‹ Lettres choisies de Robert Schumann, 1828-1854Chapitre 12 sur 18 · I. Allusion à la décoration de Vcrhulst (Lion de Hollande · texte numérisé non relu

I. Allusion à la décoration de Vcrhulst (Lion de Hollande

dans mon quintette et dans mon quatuor ; ils sont empreints d'une vie intense. Je n'ai pas encore entendu le Trio (en la bémol); il est tout autre, d'une nature plus délicate ;"nous l'essayerons quand Rietz, qui joue du violoncelle (et qui est un être exquis et un excellent musicien) sera de retour. Je n'ai entendu qu'une fois les Variations pour deux pianos; cela n'a pas particulièrement bien marché ; une chose de ce genre a besoin d'être travaillée. La tonalité en est élégiaque; je crois que j'étais très mélancolique, à l'époque où je les ai composées. Maintenant, j'arrive au point le plus intéressant : j'ai terminé « Le Paradis et la Péri » vendredi dernier; c'est mon ouvrage le plus important et j'espère que ce sera le meilleur! J'ai mis le mot : « Fin » au bas de la partition avec un cœur plein de gratitude envers le Ciel, qui a soutenu suffisamment mes forces pour que je puisse achever mon œuvre. Ce long travail vient de me faire comprendre ce que c'est que de mener à bien une pareille entreprise en si peu de temps ! Je crois t'avoir raconté l'histoire de la Péri; sinon, cherche à te la procurer : on la trouve dans Lalla-Rookh de Thomas Moore ; on la croirait écrite toute exprès pour être mise en musique. La donnée en est si poétique, si pure, qu'elle m'a transporté. L'ensemble occupera toute une soirée, et j'espère que Dieu me permettra de la faire exécuter, l'hiver prochain, dans un concert donné par moi, et peut-être même de

la diriger. — En tout cas, il faut que tu sois ici. Je pense que mon activité va de nouveau exciter ton admiration, et que tu jetteras sur moi de joyeux regards.

J'aurais encore bien des choses à t écrire, mais il est presque impossible de les rassembler dans une lettre. Chez moi, tout va bien; ma Clara m'a donné une seconde fille, le 25 avril; elle est toujours en bonne santé et t'envoie ses amitiés. Notre petite aînée nous donne chaque jour plus de joie; elle grandit de corps et d'intelligence. Il y a eu aussi réconciliation entre Clara et le vieux Wieck, ce qui me fait plaisir pour Clara; il a cherché également à renouer avec moi. Cet homme n'a aucune espèce de sens moral, autrement il n'aurait jamais osé hasarder une pareille démarche! Tu le vois, notre ciel s'éclaircit; je m'en réjouis pour Clara.

Je vois Mendelssohn tantôt souvent, tantôt rarement. 11 est très travailleur, moi aussi, et il s'écoule parfois des semaines, sans que nous arrivions à nous voir. Le Conservatoire nous occupe tous beaucoup maintenant; cela aura, je pense, des conséquences remarquables pour l'avenir de l'art musical en Allemagne. Kirchner s'est fait admettre comme élève; il possède évidemment un talent de production supérieur à celui de tous les autres.

A Cari Schumariîi, à Schneeberg,

Riga, 6 février 1844. Mardi soir.

Mon cher Cari,

Nous sommes arrivés ici, ce matin de bonne heure, bien portants et heureux, après un agréable voyage, si agréable que nous rions nous-mêmes du tableau pénible qu'on nous en avait fait. Je ne peux pas te dire aujourd'hui tout ce que nous avons vu et appris d'intéressant en route, avec quelle aimable et gracieuse hospitalité on nous a reçus. Mais quand nous serons de retour, nous consacrerons toute une soirée à ce récit.

Nous avons un ardent désir de revoir nos chers enfants, mais nous les savons très bien gardés chez vous; nous nous reverrons d'ailleurs tous bientôt, à la fin de juillet. Quelle joie quand notre voiture s'arrêtera à votre porte, et que nos petits anges viendront à notre rencontre avec un sourire! Peut-être seronsnous déjà rentrés à la fin d'avril; mais peut-être aussi irons-nous encore de Pétersbourg à Stockholm, et, dans ce cas, nous ne reviendrions qu'à la fin du mois de mai. De Pétersbourg, nous te tiendrons exactement au courant de nos projets.

Nous avons donné deux concerts à Kœnigsberg;.

nous en donnerons deux aussi à Riga, vendredi prochain, et probablement mardi.

D'après tout ce que j'entends, je conclus qu'il y a beaucoup d'argent à gagner en Russie, mais aussi beaucoup à dépenser. L'argent s'envole littéralement de la poche; tout coûte ici presque le double de chez nous, et à Pétersbourg, le quadruple.

Clara est étendue sur le canapé, très fatiguée de son travail des jours passés; c'est pour cette raison que c'est moi qui vous écris, malgré le projet qu'elle avait formé d'écrire elle-même à Pauline.

Nous pensons arriver à Pétersbourg le 21 (suivant votre calcul). Répondez-nous tout de suite au reçu de •cette lettre; nous recevrons la vôtre à Pétersbourg.

Nous attendons avec impatience des nouvelles des enfants; adressez vos lettres à Adolphe Henselt, premier pianiste de Sa Majesté l'Empereur. J'espère que ces quelques lignes vous trouveront en bonne santé. Nous vous écrirons plus en détail de Pétersbourg : nous voulons seulement vous apprendre aujourd'hui ■que, jusqu'à présent, le voyage marche bien et que nous avons le meilleur espoir d'une heureuse continuation.

Nous vous embrassons, ainsi que les enfants, avec une profonde tendresse.

Ton fidèle frère,

Robert Schumann.

A Frédéric Wieck, à Dresde.

Saint-Péiersbourg, i®*" avril 1844.

Cher père,

Si nous ne répondons qu'aujourd'hui à votre affectueuse lettre, c'est parce que nous désirions pouvoir vous entretenir du résultat de notre séjour ici. Nous y sommes depuis quatre semaines ; Clara a donné quatre concerts et a joué chez l'Impératrice; nous avons fait d'excellentes connaissances, vu beaucoup de choses intéressantes, chaque jour apportant du nouveau. Et nous voici arrivés à notre dernière journée avant notre départ pour Moscou ; nous pouvons, en regardant en arrière, être tout à fait satisfaits du but atteint. Que de choses j'aurai à vous raconter, et combien je m'en réjouis ! Nous avons commis une erreur capitale en arrivant ici trop tard. Il faut, dans une grande ville, de nombreux préparatifs; à Pétersbourg tout dépend de la cour et de la « haute volée ; »la presse n'exerce qu'une très petite influence. De plus les représentations de l'Opéra Italien étaient en plein succès. Pauline Garcia faisait fureur : par suite, il arriva que la salle des deux premiers concerts ne fut pas remplie; au 3^ elle le fut bien davantage, et au 4® au Théâtre Michel, elle fut

très brillante. Tandis que, pour d'autres artistes, même pour Liszt, le succès allait toujours en décroissant, pour Clara, il a grandi sans cesse, et elle aurait pu donner encore quatre concerts si la semaine sainte n'était pas venue à la traverse, et si nous n'avions pas dû penser aussi au Voyage à Moscou.

Nos meilleurs amis furent naturellement les Henselt, qui nous ont accueillis avec la plus grande affection; ensuite les deux Wielhorsky, deux hommes excellents, surtout Michel, véritable nature d'artiste, et certainement le dilettante le plus génial que j'aie jamais rencontré. Tous les deux sont très influents à la cour, et sont reçus journellement auprès de l'Empereur et de l'Impératrice. Clara nourrit, je crois, une passion silencieuse pour Michel qui, soit dit en passant, est déjà grand-père; c'est donc un homme de plus de 5oans! mais aussi frais de corps et d'àme qu'un jeune homme. Nous avons aussi un protecteur affectueux en la personne du prince d'Oldenbourg (neveu de l'Empereur), ainsi qu'en sa femme qui est la douceur et la bonté mêmes. Ils nous ont fait hier visiter euxmêmes leur palais. Les Wielhorsky ont eu l'aimable attention de donner en notre honneur une soirée avec orchestre, où, après l'avoir fait répéter, j'ai dirigé moimême ma symphonie. Je vous parlerai de Henselt, quand nous vous reverrons; il est toujours le même, et arrive à se suffire avec les leçons qu'il donne. Il n'y

a pas moyen d'obtenir de lui qu'il joue en public; sauf chez le prince d'Oldenbourg où, dans une soirée, il a joué avec Clara mes Variations pour deux pianos.

L'Empereur et l'Impératrice se sont montrés très aimables pour Clara; il y a eu hier huit jours, elle a joué pendant deux heures à la cour devant une réunion familiale. La « Chanson du Printemps, » de Mendelssohn, est devenue le morceau favori du public; Clara doit le rejouer plusieurs fois dans tous les concerts, et a dû le répéter trois fois chez l'Impératrice, Clara vous dépeindra de vive voix les splendeurs du Palais d'hiver; M. de Ribeaupierre (l'ancien ministre plénipotentiaire à Constantinople) nous Ta fait visiter, il y a quelques jours; on se croirait transporté en pleine féerie des Mille et une nuits.

En dehors de tout cela, nous sommes très contents; nous avons reçu d'excellentes nouvelles des enfants.

Imaginez ma joie : mon vieil oncle est encore en vie' î Dans les premiers temps de notre séjour ici, j'ai fait la connaissance du gouverneur de Twer, à qui j'en ai parlé, et qui m'a déclaré le connaître très bien, l'écrivis à mon oncle, et bientôt je reçus de lui et de jon fils (commandant à Twer) la plus affectueuse réponse. Samedi prochain, il doit fêter son 70® anniversaire, et j'espère que nous serons à Twer, à ce

I. Le docteur Schnabel, médecin militaire, frère de la mère Je Schumann.

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moment-là. Quelle joie pour moi, et aussi pour le vieillard qui n'a jamais eu auprès de lui un seul parent!

On nous a fait peur du voyage d'ici à Moscou; mais au fond, vous pouvez nous en croire, on ne voyage en Russie ni plus mal ni mieux qu'ailleurs, plutôt jjîieux, et je ris en pensant aux tableaux effrayants que mon imagination m'avait représentés à Leipzig! — Par exemple, tout est très cher à Pétersbourg : une chambre coûte un louis par jour; le café, un thaler ; le déjeuner, un ducat, etc. Nous pensons revenir par Pétersbourgdans quatre semaines à peu près ; aller ensuite à Reval par terre, puis, par le bateau, à Helsingfors, et, de là, par Abo à Stockolm, après quoi nous reviendrons dans notre chère Allemagne, en faisant le tour du canal jusqu'à Copenhague. Au commencement de juin, j'espère vous revoir, cher papa; jusque-là, écrivez-nous souvent à Pétersbourg à l'adresse de Henselt, qui nous expédiera vos lettres.

Alwin (Wieck) nous a écrit plusieurs fois, il paraît ne pas avoir de chance; nous aurons des détails à Reval. MoUique est de retour en Allemagne depuis hier; son voyage en Russie a à peine couvert ses frais. C'est bien fait pour lui qui n'est jamais content de rien , réclame sur tout, et est, au surplus, un compagnon d'une très grande sécheresse de cœur.

Les musiciens d'ici se sont montrés très amicaux

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pour nous; Henri Romberg surtout : ils ont refusé tout émolument pour leur participation au dernier concert; nous n'avons eu qu'à les faire chercher et reconduire en voiture, ce que nous avons fait avec le plus grand plaisir.

J'aurais encore beaucoup de choses à vous écrire; mais aujourd'hui nous avons tant de préparatifs à faire pour le voyage à Moscou, que la chose m'est impossible. Recevez donc ce peu de mots avec bienveillance, nos compliments les meilleurs à votre femme et à vos enfants, et gardez-moi votre affection,

C'est aujourd'hui pour moi un petit jubilé — vous savez bien, le lo^ anniversaire de la fondation de notre journal 1 Envoyez à Leipzig quelques-unes des choses ci-jointes, mais arrangez-vous, je vous en prie, pour que rien ne soit perdu. Les poésies intéresseront aussi le D'^Freges.

A Fr. Wieck.

{A la suite d'une lettre de Clara.)

Pétersbourg, vers le i5 mai.

Le ciel nous promet pour demain une belle journée de voyage; le temps est merveilleux, tous les arbres

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sont déjà verts. Ici les nuits sont d'une clarté enchanteresse, et le soir, on n'a pas besoin de lumière.

Nous avons passé hier une journée intéressante à Tsarskoé-Sélo, où nous conduisirent Romberg et le comte Wielhorsky. Le soir, nous allâmes chez la princesse impériale Hélène, qui nous avait invités. Clara joua divinement. La princesse (d'après ce que nous dit Henselt) fut pour nous ce qu'elle n'a jamais été pour aucun artiste. C'est une femme d'une essence vraiment royale, qui a tourné bien des têtes, et qui est remarquablement intelligente et instruite. Nous causâmes longuement de la possibilité de fonder un Conservatoire à Pétcrsbourg, et elle nous aurait volontiers retenus ici.

Nous avons renoncé au voyage de Suède; nous éprouvons un trop vif désir d'aller retrouver notre foyer et nos enfants. A la fin du mois^, nous espérons, cher père, vous trouver à Leipzig. Dans notre voyage de retour, nous ne nous arrêtons qu'à Swinemûnde pour aller à l'île de Rùgen

Tous mes souvenirs affectueux à votre femme et à vos enfants. Puissions-nous nous retrouver tous en bonne santé!

Votre

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Au professeur du lycée, D'' Em. Klit^sch, à Zwickau,

Très honoré Monsieur,

J'ai si souvent entendu parler de l'activité musicale que vous déployez dans ma chère ville natale, que je crois pouvoir compter sur la sympathie avec laquelle vous accueillerez cette lettre.

Depuis longtemps je forme le souhait de donner, un jour, à la ville où je suis né une idée de ce que je suis capable de faire, et je me demande s'il ne serait pas possibled'y faire entendre ma Péri. En ce cas, je viendrais à Zwickau quelques jours avant l'exécution, accompagné peut-être par quelques artistes amis, pour diriger la répétition générale et la représentation. Déduction faite des frais, je destinerais les bénéfices réalisés à une oeuvre qui m'est particulièrement chère. En aucun cas, l'entreprise ne serait faite en mon nom ; je ne veux que diriger les répétitions et l'exécution finale*

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