolie idée qu'a eue là Mendelssohn ? Oh ! si seulement tu étais ici !... Toute la soirée je penserai à toi comme si tu étais assise à mon côté.

Leipzig, ro mai 1840.

C'est aujourd'hui le jubilé, et je pourrais jubiler et pleurer en même temps sur tant de bonheur et de douleurs que le Ciel m'a destiné à supporter... Mais ne crois pas que je sois triste. Je me sens si bien, si vaillant, le travail s'aligne si facilement sous ma main, je suis si heureux, en pensant à toi, que je ne saurais te le cacher. Toute la matinée j'ai travaillé à mon opéra — le plan du livret, écrit par moi est entièrement terminé, et je brûle de commencer à l'entreprendre. J'ai pourtant quelquefois des désespoirs... serai-je à la hauteur de cette grande tragédie? — Car c est devenu tragique, mais sans effusion de sang et autres effets habituels de coulisses. Je suis enthousiasmé de toutes les situations que je devrai traduire en musique ; tu le seras bientôt comme moi. Hier, j ai reçu, très à propos, une lettre et un article de Mme Chézy, sur sa collaboration avec Weber, pour « Euryanthe », le tout accompagné de brouillons, de lettres, de remarques écrites par Weber. C'était réellement un artiste des plus cultivés et d'une grande largeur d'esprit. L'article va paraître dans le Journal, tu le liras avec grand intérêt.

Leipzig, i5 mai 1840.

J'ai recommencé à travailler immensément ; cela coule de source. Je ne puis m'en empêcher, je voudrais chanter jusqu'à en mourir, comme le rossignol — j'ai écrit douze Lieder — je n'y pense déjà plus, ayant mis en train quelque chose de nouveau. Le li-

vret de l'opéra me cause du souci. J. Becker m'a apporté une épreuve qui m'a démontré qu'il n'a pas bien compris la chose. Composer sur de méchantes paroles me fait horreur ; je n'exige pas un grand poète, mais il me faut une langue saine et sensée. Je n'abandonnerai pas le beau plan, et je me sens animé de l'esprit dramatique. Tu seras stupéfaite des ensembles qui vont naître

Leipzig, 3i mai 1840.

Je ne peux pas t'attendre

plus longtemps ! — Tu m'arraches même à la musique ! Tu seras cependant étonnée de ce que j'ai pu terminer et transcrire en si peu de temps. Mais il me faudrait l'entendre une fois, et cela, je ne le peux pas... Au milieu de tant de musique, je désapprends l'écriture et même la pensée : tu dois t'en apercevoir en lisant mes lettres. Ah ! je sens avec douleur que durant toute mon existence, je n'aurais pas dû m 'occuper d'autre chose que de musique. Dans ta dernière lettre, tu parles d'un certain point que tu voudrais me voir atteindre. N'attends pas trop de moi — je ne rêve rien de mieux qu'un piano et toi près de moi. . . . Je viens de terminer mon Op. 22. Je ne l'aurais guère pensé, lors de l'Op. 1. En huit années, vingtdeux Op. forment un chiffre respectable, mais je veux en avoir fait le double avant de mourir. — Il me semble parfois entrer dans une voie musicale tout-à-fait nouvelle.

A Ernest A. Becker

Leipzig, 12 août 1840.

Mon très cher ami, tu dois naturellement être le premier à recevoir le message de joie. Notre mariage a, depuis hier, force de loi. Tu peux bien penser que nous ne serons pas longs à franchir le dernier pas. La cérémonie se célébrera dans un paisible petit village voisin. Tu nous feras le plus grand plaisir en y assistant, à tiire de témoin. En dehors de la mère et de la tante de Clara — et peut être de mon frère — il n'y aura personne. Avec la bénédiction de Dieu, nous serons unis, le 1 2 septembre. Promets-moi de ne parler à personne de cette date; cela pourrait pousser le vieux à nous jouer encore quelque méchant tour. Mais prometsmoi de venir — nous serons heureux d'être ensemble.

Clara est à Weimar ; elle a joué hier soir devant l'Impératrice. Cela tombe bien, car nous passerons peut-être l'hiver à Pétersbourg.

Adieu, mon très cher. Salue tous ceux qui se souviennent de nous. J'espère apprendre bientôt que tu accueilles notre demande.

Extrait dit journal de Clara

Le 12 septembre. Que puis-je dire de ce jour!

A dix heures, le mariage fut

célébré à Schönefeld (près Leipzig.) Il y eut d'abord un Choral, puis le prédicateur Wildenhahn (ami

d'enfance de Robert) prononça un court et simple discours qu'on sentait adressé par un cœur à un autre cœur. Tout mon être débordait de reconnaissance envers Celui qui, au milieu de tant d'écueils, nous a guidés l'un vers l'autre. Mon ardente prière lui a demandé de me conserver mon Robert pendant de longues, longues années ! Ah! la seule pensée que je pourrais le perdre, maintenant qu'il vient à moi, bouleverse tous mes sens! Que le ciel me préserve d'un pareil malheur, je ne le supporterais pas !

Après la cérémonie, Emilie et Elise List sont venues me surprendre. Reuter, Wenzel, Herrmann, Becker, ma mère, les Lists et les Caris passèrent Paprès midi avec nous dans la maison de ces derniers

On a un peu dansé — on ne fît aucune extravagance, mais tous les visages étaient épanouis. Ce fut une belle journée; le soleil lui-même, qui s'était caché depuis plusieurs jours, apparut, le matin, pour nous conduire à la cérémonie ; il répandait sur nous ses doux rayons, comme s'il eût voulu bénir notre union. Rien ne vint nous troubler pendant cette journée que j'inscris dans ce livre, comme étant la plus belle et la plus importante de ma vie!

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