‹ Lettres choisies de Robert Schumann, 1828-1854Chapitre 15 sur 18 · I. Cet article blessant n'était pas de Wieck · texte numérisé non relu

I. Cet article blessant n'était pas de Wieck

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l'interprétation de « la Péri. » Elle fut montée t7'op hâtivement ; je ne voulais d'abord pas la diriger moimême ; j'ai dû cependant le faire, pour éviter des complications encore plus considérables. Quelques-uns des choeurs ont marché admirablement; l'orchestre a été à peu près suffisant. — mais les solistes! surtout la Péri et le Ténor! Dans une belle ville, en échange du prix des places payé par le public, offrir une représentation aussi défectueuse !... La faute en est imputable au caprice de deux artistes du théâtre, la Tûczek et M. Krauss qui, deux jours avant la représentation, se sont récusés d'une manière perfide, si bien que les parties de ténor et de soprane ont dû être tenues par deux amateurs! C'est à peine s'ils donnaient les notes. — Il vaut mieux n'en pas dire plus long.

L'œuvre ainsi exécutée n'a pu être comprise que de quelques-uns. Son romantisme, son caractère oriental n'ont pu être entièrement appréciés. D'après ce que j'apprends, vous aurez l'occasion d'entendre la Péri à Leipzig, et je viens vous prier de prêter toute votre attention à cette aimable fée. Il y a du sang de mon cœur attaché à ce travail. Je voudrais notamment attirer votre attention sur deux reproches qui m'ont été faits : i'^ l'absence de récitatifs, 2° l'enchaînement ininterrompu des morceaux. Ils m'apparaissaient à moi comme un véritable progrès.

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Ces reproches, Rellstab, le Philistin par excellence, me les a faits; il a néanmoins trouvé beaucoup de bonnes choses

Hier au soir, au théâtre, je me suis soudainement heurté contre... Berlioz; il est déjà reparti pour St-Pélersbourg, où il va diriger l'exécution de certaines de ses œuvres

A bientôt le plaisir de vous voir.

Votre

R. ScH.

A Frédéric Hebbel, à Vienne.

Dresde, 14 mai 1847.

Pardonnez la liberté que prend quelqu'un qui vous est peut-être inconnu, de vous adresser une prière dont la réalisation, qui est entre vos seules mains, lui causerait une grande joie.

Après avoir lu votre Genoveva (je suis compositeur de musique), j'ai trouvé que non seulement le poème, mais aussi la pensée étaient admirablement propres à un développement musical.

Plus je relus votre tragédie, qui n'a pas sa pareille (permettez-moi de ne pas en dire davantage), plus je

sentis que sa poésie appelait la musique. Enfin, je m'entendis ici avec un poète très bien doué (Roh. Reinick) et, à son tour, saisi par la beauté extraordinaire du poème, il répondit rapidement à mon désir, qui était de lui voir appliquer toutes ses forces intellectuelles à le transformer en un livret d'opéra.

Deux actes sont actuellement en ma possession; je recevrai les deux derniers dans quelques jours ; mais si grande que fût la bonne volonté de l'écrivain, son travail ne me satisfait que médiocrement. Avant tout, cela manque partout de force — et j'éprouve une grande répugnance pour le style habituel de l'opéra. — Je ne peux pas mettre de la musique sur de semblables tirades qui me déplaisent.

Enfin, désespérant de la réussite, il me vint à l'idée que la ligne droite était la meilleure, et je résolus de m'adresser au créateur lui-même, et de lui demander s'il voulait me donner son propre appui. Mais ne vous méprenez pas sur mes intentions, très honoré Monsieur, ne croyez pas que j'aie la prétention de vous faire recommencer en opéra, l'œuvre que vous avez si profondément pensée, et créée avec tant de maîtrise. — Si seulement vous vouliez bien revoir le tout, me donner votre opinion, et mettre de ci de là quelques retouches d'un trait de votre main puissante, voilà quelle est mon instante prière! Est-ce une prière vaine? N'est-ce pas votre propre enfant qui vous de-

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mande de le protéger ? Si un jour il se présente devant vos yeux, sous sa forme musicale, je désire ardemment que vous disiez : « Eh bien, je l'aime encore ainsi vêtu. »

En attendant, j'ai lu aussi votre Judith. Cela ne va pas encore si mal en ce monde! Il ne touche pas à sa fin, puisqu'il nous donne un poète capable de créer Genoveva et Judith.

Une réponse de vous, si vous voulez bien m'en honorer, m'arrivera ici. Si elle m'apporte un oui, je vous remercierai du mieux que je pourrai. En tout cas, comptez-moi toujours au nombre de vos sincères admirateurs, et donnez-moi l'occasion de vous le prouver.

Votre très dévoué

Robert Schumann.

A Fr. Hebbel.

Dresde, 28 juin 1847.

Très honoré Monsieur,

La dernière partie du texte est un peu en retard; il nous survient, au dernier acte, des difficultés que nous n'avions pas prévues. Le livret sera difficilement

achevé avant votre arrivée ici (fin juillet, comme vous me l'écrivez). Au fond, cela vaut mieux ainsi, parce qu'il est plus facile de se comprendre verbalement que par écrit. Ayez seulement la bonté de me prévenir dès votre arrivée afin que je puisse aller vous chercher ; je pense que si vous avez besoin d'être dirigé dans la ville qui vous est étrangère, vous me choisirez comme guide. Vous me permettrez aussi, si vous amenez Mme Hebbel, de vous présenter à tous deux ma femme, dont vous avez bien voulu garder, de Hambourg, un si aimable souvenir.

Si j'ai hasardé la supposition que vous m'ignoriez comme compositeur, c'était pour me punir de ne vous avoir moi-même connu que depuis quelques mois, tandis que votre « Judith » et votre « Genoveva » — constellations scintillantes que chacun devrait connaître — datent déjà de plusieurs années. Je suis cependant d'habitude assez au courant de la production littéraire actuelle

Quand j'aurai la joie de vous voir, vous ne serez plus un étranger pour moi, et le « Diamant» aura fait son œuvre. Quel morceau profondément comique et quelle fraîcheur d'impression. Il est unique dans la poésie allemande!

Excusez-moi de ne pas trouver les mots pour ce que j'aurais voulu vous dire, mais tant de mains sont

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prêtes à vous tresser les plus belles couronnes, que vous autoriserez le musicien à y joindre sa petite feuille.

Votre tout dévoué

A F. Hiller, (Sans date.) Dresde, commencement de juillet 1847.

Cher Hiller,

Tu es parti si rapidement que, à notre grand chagrin, nous n'avons pu te dire un adieu que je veux, du moins, t'envoyer. Tu retrouveras certainement la santé aux eaux, et tu nous reviendras fortifié. Nous sommes inquiets, ainsi que tous tes amis, de te voir voyager seul; cependant, c'est l'indice d'une bonne confiance en soi-même, qui est encore le meilleur médecin. Chez nous, cela ne va pas au mieux. Clara est encore très éprouvée, et moi aussi. Peut-être le petit voyage que nous projetons nous apportera-t-il courage et réconfort.

Le livret d'opéra avance, mais lentement. Notre Reinick est un excellent homme, très affectueux, mais horriblement sentimental; et justement, notre poème

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a nécessité, chez Hebbel, une extraordinaire dépense de force. (Sais-tu que c'est Genoveva que nous avons choisie?) Pour le reste, je suis ravi de ce beau sujet, et je pense qu'il aura aussi ton approbation. Ces temps derniers, j'ai fait un Trio en ré mineur dont plusieurs parties me plaisent beaucoup. Quand tu seras revenu, tu l'entendras, avec un autre plus ancien que j'ai fait il y a quelques années (en la mineur) et celui de ma Clara. Si j'apprends quelque chose d'intéressant pour toi au sujet de ton opéra (Conradin), je te l'écrirai. Arrange-toi pour assister bientôt toi-même aux répétitions, et écris-moi une fois, si cela ne te fatigue pas trop.

Clara veut tëcrire aussi quelques mots; c'est pourquoi je ne t'envoie plus que mes souhaits affectueux, et mes remercîments pour ton amicale sympathie dans nos derniers chagrins. Ton dévoué

R. ScH.

A Gustave Nottebohiiiyà Vienne.

Dresde, 29 juillet 1847.

Cher Nottebohm, J'espère que cette écriture ne vous est pas devenue

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complètement étrangère? Que de temps passé sans nous voir! Mais j'ai bien souvent pensé à vous; j'espère que, de votre côté, vous avez fait de même. Voici, en deux mots, le motif de cette lettre. J'ai lu dans les journaux que la place de directeur du Conservatoire de Vienne était vacante. Je désirerais beaucoup remplir cette fonction, pour laquelle je me sens d'autant plus compétent que la santé et les forces me sont revenues. Mais je ne veux pas me mettre sur les rangs sans être orienté sur un grand nombre de points; et j'espère que votre sympathie pour moi vous décidera à me tendre la main secourable que je cherche. Ce qui est important, c'est que, sans prononcer înon nom à personne vous puissiez, d'une façon certaine, me mettre au courant de tout ce que vous pourrez savoir au sujet de la titularisation de ce poste. Je voudrais que vous vous informiez de la raison qui a poussé Preyer à donner sa démission? — Qui est chargé de choisir le futur directeur? — Est-ce la société? et de qui est-elle composée en ce moment? — Sachez s'il y a des candidatures posées, et lesquelles? Et aussi l'opinion publique, et celle des musiciens? Je vous prie instamment encore une fois de ne pas mentionner mon nom. Vous aurez des détails certains sur tous les points qui m'intéressent auprès de Fischhof, Fuchs ou Lickl....

Soyez donc assez aimable, cher Nottebohm, pour

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VOUS tenir au courant de cette affaire — envoyez-m'en bientôt des nouvelles, car la place doit être donnée d'ici au premier octobre; il n'y a donc pas de temps à perdre ^

Assez donc pour aujourd'hui; en égoïste, je ne vous dis pas autre chose, ce sera pour la prochaine lettre. Je désire et j'espère que ces lignes vous trouvent en bonne santé et en bonnes dispositions.

Votre

R. ScH.

A J. J . B. Laure7is^, à Mojitpellier.

Dresde, le 23 août 1848.

Honoré Monsieur,

Soyez remercié pour votre lettre qui, dans ces temps troublés, me fut doublement bienfaisante. Je vous remercie aussi pour le délicat portrait avec le petit mot écrit au-dessous. Je le regarde souvent. Les œuvres dont vous me parlez sont, jusqu'au quatuor,

1. Ce pcDJet n'eut pas de suites; dans les oraj^es politiques de 1848, le Conservatoire l'ut désorganisé et ne fut réorf^anisé qu'en iH5i.

2. Secrétaire de la Faculté de médecine, dessinateur de talent, compositeur et grand amateur de musique : un véritable artiste.

Di; ROBERT SCHUMANN 169.

d'une époque antérieure. Sur le billet ci-joint, je vous ai noté les autres, et, si vous désirez faire un choix entre celles-là, je vous ai souligné d'un trait celles que je préfère. En dehors des miennes, suivant votre désir, je vous ai écrit les titres de quelques autres compositions que j'estime les meilleures parmi celles parues ces dernières années. Gade est le plus génial parmi les jeunes compositeurs; c'est un véritable maître. Je suis tout disposé à vous envoyer, à la place de Mendelssohn, des nouvelles sur la situation musicale en Allemagne. — Si seulement vous n'aviez pas tant à perdre au change! Nous devons tous contempler avec respect cette grande figure disparue. Il apparaît, telle une image miraculeuse, toujours plus haut qu'on ne se sent soi-même; et il était si bon, si modeste! Il repose maintenant en paix! Les derniers orages et les dernières tempêtes lui auront été épargnés! Sa mission était autre, c'était une mission de bonheur et de paix. Il est mort, le 4 novembre, le jour juste où, en Suisse, les premiers cris de guerre retentirent. Il n'aurait pas pu se plier à la vie qui est la nôtre depuis lors. On ne peut se lasser de penser toujours à lui, d'en parler sans cesse. Pardonnez-moi donc mes plaintes.

Je voudrais pouvoir vous parler beaucoup de mes oeuvres ; mais je pense aussi que celles auxquelles vous vous intéressez avec une si sincère sympathie ont le moins besoin de mes paroles : leurs douleurs et leurs

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joies sauront bien vous parler d'elles-mêmes. J'ai été tout particulièrement heureux d'apprendre que vous jouez du pédalier, car je m'en suis occupé dans ces dernières années, jeTai étudié, et j'ai même écrit plusieurs morceaux pour cet instrument. Vous les trouverez indiqués sur le papier ci-joint.

Ecrivez-moi bientôt, je serai toujours heureux de vous répondre, et d'envoyer un souvenir du monde orageux où je vis, à Termite de la mer lointaine. Votre dévoué

R. SCHUMANN

A F. Breîîdel.

Dresde, 5 juillet 1848.

Cher ami,

Le temps me pressant, j'ai mis comme introduction à la scène finale de Faust quelques passages tirés du livre de Deyk. Cela vous convient-il? L'interprétation en petit comité fut excellente; l'impression totale me parut bonne et faite pour contre-balancer celle de « la Péri; » mais l'entraînement de cette grande élévation de poésie m'a occasionné une dépense de forces très considérable. Je me réjouis beaucoup de diriger cette musique à Leipzig devant mes amis, et, avec l'aide de

DE ROBERT SCHUiMANN I7I

Dieu, j'espère le faire au commencement de l'hiver. Ce qui m'a surtout ravi, ce fut d'entendre dire, de tous côtés, que la musique faisait encore mieux comprendre la poésie, alors que je craignais justement qu'on m'adressât le reproche contraire « Pourquoi ajouter de la musique à une oeuvre aussi complète? » D'un autre côté, depuis que je connais cette scène, j'ai la sensation que, très certainement, la musique lui donnera une plus grande puissance. J'espère, du reste, que vous pourrez bientôt en juger par vous-même! — Ne considérez tout ce que je vous dis là que comme une communication confidentielle, et n'en parlez pas dans des journaux.

Je vous dois encore beaucoup de remercîments pour les morceaux de musique que vous m'avez envoyés, surtout pour Palestrina. Cela résonne parfois comme une musique céleste, — et quel art merveilleux! Je crois vraiment que Palestrina est le plus grand génie qu'ait produit la musique italienne. Mes sociétés musicales me causent une grande satisfaction, surtout celle des choeurs : nous en arrivons à chanter à livre ouvert la messe solennelle de Beethoven

Comment marche le journal? Je suis heureux de penser qu'il se maintient au premier rang. Quel est le Magdebourgeois dont j'ai lu quelque chose dans le dernier numéro? Ce que Franz fait de beau et de bien y

est admirablement apprécié : je n'ai de réserves à faire qu'au sujet de Meyerbeer et de Gade; le premier reçoit de trop grands éloges, trop parcimonieusement distribués au second

R. ScH.

A Cari Wettig.

Dresde, 5 août 1848.

Vos compositions m'ont infiniment plu. Pouviezvous en douter? Je voudrais savoir maintenant quelque chose de plus sur vous, sur vos études, sur vos premiers et sur vos plus récents travaux ; et aussi, quand et comment, vous vous êtes formé? Car un talent ne parvient pas, en dormant, à une telle intensité. Et alors, je pourrai vous parler un peu plus de vous-même, et, avant tout, vous dire combien je désirerais vous voir quitter votre lointaine retraite, et vous rapprocher au plus vite du grand centre du mouvement musical qui est toujours Leipzig; car, quelque satisfaction que puisse vous donner la solitude, il n'est possible d'acquérir de nouvelles forces, un nouvel élan, que par le contact journalier avec le monde. N'avez- vous rien écrit pour orchestre? (ouver-

DE ROBERT SCHUMANN lyS

tures, symphonies,) je les enverrais à Gade qui devrait les exécuter, — peut-être alors vous transporteriez-vous là-bas et, ensuite, jusqu'ici. Expliquezmoi vos plans plus en détail, et envoyez-moi encore beaucoup de vos compositions. Dites-moi aussi quelles sont vos idées sur la fiiçon de vous faire connaître plus tard?

Je voudrais notamment que le morceau de piano avec orchestre fût imprimé, et je vous offre avec plaisir mes services à ce sujet. Depuis le « Capriccio » de Mendelssohn, je n'ai rien entendu, dans les nouvelles compositions, qui m'ait autant pénétré. C'est clair et beau, cela coule de source et s'enchaîne avec l'orchestre d'une façon originale et saisissante, très rarement accordée aux jeunes compositeurs, et que les maîtres seuls atteignent dans leurs plus belles heures. Je rencontre aussi, dans vos Lieder, toutes les qualités d'une organisation musicale supérieure et principalement dans les« Zwei Geibelschen, » qui sont de premier ordre. Je n'aurais guère à critiquer que certaines répétitions dans le texte, mais je remets cela à plus tard, lorsque je serai mieux au courant.

Croyez que ma sympathie vous est acquise pour toujours, et recevez mes remercîments cordiaux pour m avoir jugé digne de jeter un coup d'œil sur des travaux, et sur une vie intellectuelle nouvelle pour moi. Nous n'avons que trop rarement le plaisir de

nous trouver en parfait accord avec les aspirations des jeunes artistes, et ma joie est d'autant plus grande d'avoir rencontré ce que depuis si longtemps j'ai cherché en vain!

Encore une question: Possédez-vous les différentes parties de votre morceau écrites pour le piano? Ma femme, que vous connaissez certainement de nom, comme une bonne musicienne, les jouerait très volontiers à Leipzig, à la première occasion. Et comment comptez-vous appeler cette composition : Caprice, Fantaisie, Ballade? Aucun de ces titres ne me satisfait pleinement. Un mot de réponse sur celte question et sur toutes celles que je vous ai adressées.

Encore merci pour la joie que vous m'avez donnée. Votre

Robert Schumann.

A Ferd. David.

Dresde, 12 août 1848.

Cher David,

Connais-tu encore cette écriture? Ce sont les mêmes anciennes lettres contournées et aussi l'ancien écrivain qui se souvient presque journellement

de toi et des nombreuses heures passées jadis en ta compagnie.

J'ai écrit à Rietz, à propos de mon opéra « Genoveva. » Causez-en ensemble, et voyez s'il est possible de le faire entendre à Leipzig. Je me rappelle avec plaisir ton aide pour la Péri (comme nous avons tempêté avec Grenser pour découvrir Blum) ! Je compte que tu soutiendras « Genoveva » aussi amicalement.

Sur tout le reste, nous nous entretiendrons de vive voix — car j'espère te voir bientôt, et c'est le second motif de cette lettre. Te rappelles-tu, lors de notre dernière réunion à l'hôtel de Bavière, que tu m'as promis de venir ici, avec ta femme, dans le courant de l'été? Maintenant, écoute-moi bien : pour dimanche en huit, nous avons organisé une promenade de réjouis* sances dans laquelle le chant aura sa grande part. Ces réunions sont toujours très animées ; il y a de jolies femmes qui chantent avec passion. Que penserais-tu d'y venir? Peut-être ta chère femme se déciderait-elle à t'accompagner. Evidemment, tout dépend du temps. Mais, du reste, tu pourrais venir de toute façon, la partie ne sera remise qu'en cas de pluie persistante. Réfléchis-y, et arrange-toi pour être libre. N'oublie pas ta provision de joyeuses plaisanteries sans laquelle tu ne serais pas un vrai compagnon de David, c'est-àdire à peine la moitié d'un homme. Mon écriture ne s'est pas améliorée, comme tu le vois. Réponds-moi

iyÔ LETTRES CHOISIES

vite deux mots, me disant s'il est possible que tu viennes. Ma femme vous envoie à tous deux ses compliments les meilleurs; je fais de même, et suis en vieille amitié,

Ton dévoué

R. SCHUMANN

A Laurens.

3 novembre 1848.

Honoré Monsieur,

Je suis un ingrat de n'avoir pas répondu à vos deux lettres si amicales. Pardonnez au musicien qui écrit plus volontiers des croches que des lettres. Et puis, quelle époque nous traversons! Quel effrayant soulèvement des masses populaires, même chez nous! Mais n'insistons pas là-dessus, et parlons plutôt de notre art chéri auquel, vous aussi, vous vous êtes .donné corps et âme.

Je vous remercie de prendre une si chaleureuse

part à mes efforts. Plus l'artiste avance en âge, plus il

^ besoin d'être soutenu par ceux qui sont animés des

mêmes sentiments que lui, ou tout au moins par

•ceux qui font des vœux en sa faveur. Pourtant je ne

dois pas me plaindre. De loin comme de près je reçois des marques de sympathie qui me réjouissent le cœur, bien que ces marques ne soient pas toujours, comme critique, celles que je désirerais : on loue souvent ce qui n'est pas à louer, et on ne blâme pas au bon endroit. Mais vous, mon honoré Monsieur, vous êtes pour moi le guide préféré — car vous comprenez avec votre cœur, et c'est ainsi que toute la musique devrait être comprise. Je souhaite que mes travaux futurs vous plaisent. Pour le moment, je ne manque pas d'assiduité au travail, et cette année est une de celles où j'ai le plus produit, malgré toutes les agitations du dehors. Depuis le commencement de janvier jusqu'à la fin d'août, j'ai composé un opéra : « Genoveva » qui est terminé — puis une œuvre dont je suis assez épris : — un album de Noël pour les enfants petits et grands) — environ 40 morceaux pour piano. Je pense que quelques-uns d'entre eux vous plairont assez, pour donner naissance à de nouveaux petits tableaux* gracieux, symboliques, comme ceux que vous m'avez déjà envoyés. — Et depuis lors, j'ai la tète pleine de plans de toutes sortes, surtout de plans

dramatiques

Je compte, dans l'avenir, consacrer mes forces à la musique d'opéra. Vous voilà au courant de mes der-

i. Laurent illustrait les lettres qu'il renvoyait à Schumann, de charmantes petites aquarelles inspirées par ses mélodies.

niers faits et gestes, communiquez-moi bientôt les vôtres.

Si je connais Stephen Heller? Pas personnellement mais, comme musicien, depuis ses premières publications. Il est le plus intelligentcompositeur de piano parmi ceux qui sont en vie; il me semble le connaître comme moi-même. — S'il pouvait seulement s'éloigner une fois de Paris où il « s'émiette. » Vous jugerez autrement Gade, c'est-à-dire plus avantageusement, quand vous aurez entendu ses Symphonies à l'orchestre : c'est un maître complet, et un homme excellent!

... Recevez mes compliments les plus amicaux, et écrivez-moi bientôt de nouveau.

Votre

Au chef dorchestj-e Schindelmeisser, à FrancforUsur-Mein.

12 novembre 1848.

Très honoré Monsieur et ami,

Recevez tous mes remercîments pour votre aimable lettre. Je serais fort heureux que mon opéra fût joué à Francfort. Malheureusement, je ne puis, en ce

momenl, vous en envoyer la partition, car les deux seules que je possède sont, l'une à Leipzig, l'autre à la Direction d'ici. — Je viens de donner l'ordre d'en faire une copie pour vous, mais il faudra bien trois ou quatre semaines pour qu'elle soit terminée.

Puisque vous me demandez de vous fixer un prix, il faut bien que je vous en parle. Je suis prêt à laisser, pour vingt louis d'or, à la Direction, le droit de représenter la partition en tout temps; je ne me réserve que la propriété du livret. Si nous sommes d'accord là-dessus, le mieux sera de signer un contrat en forme. Je voudrais encore vous écrire beaucoup de choses sur l'opéra lui-même, mais je remets cela au moment où vous aurez la musique entre vos mains, ce qui ne saurait tarder, sinon à Francfort, du moins ici. Donc, venez, si vous ne tenez pas à rester à Francfort. Nous n'avons pas surabondance de bons musiciens et vous serez mille fois le bienvenu.

Dès que vous aurez décidé quelque chose pour la représentation de l'opéra à Francfort, ayez la bonté de m'en prévenir. J'aurais aussi le grand désir de conduire moi-même la première audition, mais tout cela est encore voilé par l'obscurité de l'avenir.

Pour le moment, je vous dis : au revoir prochainement, par écrit ou verbalement.

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Au directeur de musique Otten^ à Hambourg.

Dresde, 2 avril 1849.

Honoré Monsieur,

Vous devez penser beaucoup de mal de moi qui suis resté si longtemps sans répondre à votre lettre, mais j'ai souvent pensé à vous et à vos lignes, et je vous remercie, sans invoquer d'autre excuse que la traditionnelle paresse des musiciens, qui écrivent des notes plus volontiers que des lettres.

J'ai composé la Symphonie, en décembre 1845. J'étais encore à peine convalescent — il me semble qu'on doit s'en apercevoir en l'écoutant. C'est seulelement dans la dernière partie que je me sentis renaître : c'est réellement en composant celte œuvre que je suis revenu à la vie, et pourtant elle me fait surtout penser à une période lugubre. Que l'écho seul de telles douleurs puisse vous intéresser est, pour moi, grande preuve de sympathie. Tout ce que vous me dites là-dessus me montre à quel point vous comprenez la musique, et vous m'avez causé une immense joie en m'expliquant que le sentiment, tout spécial, qui m'a fait placer, (dans l'Adagio, le mélancolique « basson » ne vous a pas échappé.

J'étais renseigné depuis longtemps sur votre goût

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pour la bonne musique, ainsi que sur votre Société de concerts. Les choses d'une réelle valeur se font connaître, même sans articlesde journaux; de bons génies, très avisés, se chargent de les répandre dans les airs. J'ai éprouvé aussi de grandes joies, depuis quelques années, par de semblables réunions musicales où l'on peut se retremper dans Palestrina et Bach, dans d'autres encore qu'on ne pourrait entendre sans leur secours.

Connaissez-vous la « Passion selon saint Jean » de Bach, celle qu'on appelle la petite? Sûrement. — Et ne la trouvez-vous pas plus hardie, plus puissante, plus poétique que celle d'après l'Evangile de saint Matthieu? Cette dernière a dû, ce me semble, être écrite cinq ou six ans auparavant; elle n'est pas libé-^ rée de certaines lourdeurs; de plus elle est d'une longueur démesurée. — Combien l'autre, au contraire, paraît concise. Comme elle est géniale, surtout dans les chœurs, et quel art merveilleux ! Si seulement le monde pouvait être mis au fait de ces grandes et belles choses! Mais aucun écrivain ne s'en occupe, seuls les journaux de musique commencent parfois à en parler, mais ils s'arrêtent en route, car ils manquent des connaissances indispensables et d'une réelle conviction. Il en est et il en sera toujours ainsi. — Il faut bien, d'ailleurs, que quelque chose soit réservé aux seuls artistes profondément convaincus. C'est ce qui

arrive pour Palestrina, pour Bach et pour les derniers quatuors de Beethoven, etc.

Aussi je vous envoie, pour salut amical, ces mots : « Toujours en avant! » C'est-à-dire, ne négligeons pas d'employer toutes nos forces à faire valoir ce que nous considérons comme beau et vrai; cela porte en soi sa récompense.

Beaucoup d'amitiés de votre dévoué

R. SCHUMANN

A Fr. Lisit à Weimar.

Bad-Kreischa, près Dresde, 3 mai 1849.

(Pour rintelligence de cette lettre, il faut sav oir qu'un soir, che^ Schumann, il s était élevé une violente discussion entre lui et son ami Lis^t, qui s était permis certaines critiques sévères sur des musiciens chers à Schumann, notamment sur Mendelssohn, et sur la musique qu'on exécutait à Leipzig.)

Très honoré ami,

L'apparition de M. Reineckc à Dresde fut si rapide, — la révolution nous éparpilla tellement à tous \qs vents, après notre court et unique entretien — que je

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n'ai pu lui donner aucune réponse décisive à votre question sur la scène de Faust. — Le morceau me paraît trop court pour les frais qu'il nécessite, et j'ai toujours eu l'intention d'y ajouter quelque chose : jusqu'à présent je n'ai pu y parvenir, mais je n'en perds pas l'espoir. Je ne voudrais pas faire connaître le morceau tel qu'il est actuellement.

Mais, cher ami, cette composition ne vous paraîtrat-elle pas par trop « leip^ickienne » ou bien considérezvous Leipzig comme un Paris en miniature, dans lequel on peut aussi arriver à mener une œuvre à bien? Sérieusement, de vous, qui connaissez une grande partie de mes compositions, j'aurais attendu autre chose qu'un jugement si dur, englobant toute une vie d'artiste. Examinez mes œuvres de plus près, et vous y trouverez une diversité de points de vue que j'ai toujours désiré atteindre; j'ai cherché, dans chacune d'elle, à mettre au jour non seulement une forme musicale, mais aussi une idée. Et vraiment, ils n'étaient pas si négligeables, ceux qui étaient réunis à Leipzig, — Mendelssohn, Hiller, Bennet et les autres, — et nous pouvions soutenir la comparaison avec les Parisiens, les Viennois et les Berlinois. — De plus, si on trouve, dans leurs compositions, quelques réminiscences, qualifiez-les de Philistins ou du nom qui vous conviendra, mais sachez qu'on en rencontre dans toutes les œuvres d*art et que Bach, Haendel, Gluck, et plus

tard Mozart, Haydn, Beethoven se ressemblent, à s'y méprendre, sur cent points différents. (Je mets à part les dernières productions de Beethoven, bien qu'elles procèdent de Bach.) Il n'existe pas d'œuvre coîJiplèiement originale.

Tout cela dit à propos de votre déclaration qui fut injuste et offensante. En résumé, oublions cette soirée. Un mot n'est pas une flèche. — L'important est de progresser sans cesse.

Reinecke m'a dit que vous resterez encore quelque temps à Weimar. Vous viendrez peut-être à Leipzig, pour la représentation de mon opéra (probablement à la fin d'août). Si vous le désirez, je vous dirai plus tard la date exacte. Par votre intermédiaire, il pourrait peut-être y en avoir, cet hiver, une représentation à Weimar, ce qui me rendrait heureux.

Nous vivons ici dans une grande tranquillité, éloignés de la révolution — et l'ardeur au travail augmente plutôt qu'elle ne diminue, bien que nous prenions part au mouvement général. J'ai été fort occupé par de grandes et petites choses qui vont bientôt paraître. J'ai terminé un travail important; j'ai mis en musique le Manfred de Byron, que j'ai traité au point de vue dramatique, avec ouverture, entr'actes et différents morceaux de musique tels que le texte peut en inspirer.

Maintenant, assez 1 Ecrivez-moi aussi un mot sur

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VOS faits et gestes. Ma femme vous envoie son souvenir — les enfants commencent déjà à aimer la musique. Beaucoup de compliments.

k. SCHUMANN.

A F. Hiiler.

Dresde, lo août 1849.

Cher Hiiler,

De nouveau, voilà longtemps que tu n'as entendu parler de nous, et je ne veux pas tarder davantage à t'envover mon souvenir.

De temps en temps, j'ai eu de tes nouvelles par Reinecke ; j'ai su que, ta femme et toi, vous vous portiez bien et que lu avais toujours du courage au travail. 11 en a été de même chez nous, à peu d'exceptions près. Nous avons tous les deux travaillé assidûment pendant le dernier hiver.

Ma société chorale me cause beaucoup de satisfaction (60 à 70 membres), car je puis lui faire interpréter, su4vant mon désir, toute la musique que je préfère. J'ai abandonné la société de chants masculine ; je n'y rencontrais pas assez d'efforts personnels, et je ne m'y trouvais pas à ma place, quoiqu'elle fût joli-

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ment composée. M. D. (Julius) Otto en a pris la direction.

J'ai, je crois, fait monter d'un cran le jeune (Cari) Reitter : c'est une nature fort bien organisée, très bien douée, musicalement parlant, mais encore obscure. Aboutira-t-il à un grand résultat ou s'évanouira-t-il en fumée? — Il aurait besoin d'une direction suivie.

De plusieurs côtés, j'ai entendu dire beaucoup de bien de ta symphonie : « Ce sera pourtant bientôt le printemps. » Il n'y a malheureusement pas moyen de rien monter de nouveau ici : tu connais la situation; la paresse est plus grande que jamais !

Reinecke m'a conté aussi que tu avais dirigé une de mes symphonies. Est-ce la seconde? En ce cas, tu me ferais plaisir en me faisant savoir ce que tu en penses : si c'est déjà chose faite et que tu l'aies fait imprimer, n'importe, un échange d'idées est toujours utile pour l'avenir.

J'ai beaucoup travaillé durant ces derniers temps; cette année est, pour moi, la plus productive de toutes. — On dirait que les orages extérieurs poussent l'homme à chercher en lui-même un contrepoids à de si terribles bouleversements.

Connais-tu bien mon Album pour la jeunesse, et te plaît-il? L'éditeur m'écrit qu'il obtient une prompte et grande réussite. En résumé, je ne peux qu'être

reconnaissant de ce que, dans des temps si difficiles,

il me reste encore tant de force pour travailler.

Mais, assez pour aujourd'hui. Puissent ces lignes

te trouver en bonne santé. Mes compliments à ta

femme; donne-moi de ses nouvelles.

Ton ami,

Robert Schumann.

Où est Wagner ?

A Lîs^î.

Dresde, 29 juillet 1849.

Votre réponse, mon honoré ami, est telle que je la souhaitais.

On a formé ici un Comité chargé d'organiser le festival en l'honneur de Goethe, et on a décidé d'y exécuter la musique que j'ai composée pour Faust. Je n'avais pas encore accepté, mais un refus eût été d'autant plus mal reçu que je m'étais engagé à diriger une représentation de Faust à Weimar.

Enfin, je suis satisfait que cela se soit passé ainsi. Je dois pourtant vous avouer que, sans votre participation à Weimar, tout cela m'eût causé de la peine.

Revenez-nous vite des eaux, bien portant et fortifié. Si votre absence ne dure pas plus de six semaines, j'espère encore vous voir à Leipzig, pour la représenta-

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tion de mon opéra. Recevez mon meilleur remercîment pour toute la peine que vous vous êtes donnée, €t tous les compliments de ma femme unis aux miens.

R. SCHUMANN

A F. Brendel.

Cher ami, je suis très heureux que riiw/e/T?^ tombe entre de jeunes mains.

J'ai eu beau creuser ma mémoire, je n'ai pu trouver un directeur de concert à indiquer; en revanche, je crois pouvoir vous recommander une chanteuse, ancienne élève du Conservatoire : Rosalie Schulze, maintenant mariée à Tittel (à Chemnitz). Je ne l'ai pas entendue depuis plusieurs années, mais hier encore, un homme très compétent m'a affirmé que sa voix s'était beaucoup développée. Je sais pertinemment qu'elle est excellente musicienne et chanteuse expérimentée. Klle est à Chemnitz dans une assez bon ne situation, mais, d'après ce qu'elle m'a dit ellemême, elle a le désir de retourner à l'Art. Je crois que vous feriez difficilement un meilleur choix et qu'elle n'aura pas des prétentions exagérées.

Ma femme jouera très volontiers dans Euterpe dès qu'elle aura rempli ici un engagement dont le jour n'est pas encore fixé. Je vous tiendrai au courant.

Ne comptez pas sur moi, mon cher Brendel, pour faire partie de votre Société. Vous^savez que j'ai toujours tenu, par-dessus tout, à ma liberté et à mon indépendance, et je continuerai, dans l'avenir, à refuser d'entrer dans une Société, de quelque nature qu'elle soit. Chacun doit avoir le droit de remplir à sa fantaisie ses obligations artistiques. Laissez-moi donc suivre la mienne. Le lien intellectuel qui nous unit ne saurait se rompre. Ce n'est pas dans un but autoritaire que j'avais constitué autrefois — à l'époque où tous les jeunes talents s'élançaient vers nous avec joie — les Compagnons de David ; et puis, nous nous connaissions tous. Ne croyez pas qu'à cause de mon refus j'aie une moindre estime pour vos efforts et ceux des autres; je pense n'avoir pas besoin de vous le dire.

Ecrire me fatigue un peu; donc j'ajoute seulement beaucoup d'amitiés.

R. ScH.

A H. Dont, à Berlin.

Dresde, 6 novembre 1849.

Très honoré Monsieur le Maître de chapelle, Il y a longtemps que j'avais formé le projet

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d'envoyer mon opéra à l'Intendance du Théâtre royal. Comme cela se trouve bien que ce soit vous, mon ancien honoré professeur, qui soyez appelé à diriger cette institution! C'est donc à vous que je m'adresse d'abord, en vous priant de me donner, dans ■cette circonstance, vos bons conseils et votre appui.

Je tiens le livret et la partition de « Genoveva » à votre diposition; seulement ne croyez pas, d'après son titre, que cet ouvrage soit par trop sentimental. Je crois que c'est un ranche de vie, ainsi que doit l'être toute poésie dramatique. Le fond en a été pris dans la tragédie de Hebbel.

Mais vous comprendrez bien mieux tout cela en lisant la partition. Voulez-vous donc m 'écrire prochainement deux mots, me disant si vous avez le temps de consacrer quelques heures à mon œuvre et ce que je dois faire pour qu^elle vous arrive rapidement. Je vous en remercie beaucoup d'avance . . .

Accueillez encore mes bons souhaits pour votre nouvelle situation, recevez aussi les amitiés de ma femme qui se souvient toujours de vous avec un profond attachement et pensez à nous avec amitié. Votre tout dévoué

Robert Schumann.

A F. BrendeL

Dresde, le 6 novembre 1849.

Cher ami,

Il est à peu près décidé maintenant que nous n'irons à Leipzig que dans la dernière semaine de janvier

Comment pouvez-vous, mon cher ami, accueillir des articles aussi longs et aussi ennuyeux que celui de Gollmisch et celui consacré à la musique militaire française — qui ne peuvent servir à rien?

Je veux encore appeler votre attention sur autre chose : je trouve que la vraie critique du journal est faite d'une façon bonne et digne, mais les notices insérées dans le corps du Journal se trouvent souvent en contradiction avec elle — et cela au détriment de l'art. — Lorsque, par exemple, il est dit, en première page, que « le nouvel opéra de M. Halévy est encore plus détestable que le dernier et qu'il blesse toutes les règles musicales, » que peut penser le lecteur, lorsque, à sa grande stupéfaction, il voit imprimé, à la dernière page, que « le nouvel opéra de M. Halévy a remporté un immense succès, » etc., etc.?...

Vous me répondrez peut-être que cette dernière appréciation n'est que de la réclame. Oui, mais ne

sait-on pas avec quoi se fabriquent les immenses succès, et ij-i^nore-t-on — laissez-moi le dire — qu'on les remporte, surtout à Paris^ avec de l'argent et de bonnes paroles?

Je cite cela comme un exemple

A F. Hiller.

Dresde, 3 décembre 1849.

Mon cher Hiller,

Dans ces temps derniers, j'ai souffert de maux de tète qui m'empêchèrent de travailler et même de penser; de là le retard de ma réponse.

Ta lettre, par tout ce que tu m'y dis, m'attire de plus en plus vers Dusseldorf; sois assez bon pour me faire savoir jusqu'à quelle époque je peux retarder une décision pour la place en question : je serais très content de ne pas être forcé de prendre un parti avant Pâques. Plus tard, je te dirai pourquoi.

Encore un mot : j'ai cherché dernièrement, dans une vieille géographie, des notices sur Dusseldorf et j'ai trouvé indiqués, parmi les curiosités de la ville, trois couvents de femmes et une maison de fous. Passe pour les couN'cnts, mais la dernière mention me fut

DE ROBERT SCIHMANN IçS

1res désagréable à lire, et voilà à quoi cela tient : il y a quelques années, — t'en souviens-tu encore? — nous séjournions à Maxen, lorsque je découvris que le principal point de vue que j'avais sous mes yeux était la route conduisant à la maison des fous de Sonnenstein ! Cette perspective me devint si pénible, qu'elle gâta tout mon plaisir et que je me suis demandé s'il n'en serait pas de même à Dusseldorf. Peut-être, cependant, la notice est-elle inexacte et y appelle-t-on maison de fous une simple maison de santé, comme il s'en trouve dans toutes les villes. Je dois éviter toutes les impressions mélancoliques de ce genre; nous autres musiciens, tu le sais — nous vivons si souvent dans des sphères imaginaires que les malheurs réels nous émeuvent d'autant plus profondément, quand ils se montrent à nu devant nos yeux. C'est, du moins, ce que me fait éprouver mon imagination exaltée. Je me souviens d'avoir lu, dans Goethe, quelque chose de ce genre (Sans comparaison).

J'ai lu ta poésie en l'honneur de Chopin S et j'ai admiré ton talent. Je voulais aussi organiser une solennité, mais la Frauenkirche me fut refusée, ce qui nous irrita profondément.

Il me revient à l'instant que j'ai à te demander si

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