‹ Lettres choisies de Robert Schumann,Chapitre 20 sur 22 · Mariage, en allemand " Ehe " soit mi = e, si = h, mi = e · texte numérisé non relu

Mariage, en allemand " Ehe " soit mi = e, si = h, mi = e

m'absorbe dans la musique et dans mes compositions. Tout ce qui se passe dans le monde m'impressionne : la politique, la littérature, les hommes. Je réfléchis à tout cela, à ma manière, et mes pensées se font jour dans ma musique : c'est ce qui la rend, parfois difficile à comprendre. Elle se rapporte à des intérêts éloignés, souvent importants, que m'inspirent les faits remarquables de mon temps et dont je voudrais que l'on retrouvât l'expression dans mes œuvres. C'est pourquoi aussi, si peu de compositions nouvelles me satisfont : en dehors de leurs défectuosités de facture, elles se rangent, comme sentiment musical, dans le groupe vulgaire des formes lyriques.

Lorsque je composerai, ne foccupe pas de moi — cela me désolerait ! — De mon côté, je m'engage à très rarement écouter à ta porte... cela nous fera une vie pleine de poésie et de fleurs : nous jouerons, nous composerons en même temps, comme des anges, pour la plus grande jouissance de l'humanité.

Leipzig, 21 avril i838.

Je viens de recevoir une lettre de Krügen. Il me dit de forts jolies choses sur les morceaux de mes « Fantaisies » et s'échauffe, bel et bien, suivant son habitude. « La Nuit » est grande et belle, écrit-il. — C'est elle qui a ses préférences — et je suis de son avis. Lorsque je l'eus achevée, j'y trouvai, à ma grande joie, l'histoire de Héro et Léandre. Tu la connais bien : Léandre nage toute la nuit dans la mer, pour rejoindre sa bien-

aimée qui l'attend sur sa tour avec une torche allumée, pour le guider dans sa traversée. Et c'est une gracieuse et belle légende romanesque. Je jouai la « Nuit, » pour ne pas oublier ce tableau. — D'abord il se débat dans la mer — Héro l'appelle — il répond — il sort des vagues, heureux d'être sur terre — Puis la cantilène : ils sont dans les bras l'un de l'autre — il doit partir et ne peut se décider à la séparation, jusqu'à ce que la nuit plonge tout dans les ténèbres. Dis-moi si tu retrouves ce tableau dans la musique ? Fischhof m'écrit que Liszt doit avoir joué les « Morceaux de Fantaisie » d'une façon ultra-merveilleuse. Parle-moi de cela. Je m'occupe si peu du sort de mes compositions, et pourtant, c'est une chose nécessaire. Toi seule me donnais quelques bons mots d'encouragement — et, maintenant, toi aussi, te voilà bien loin !

• Leipzig, io mai i838.

Alors ton père me traite de flegmatique ! — Carnaval et flegmatique ! La sonate en fa dièze mineur et flegmatique ! — amoureux d'une pareille femme et flegmatique ! Et tu écoutes cela paisiblement! Il dit que depuis six semaines je n'ai rien écrit pour le journal. — d'abord, cela n'est pas vrai — et puis, le serait-ce, ne sait-il pas quelle somme de travail j'ai fourni? D'ailleurs, d'où pourrait, comme toujours, venir la copie? J'ai, jusqu'ici, exposé dans les quatre-vingts numéros du journal, mes idées personnelles, sans compter tous les travaux de la rédaction : en deux

ans, j'ai produit dix compositions importantes — le pur sang de mon cœur — j'ai passé, chaque jour, plusieurs heures à m'imprégner de Bach et de Beethoven et à écrire mes propres inspirations — j'ai mis ponctuellement à jour une correspondance très compliquée — et je suis un jeune homme de vingt-huit ans, un artiste au sang bouillant qui, depuis huit années n'ai pas quitté la Saxe — qui ai conservé mon argent, sans le dépenser en festins et en chevaux, et qui continue, sans broncher, à me promener sur la route de Gohlis 4. Et cette assiduité, cette simplicité dans une vie de labeur ne trouvent aucun accueil favorable auprès de ton père !

Il est bon d'être modeste, mais, à la longue, les hommes s'en lassent ; c'est pourquoi je viens, pour une fois, de faire moi-même mon éloge. Maintenant, tu sais ce que tu peux attendre de moi !

Leipzig, 9 septembre 1 838.

Ce que j'ai entendu hier, et la sensation que j'en ai éprouvée, me semble encore un rêve 2. Ce fut un mélange de rage et de félicité ; il me semblait être écorché vif, j'étais plongé dans les ténèbres, et je n'osais lever les yeux sur personne. Tu ne m'as sûrement pas vu quoique je l'eusse tant souhaité ; mais moi je t'ai vue tout le temps, comme aussi la bague que tu portais au second doigt de la main gauche — comme elle

i. Faubourg de Leipzig.

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