‹ Lettres choisies de Robert Schumann, 1828-1854Chapitre 13 sur 18 · I . Ce projet ne fut pas réalisé · texte numérisé non relu

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Au D"^ Krûger.

(Sans date) Leipzig, octobre 1845.

Je suis coupable envers vous, et cette pensée m'a souvent tourmenté. Mais vous ignorez probablement à quel point j'ai souffert d'une maladie nerveuse générale qui s'est emparée de moi depuis environ trois mois, si bien que les médecins m'ont interdit tout effort, surtout intellectuel. Je me sens quelque peu mieux; une lueur de vie m'est revenue, et je reprends de nouveau espérance et confiance. — Je crois que j'avais abusé de la musique, j'avais trop travaillé sur le Faust de Goethe — si bien que l'esprit et le corps ont fini par me refuser le service. Dans les derniers temps je ne pouvais plus entendre de musique; il me semblait qu'on me plantait des poignards en pleins nerfs.

{Cinq semaines plus ia?'d, à Dresde). Je souffre toujours beaucoup, et je suis souvent profondément découragé. Je n'ose pas travailler, je ne puis que me reposer et me promener — et mes forces défaillent depuis ces derniers jours. — O délicieux printemps, peut-être me les rendras-tu?... Nous nous sommes

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fixés à Dresde pour tout l'hiver. Le médecin nous l'a conseillé, et d'ailleurs, depuis que Mendelssohn s'est éloigné de Leipzig, cette ville nous attire moins, au point de vue musical. Et cependant, elle reste la ville la plus importante sous ce rapport, et je conseillerai à tout jeune talent d'y aller, car c'est là qu'on entend la meilleure musique.

Le Faust me préoccupe toujours. Que penseriezvous de ridée de traiter tout l'ensemble en oratorio! N'est-elle pas hardie et belle? Actuellement je ne puis qu'y pense?'.

A Niels. W. Gade, à Leipzig.

Dresde, le 28 décembre 1844.

Cher Gade,

Ce matin, en mettant ma musique en ordre, j'ai trouvé votre souvenir accompagné de vos aimables lignes. Dans le tohu-bohu du déménagement, notre hôtesse avait oublié de nous parler de votre visite ! Recevez tous mes remerciements pour la symphonie (en mi mineur); je l'ai relue avec un nouveau plaisir; vous m'avez rafraîchi, vous, « tueur de dragons! » Vous avez quelque ressemblance avec David (celui de

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la Bible, bien entendu). Savez-vous comment Goethe définit les Philistins?

Qu'est-ce qu'un Philistin?

Un boyau creux, Rempli de crainte et d'espérance, Que Dieu prend en pitié 1

Voilà une définition de choix. Les exemples de cette sorte abondent, parmi les musiciens : ils se craignent mutuellement; ils ne peuvent pas se dire un mot de vérité. Dieu merci, on trouve encore quelques bonnes exceptions

Nous vivons ici dans un repos complet qui me fait du bien. — J'ai pourtant recommencé à travailler ces temps derniers; ce sont des plans d'opéra qui continuent à me hanter. Vous portez-vous bien ? Pensezvous quelquefois à nous? Vous aviez parlé de faire entendre quelque chose de « la Péri ; » j'en serais très heureux, et je viendrais y assister. Mais je crois que la première ou la deuxième partie sont trop courtes ; elles ne durent pas plus de 20 minutes. Il faudrait les réunir; elles rempliraient alors la moitié d'un concert. Si vous voulez mes parties d'orchestre, je vous les enverrai

Je me réjouis d'entendre votre Ouverture ; ce sera un régal de gourmet, après la quantité de nouveautés ternes et sans valeur qu'on nous présente. Cher Gade, vous êtes un délicieux poète (en plus d'un tueur de

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dragons). Vous ne vous êtes pas inutilement promené dans les forêts de hêtres et sur le rivage des mers! le m'arrête. Pensez avec amitié à votre

R. ScHUMANN.

A H.-C. Andersen, à Copenhague.

Dresde, 14 avril 45.

Je vous envoie mes souvenirs parGade; ah! si je pouvais le suivre dans le Nord ; mais je suis encore attaché à la glèbe. Depuis que nous nous sommes vus, mon digne ami, j'ai cruellement souffert d'une maladie nerveuse qui ne voulait pas me lâcher, et dont je ne suis pas entièrement remis. Je sens pourtant que le printem.ps qui s'approche me ramène quelque peu de force; j'espère qu'il fera mieux encore.

Je n'osais ou ne pouvais travailler, mais j'ai beaucoup pensé, entre autres à votre « Fleur de bonheur. » Oserai-je vous rappeler que, dans votre si aimable réponse de Berlin, vous m'aviez promis de m'en faire connaître l'esquisse !

Peut-être a-t-elle déjà paru? Et que faites-vous? Avez-vous écrit de nouveaux contes, de nouvelles poésies? L'Espagne vous attire-t-elle encore dans le lointain? Pouvons-nous espérer vous accueillir bientôt en Allemagne?

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Quelle coïncidence surprenante de nous être trouvés un soir réunis chez moi, un poète, une cantatrice, une pianiste et un compositeur; cela reviendra-t-il bientôt?

Connaissez- vous la « Petite Barque » de Uhland?

Quand nous rencontrerons nous Dans un même endroit?

Cette soirée restera toujours présente à ma mémoire.

Ma femme vous envoie toutes ses amitiés, elle m'a donné encore une fille, il y a cinq semaines, c'est notre troisième. Cet été, nous resterons dans la jolie ville de Dresde. Gade a écrit une nouvelle ouverture, c'est un morceau tout à fait génial : les Danois peuvent être fiers de ce remarquable musicien. Hellsted est, lui aussi, plein de talent. Puis-je espérer une réponse de vous, peut-être aussi la « Fleur du bonheur? » — Alors, écrivez-moi à Dresde! Si je puis vous être utile à quelque chose en Allemagne, prenez-moi comme votre secrétaire, j'accepterai ce poste avec plaisir. Votre très respectueux

Robert Schumann.

Connaissez-vous les poésies de Mme de Droste- Hulshoff? Elles me paraissent extrêmement bien.

DB ROBERT SCHUMANN iSq

.4 Félix Mendelssohn-Bartholdy, à Fra7icfort-siir-M.

Dresde, le 17 juillet 1845.

Peut-être nous verrons-nous bientôt. Nous avons ie vif désir d'aller assister aux fêtes de Bonn. Ecriveznous si vous serez encore à Francfort, du premier au 8 août. — Pensez-vous toujours affectueusement à nous? Pourrons-nous vous rendre visite souvent? Ah! j*ai beaucoup de choses à vous conter : — comme quoi j'ai passé un hiver épouvantable, avec une dépression nerveuse intense, accompagnée de pensées qui me mettaient hors de moi. — Maintenant la vie me paraît plus riante, la musique chante de nouveau en moi, et j'espère me remettre tout à fait. — Je m'épancherai sur tout cela avec vous. Ecrivez-moi, avant tout, si nous vous trouverons réellement à Francfort, et aussi si vous croyez que Clara pourrait y donner un concert ou jouer au théâtre. — Si nous rattrapions nos frais de voyage, nous rentrerions doublement heureux à la maison; mais, si c'est impossible, ce ne sera pas un malheur. Avant tout, nous serons heureux de voir le Rhin, le beau, le cher Rhin. Nous entendons quelquefois parler de vous par les Bendemann. Dernièrement, Clara a inauguré son

piano (un nouveau de Streicher), avec votre vieux, mais toujours jeune Caprice en mi^ qui m'a fait songer à Leipzig et au jour où je vous l'ai entendu interpréter pour la première fois chez les Voigt. Les Bendemann sont toujours très gracieux avec nous, et à cause de cela, nous les estimons beaucoup. Il travaille de nouveau assidûment toute la journée. Il faut que la salle soit prête pour l'ouverture de la Diète. Hiller demeure à Pillnitz, où il compose beaucoup aussi. Je n'ai entendu que les deux premiers actes de son opéra (Conradin); il a traité le texte avec un sansgêne incroyable; quant à la musique, je la considère comme la meilleure qu'il ait faite au point de vue du caractère et du style; elle est aussi plus chaude que celle de sa « Zerstôrung: » il se dépêche pour entreprendre un second opéra. En dehors de lui, il va ici peu d'artistes. Nous nous réjouissons beaucoup d'apprendre par vous ce que vous avez fait durant tout le temps où nous ne nous sommes vus. On nous a parlé « d'Œ^dipe, » de sonates pour orgue et d'un nouvel Oratorio.

Moi, je suis bien en retard et je ne pourrai vous montrer que peu de chose. Mais je sens que ma pensée n'est pas restée inactive, et une lueur plus rose vient me visiter de temps en temps. Mes forces entières vont revenir, et je pourrai de nouveau travailler.

Adieu mon très honoré Mendelssohn ; dites-moi

bientôt par un mot si vous pensez toujours à votre

dévoué

Robert Schumann.

Tous nos souvenirs respectueux à votre femme; nous comptons partir d'ici le 28; une lettre de vous nous atteindrait encore.

A Mendelssohn, à Leipzig.

(Sans date) fin septembre 1845.

C'était à moi de vous écrire pour vous remercier de votre si affectueuse visite et de beaucoup de vos paroles. Mais toute écriture me coûte encore tellement qu'il vous faut m'excuser! Je me trouve cependant un peu mieux: le conseiller Carus m'a engagé à faire de bon matin des promenades à pied qui me réussissent fort bien; mais cela n'est pas encore suffisant, et j'éprouve chaque jour de folles démangeaisons en cent endroits différents; souffrance mystérieuse qui échappe au médecin, dès qu'il croit arriver à la saisir. Enfin des temps meilleurs reviendront; je regarde ma femme et mes enfants, et cela suffit pour me donner du bonheur.

Clara sera certainement à Leipzig pour le pre-

mier Concert et compte y jouer; mais nous nous sommes arrêtés au premier Concerto de Henselt, parce que nous avons l'idée de donner un peu plus tard un autre concert dans lequel Clara jouerait de mes œuvres. Elle me charge aussi de vous dire qu'elle ne désire jouer que ce seul morceau, attendu qu'il est aussi fatigant que deux, et très énervant; en un mot, elle ne se sent pas la force de jouer autre chose. Voulez-vous être assez bon pour le dire à la direction? Unerépétition n'est pas indispensable etnous ne serons pas à Leipzig avant vendredi. Faites-nous savoir par un mot quand aura lieu la répétition.

Des trompettes sonnent violemment dans ma tête depuis quelques jours (Trompettes en Ut), je ne sais pas ce qu'il en sortira.

Mille amitiés,

Robert Schumann.

Dresde, 22 octobre 1845. Mercredi matin.

Excellent Mendelssohn.

Vous devez être maintenant plongé dans ma symphonie. Vous souvenez-vous encore de la première répétition, en 1841 — et des trompettes et des cors bouchés du prélude, qui résonnèrent comme un vrai rhume de cerveau; je ris encore en y pensant. Et

maintenant, laissez-moi vous remercier d'avoir songé à ce morceau et de vous 7'ddonner tant de mal pour lui. Je pense avec une joie profonde au premier soir de son exécution; comme la direction en a été admirable; jamais je n'en ai entendu une pareille. Peutêtre le pourrai-je demain; mais, pour cela, il me manque encore l'esprit d'entreprise : je ne retrouve toujours pas entièrement mes forces! le moindre dérangement dans ma vie ordinaire me met hors de moi et me cause un ébranlement maladif. C'est pour^ quoi, à mon grand chagrin, j'ai dû rester à la maison, tandis que ma femme était auprès de vous. Je dois me tenir à l'écart de tout ce qui est gaîté et joie. On me dit toujours : espère, espère, — et je veux espérer.

Clara m'a raconté avec une vraie joie combien vous avez été bon et tendre pour elle: vous savez qu'elle est une de vos anciennes admiratrices, et qu'elle est I heureuse de recevoir vos témoignages élogieux. Elle mérite vraiment les plus affectueux encouragements pour son travail incessant, pour son noble labeur d'artiste toujours en progrès — et aussi pour son dévouement d'épouse — elle est un véritable don du ciel. Elle est revenue tout heureuse de Leipzig, et elle ne m'a pas caché que vous avez été la principale cause de ce bonheur. Tout dernièrement, nous nous sommes plongés dans votre sonate pour orgue — malheureusement sur le piano seulement. Même sans lire le titre,.

nous aurions reconnu qu'elle était de vous; et je retrouve partout cette aspiration toujours de plus en plus élevée pour laquelle je vous ai sans cesse comme modèle devant les yeux.

Je rencontre dans chacune de vos sonates ce véritable sentiment poétique qui complète la perfection du tableau! Alors que je me figure, en étudiant ses oeuvres, voir Bach tenir l'orgue lui-même, quand je pense à vous, je pense plutôt à une sainte Cécile. — Comme il est charmant que justement votre femme porte ce nom I

Les numéros 5 et 6 sont ceux qui m'ont paru les -meilleurs. Il est très vrai, cher Mendelssohn, que personne n'écrit plus de ces harmonies de plus en plus claires et pures. — Est-ce que je viens encore de faire votre éloge? Me le permettez-vous? — Mais qu'est-ce que le monde (et même beaucoup de musiciens) ■entend à l'harmonie pure?

Wagner vient de terminer un nouvel opéra (Tannhâuser). Wagner est certainement un musicien spirituel, plein d'inventions folles et rempli d'audace, pour qui l'enthousiasme de l'aristocratie date de Rienzi ; mais en réalité, il esta peine capable d'écrire et de penser convenablement quatre mesures de suite. Ce -qui leur manque à tous, du reste, c'est la science de l'harmonie et l'art d'écrire des chœurs à quatre voix. — Que restera-t-il de cela dans l'avenir? Nous avons

la partition imprimée devant nous, — ce n'est qu'une suite de quintes et d'octaves! — on voudrait bien les changer, les rayer, mais il est trop tard 1

Allons, assez! Cette musique n'est pas d'un cheveu meilleure que celle de Rienzi, plutôt moins brillante, plus exagérée. — Mais si on m'entendait m'exprimer ainsi, on dirait tout de suite : ah! la jalousie! Aussi ne le dis-je qu'à vous seul, parce que je sais que vous pensez ainsi depuis longtemps....

A Mendelssohn.

12 novembre 1846.

Cher Mendelssohn,

Etes-vous rentré dans le cours habituel de votre vie, après les journées fatigantes de Berlin, et Y agitation des Tilleuls a-t-elle fait place à la tranquille maison où l'on peut toujours frapper, certain qu'on y sera bien accueilli? J'ai pensé à vous quand Joachim a joué votre Concerto pour violon; il m'est impossible de faire la critique d'un tel morceau après une première audition; je ne puis que me laisser aller entièrement à mes impressions — alors un véritable tableau se déroule devant mes yeux. Et que je voudrais pouvoir le peindre! Je suis sûr que vous aimez aussi ce Concerto; d'ailleurs personne ne comprend et n'apprécie

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la musique d'une composition, comme celui qui l'a écrite, et vous aurez évidemment été ravi des clarinettes de la Fin et des Tutti.

Je voudrais aussi vous parler un peu de mon Concerto; mais comme je préférerais que vous pussiez l'entendre! Ne serait-il pas possible de le faire encore passer dans un concert d'abonnement? Cette idée nous est venue hier. Ce serait très bien si on pouvait le caser dans le prochain, mais pas plus tard. Si les programmes sont déjà arrêtés définitivement, faitesnous-le savoir, sans en parler à la direction n'est-ce pas ?

Dans l'ouverture, j'ai terminé le scherzo et le final, j'ai beaucoup travaillé ce dernier, et il me paraît bien meilleur. Je vous l'apporterai à Leipzig, quand nous nous y rendrons.

Nous avons encore à vous remercier pour votre duo; je l'ai savouré à nouveau, et ma femme voudrait bien vous demander quelque chose; l'autorisezvous à en faire une copie?

Hiller est très pris par les concerts d'abonnement; il est plein d'ardeur et paraît très heureux. Ah! comme cela m'attriste souvent de devoir rester inactif à ses côtés ! J'ai essayé l'autre jour de diriger, mais j'ai dû y renoncer; cela m'énervait trop. Cependant, l'ensemble de ma santé est bien meilleur que lorsque vous étiez ici; je me sens plein de force au travail.

Je VOUS entretiendrai peut-être bientôt de vive voix Je Tannhàuser: je retire beaucoup du jugement que j'avais porté lors de la première lecture de la partition. — Sur la scène, cela fait un effet tout différent, et j'ai été vivement impressionné par de nombreux morceaux.

Encore un affectueux souvenir.

Robert Sch.

Dresde, i8 novembre 1845.

Cher Mendelssohn,

Nous avons été bien heureux de votre acceptation, et nous espérons être à Leipzig pour le concert de lundi. Du fond du cœur, je me réjouis de vous voir.

Clara voudrait jouer, en plus du Concerto : l'Impromptu de Hiller et deux romances sans paroles du 6= cahier, celle en mi et celle en ut, qu'elle a déjà jouées la dernière fois. — Si nous ne vous écrivons pas autre chose, nous considérons cela comme décidé.

Mon Concerto se divise en Allegro affettuoso, Ajidantino et Rondo. Les deux derniers morceaux s'enchaînent. — Vous pourriez peut-être l'indiquer sur le programme.

Wagner nous a soumis hier, à notre grand étonnement, le texte de son nouvel opéra : Lohengrin.

Je l'ai lu avec d'autant plus de surprise que depuis une année déjà, je songeais à un sujet analogue, du temps de la Table-Ronde. Il ne me reste plus maintenant qu'à jeter mon travail au panier. — Le livret a plu au plus grand nombre, surtout aux peintres.

Nous nous réunissons maintenant une fois chaque semaine. — Bendemann, Rietschel, Hûbner, Wagner, Hiller, Reineck et moi — On trouve toujours quelque chose à conter ou à lire, et ces réunions sont très animées.

Verhulst part demain matin pour l'Italie. Il n'est jamais en repos et ne sait pas rester en place. . .

Merci de vous être dérangé pour le « Clavier bien tempéré. » — S'il n'y en avait pas d'exemplaires à la bibliothèque de Berlin, il me faudrait m'adresser à Dehn, ce dont j'ai fort peu le désir. Maintenant, recevez mes compliments les meilleurs — je vous écrirai bientôt, ne pourrions-nous pas le faire de temps en temps, même sans nécessité urgente? Si notre amitié était du vin, les années l'auraient déjà bonifiée (il y a aujourd'hui 10 ans de Rosenthal). — Peut-être penserez-vous comme moi et m'écrirez-vous bientôt?

Les plus affectueux compliments de ma Clara. Votre dévoué

A H. Dont.

Dresde, 7 janvier 1846.

Très honoré ami,

Vous pouvez penser avec quel plaisir nous ferions entendre ici votre symphonie; mais nos concerts ne sont encore que le début d'une œuvre qui sera excellente, et cet hiver nous n'en aurons que six en tout' dont les trois, déjà donnés, ne renferment pas plus de symphonie de Mozart, que d'autres plus nouvelles. Les trois derniers, dont le programme est déjà arrêté, comprennent la symphonie en mi majeur de Mozart, la « Weihe der Tone, » puis celle de Gade. Avec la meilleure volonté du monde, il me serait impossible de réussir dans une nouvelle demande adressée au directeur.

Je voudrais que vous vissiez le Tannhaûser de Wagner. Il renferme cent fois plus de profondeur et d'originalité que ses premiers opéras — unies, toutefois, à certaines trivialités musicales. En résumé, Wagner peut prendre une grande place au théâtre, et tel que je le connais, il aura l'audace nécessaire pour y réussir. Je trouve sa technique et son instrumentation parfaites, supérieures, sans aucune comparaison, à ses

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œuvres précédentes. Et il a déjà terminé un nouveau poème : « Lohengrin. »

... Ma femme a fait imprimer un cahier de fugues; je voudrais qu'elles fussent connues de vous, ainsi que mes études pour pédalier (op. 56), vous ne les trouverez peut-être pas indignes de votre ancien enseignement. D'ici peu, vous entendrez beaucoup de choses nouvelles de moi.

Encore mes souvenirs de cœur; pensez toujours à nous avec bienveillance.

Robert Schumann.

A Louis Meinardus, au collège deJever.

Dresde, le 3 septembre 1846.

Mon jeune ami,

Vous devez me trouver peu aimable de vous faire tant attendre ma réponse. Mais, au bord de la mer (à Norderney), tout effort m'était interdit et s'interdisait de lui-même. — Je souffre tant, depuis longtemps déjà, que souvent il m'est impossible d'achever une lettre commencée. Soyez donc indulgent pour la si tardive réponse faite à vos chères lignes qui m'ont été

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si douces dans la monotonie de ma vie balnéaire. Je me suis beaucoup occupé de vous et j'ai souvent relu votre lettre en me réjouissant de la jeune ardeur et des vues claires et pratiques que vous témoignez. Tout bien pesé, je veux cependant vous faire quelques objections avant que vous ne preniez un parti décisif. Je me suis ^trouvé dans une situation analogue à la vôtre; j'avais, moi aussi, affaire à une mère pleine de sollicitude, de plus, j'avais à lutter contre les préjugés d'une petite ville. Mais des circonstances favorables vinrent à mon aide pour alléger de si pénibles angoisses. Il arriva ce qui devait arriver : je devins musicien et ma mère fut heureuse de me savoir heureux. Mais, sans ces circonstances favorables, qui sait ce qu'il serait advenu de moi et si je n'aurais pas subi le triste sort des musiciens que le manque de fortune force à renoncer à l'art?

Je ne puis vous dire combien il me peine d'attirer justement votre attention sur le passage de votre lettre dans lequel, avec tant de franchise et de confiance, vous m'exposez votre situation. Vous avez compris vous-même la grande importance qu'il y avait à ce que je fusse mis au courant. Aurez-vous le courage de supporter le long espace de temps qui devra s'écouler jusqu'à ce que vous trouviez une situation vous mettante l'abri des soucis matériels? — d'endurer mille privations, des découragements fréquents? — de ne

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pas regretter le sacrifice de votre jeunesse et de votre force créatrice? — D'autre part, il me semble que vous exagérez peut-être un peu l'étendue de vos connaissances : vous aurez encore à apprendre tant de choses que de jeunes musiciens de votre âge n'ignorent plus depuis longtemps! — tant de travail ardu en perspective!... Que vous puissiez alors devenir un compositeur de talent, — peut-être même de grand talent, — je le crois, d'après la virtuosité que me révèlent vos compositions, mais la voix de l'avenir ne parvient pas jusqu'à nous, — nul ne peut rien affirmer.

Je me résume : si vous aimez Tart comme vous l'avez [toujours aimé, exercez-vous sans relâche et mettez au j'our tout ce que votre imagination pourra produire; attachez-vous aux grands modèles, aux grands maîtres, par-dessus tout à Bach, à Mozart et à Beethoven, et suivez aussi avec attention tout le mouvement musical actuel. Puis, ne vous décidez qu'après le plus sérieux des examens à suivre la vocation vers laquelle votre cœur se sent attiré. — Ou bien, si vous ne vous trouvez pas assez résistant pour supporter tant d'efforts et de peines, cherchez un terrain plus assuré que vous pourrez toujours embellir par les images de votre fantaisie et des artistes que vous préférez.

Même dans ce cas, je serai heureux que vous me conserviez un amical souvenir semblable à celui que

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me laissera la lecture de votre lettre. Tenez-moi plus souvent au courant de vos travaux et écrivez-moi prochainement quelles sont vos décisions et si ma lettre y a contribué.

Votre dévoué

Robert Schumann.

.4 Mendelssohn.

Dresde, 27 octobre 1846.

Cher Mendelssohn,

Si le copiste tient parole, j'espère avoir pour le troisième concert ma Symphonie (en mi majeur) terminée: ce me serait une grande joie. S'il est possible que vous ayez une épreuve mardi, nous vous arriverons lundi, sinon, mardi seulement. Envoyez-nous un mot de réponse. Pas de Concerto de ma façon. Clara a si brillamment clôturé avec celui en sol majeur, qu'il vaut mieux s'en tenir là. Si vous voulez encore, ainsi que vous le désiriez, jouer de plus à ce cinquième concert le triple Concerto de Bach, Clara serait très heureuse d'être la troisième pianiste, — si vous n'avez engagé personne d'autre. —

Nous gardons encore le souvenir des bons jours

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passés ensemble à Leipzig; tout est si mort ici, en comparaison!

Depuis le jour où elle a joué à Leipzig, Clara a dans le bras droit une douleur qui vient peut-être du surmenage et qui, pour le moment, l'empêche de jouer. Si cela ne cesse pas, elle ne pourra pas faire sa partie dans le triple Concerto; je vous le ferais savoir à temps, pour que vous puissiez faire le changement nécessaire.

Adieu, cher Mendelssohn ; nous vous saluons de tout cœur, et moi, je salue aussi votre petit cabinet de travail, que je préfère à tout autre.

Avec affection et estime, votre dévoué

R. ScH.

A M. K. Meîîiardus, à Jever.

Dresde, 28 octobre 1846.

Honorable Monsieur,

Excusez-moi de ne répondre qu'aujourd'hui à votre lettre : je voulais auparavant avoir causé de votre fils avec M. le chef d'orchestre Mendelssohn. La seule ligne à suivre dans l'intérêt de sa carrière artistique est, d'après moi, d'entrer au Conservatoire de Leipzig.

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C'est, j'en suis convaincu, le chemin le plus rapide et le plus sûr. Les professeurs sont les maîtres les plus éminents (Mendelssohn, Gade, Moschelès, Hauptmann, David, etc.). On y entend la meilleure musique; et nulle part ailleurs, l'ardeur au travail et l'émulation ne peuvent être mieux éveillées que dans la fréquentation de jeunes gens poursuivant le même but; en un mot, il n'y a pas en Allemagne, et peutêtre dans le monde entier, un endroit plus favorable que Leipzig à l'éclosion de jeunes musiciens. Maintenant j'ai parlé à Mendelssohn, en ce qui concerne l'obtention d'une bourse; mais malheureusement elles sont toutes accordées pour plusieurs années; il m'a donné cependant l'espérance d'une remise de paiement de la pension (c'est-à-dire que l'on donne à l'écolier la faculté de payer plus tard les 80 thalers annuels, et dans la plupart des cas, surtout quand les élèves sont méritants et font preuve de talent, on les en tient quittes). Avant de faire de nouvelles démarches, je vous prie de me faire savoir si ma proposition concorde avec vos vues, et si vous êtes disposé à aider votre fils suffisamment pour qu'il puisse vivre. Cela peut très bien se faire avec 180 à 200 thalers par an. — Quand il sera habitué à Leipzig, qu'il y aura quelques relations, il trouvera sûrement, s'il est travailleur, des occasions de gagner quelque argent. Mais il faut que vous preniez rapidement une décision^

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parce que nous partons d'ici, dans i5 jours environ, pour aller passer l'hiver entier à Vienne et que, de làbas, je ne pourrais pas vous rendre service autant que je le voudrais. Recevez donc l'assurance bien sincère de ma sympathie pour l'avenir de votre fils, et donnez-moi vite l'occasion de vous être utile. Votre dévoué

Robert Schumann.

Au D'^ Reiiter, à Leipzig.

Prague, 3 février 1847.

Cher Reuter,

Vous serez peut-être heureux de savoir qu'ici tout marche bien pour nous. Il y a eu beaucoup de monde au premier concert, le deuxième (donné au théâtre dans l'après-midi, ce qui est une condition défavorable) fut moins suivi. Mon Concerto, cependant, a eu beaucoup de succès, et j'ai été forcé, ce qui n'a jamais été de mon goût, de monter sur les planches pour faire des courbettes au public.

La noblesse d'ici est extrêmement aimable. Trois lettres de la princesse Schônbùrg, de Vienne, nous avaient, paraît-il, chaudement recommandés. — De

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plus, nous avons trouvé une quantité d'amateurs de musique, enthousiastes et sympathiques, comme on n'en rencontre plus dans la Vienne blasée. Nous aurions volontiers prolongé notre séjour ici; mais le temps nous presse; il faut que nous soyons à Berlin d'aujourd'hui en huit, au plus tard.

Alors que tout allait au mieux pour nous, le « Signal » a fait paraître une note si méchante et si infâme qu'il n'est pas possible de l'attribuer à un autre qu'au vieux Wieck. Lisez-la; vous la trouverez, je crois, dans le numéro 24. Clara en était outrée. Je n'aurais jamais pensé que Senff consentit à laisser passer dans sa feuille une pareille note, qui vise à enlever d'un seul coup à une artiste de valeur, et son honneur, et sa réputation.

Mais soyons habiles, cher Reuter! Ne parlez pas à Senff de ces lignes, quitte, toutefois, à ne pas dissimuler vis-à-vis de lui la mauvaise humeur que vous partagerez certainement avec nous, et tâchez de savoir si la note vient réellement du vieux Wieck. Si cela n'est pas, j'en serai très satisfait — quoique je sois convaincu que lui seul a pu l'écrire. Et, pourquoi est-il de nouveau courroucé contre nous ? Parce que — comme il le dit sans doute — nous n'avons pas suivi ses conseils — parce que nous ne nous sommes pas abaissés à faire la cour à quelques misérables publicisies; — parce que nous n'avons pas proclamée sons

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de trompe que Minna* est un phénomène; — etaussi parce que, sur les programmes, Clara ne se fait pas appeler : Clara Wieck-Schumann en grosses lettres, — et enfin parce qu'il croit que nous avons barré la route, à lui et à Minna, auprès de la Lind ! Je vous en dirai davantage verbalement sur son arrogance extravagante ; mais je répète encore une fois que c'est honteux de la part de Senff, qui connaît Wieck, d'avoir accepté cet article.

Maintenant, assez sur ce lamentable sujet, je pense que nous nous verrons bientôt, et que nous parlerons de choses plus intéressantes; nous donnerons un gai souvenir au temps passé, avec l'espoir d'un avenir -encore meilleur.

Demain nous serons de retour à Dresde et, lundi soir probablement à Leipzig, où nous ne séjournerons que quelques heures, (vous en saurez le moment €xact.) En attendant, présentez nos amitiés à nos amis et connaissances. — Communiquez à Wenzel l'article de la « Bohémia ; » mais rendez-le-moi, le jour de notre passage. Donc, à un prochain revoir. Votre

ScH.

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