I. Mort le 17 octobre
tu crois qu'il y aura, l'an prochain, une grande fête musicale dans les provinces rhénanes, et dans quelle ville? Je serais heureux d'y participer; il me semble que ce serait une bonne occasion de m'y faire connaître. Ecris-moi ce que tu en penses. Avec un salut amical.
Ton
R. ScH.
A Ferd. David.
Dresde, 14 janvier i85o.
Cher David,
Ta lettre m'a été remise avant-hier soir, sur le coup de minuit : nous rentrions d'une petite fête donnée en l'honneur de « la Péri, » à l'hôtel de Bavière, et tu m'as occasionné une agréable fin de journée. J'éprouve souvent toutes les sensations mélancoliques que tu me dépeins à la fin de ta lettre. Je t'ai toujours été très attaché; ton art m'a toujours rempli delà plus grande considération, et il en sera toujours ainsi, je l'espère.
Notre venue à Leipzig dépend maintenant de la date à laquelle commenceront les répétitions de mon opéra. Dans le concert de la Pension, ma femme jouera très volontiers — de préférence le Concerto en mi bémol majeur, qui, sans doute, intéressera le public.
DE ROBERT SCHUMANN IqS
As-tu déjà entendu mon Concerto pour quatre cors et orchestre? Je l'ai composé d'enthousiasme, et j'ai été très content de la façon dont les quatre cornistes me Tont joué. — Si ma proposition te plaît, fais-en part à tes cornistes, dis-leur que les parties écrites en sont toutes prêtes, et qu'ils pourraient bientôt commencer à l'étudier. J'espère avoir la joie de te voir sous peu, j'aimerais avoir tes conseils sur beaucoup de choses concernant mon opéra et sur d'autres encore. Mes souvenirs de cœur.
A Vei'hulst.
Dusseldorf, 9 mars i85i.
Cher Verhulst,
Je voudrais te remercier de ta lettre si affectueuse. J'aurais tant de choses à te dire, mais je suis tellement souffrant depuis quelques jours qu'écrire m'est une fatigue. Ma femme sera assez bonne pour ajouter à ma lettre quelques mots sur l'art et sur l'agréable vie que nous menons ici.
J'espère, cher Verhulst, que le temps où nous nous reverrons n'est pas très éloigné, soit que tu viennes ici, soit que nous te retrouvions en Hollande. J'espère
igÔ LETTRES CHOISIES
qu'au contact de ton esprit si vif si moderne, notre réunion sera gaie et que nous saurons chasser les pensées mélancoliques qui t'envahissent, comme si tu n'étais pas le maître artiste que tu es.
Nous avons toujours pensé à toi avec la plus tendre amitié. Continuons ainsi, et tâchons de nous écrire plus souvent.
Ton cordialement dévoué
R. Schuman N.
A M. Horn.
Dusseldorf, 3 mai i85i.
Je viens de composer la ballade : Le fils du Roi, de Uhland, pour voix, chœur et orchestre. Je n'ai pas été jusqu'à la fin, qui a besoin d'être modifiée. Peut-être connaissez-vous la poésie; au cas contraire, vous pourrez facilement vous la procurer. Pour que l'effet musical fût excellent, il faudrait que le chanteur, après ces mots :
Ni des délices, ni de l'abondance... »
« Et qu'il ne se rassasie
surgisse, non pour mourir, mais pour glorifier sa guérison et les magnificences qu'il a entrevues. Comme
chant final, le chœur entonnerait cet hymne de gloire. Il suffirait de trois vers de quatre syllabes. — Si vous pensez à moi en bon poète, voudrez-vous vous souvenir de la demande que je vous adresse?
{Ddfis une lettre du g juin :)
Mon remercîment pour la part que vous avez prise à l'achèvement de la ballade. Tout est pour le mieux.
A W. J . de Wasielewski, à Dresde.
Dusseldorf, lijuin i85i.
Très cher Wasielewski,
La perspective de voire retour possible me cause une grande joie. Puissiez-vous bientôt m'en fixer la date! Ici, la vie est toujours semblable à celle que vous avez connue. Comme pour me dédommager du fidèle compagnon de promenade que je venais de perdre, un sort favorable m'envoya, peu après votre départ, quelques vieilles et jeunesconnaissances. Ce fut d'abord Verhulst qui arriva de La Haye avec sa jeune femme; nous fîmes avec eux l'excursion des Siebengebirge — puis Reinecke (dont l'ouverture renferme
igS LETTRES CHOISIES
des passages excellents), et enfin M. Radecke qui nous joua de l'orgue, d'une façon remarquable. Maintenant, nous revoilà au calme plat — extérieurement du moins — vous savez que, mentalement, je travaille sans relâche.
Nous avons commencé, dans notre société, la Messe de Bach en si bémol (encore une merveille) — et cela marche mieux que je ne le supposais. — Peut-être pourrons-nous l'exécuter cet hiver, et alors, il vous faudra être ici.
Nous nous portons tous assez bien. Je souffre quelquefois de douleurs nerveuses qui me préoccupent : dernièrement, après que Reinecke eut joué de l'orgue, je me suis senti presque défaillir. Peut-être les années à venir me mettront-elles à l'abri de ce mal.
(La fin de la lettre est de la mai7i de Mme Schumann.)
A R. Po/iL
Dusseldorf, 25 juin, i85i.
Honoré Monsieur,
De nombreux travaux nouvellement entrepris et d'autres, plus anciens, à terminer, ne m'ont pas permis de concentrer, ainsi que je le désirais, mes pensées
sur notre projet relatif à Luther. Pourtant je voudrais vous exposer en quelques paroles ce qui me paraît le plus clair. Cet oratorio devra, pour devenir populaire, être compris du paysan et du bourgeois — comme son héros qui fut un si grand homme. C'est dans ce sens que je m'efforcerai de maintenir ma musique ; je tâcherai qu'elle soit le moins savante, compliquée, contrepointiste possible, mais simple, pénétrante^ agissant de préférence par le rythme et la mélodie. Puissiezvous, de votre côté, ne pas sortir de cette voie et m'envoyer bientôt votre texte à lire....
Encore une demande : il me paraît que, sans trop de peine et avec un bon résultat, on pourrait transformer certaines ballades en musique de concert, grâce à un accompagnement par des soli de chant, des chœurs et un orchestre. J'ai commencé par examiner, d'abord « La malédiction du chanteur » de Uhland. Mais il me manque un poète pour couler certains passages dans un moule musical. Sur la feuille ci-jointe, dont la teneur a grand besoin d'être revue par vous, j'ai audacieusement indiqué où l'original peut être conservé et... où il doit être modifié! Je tiendrais beaucoup à conserver le rythme métrique de Uhland et la façon de dire qui lui est propre. Si vous avez le temps et le désir de penser à ce que je vous demande, combien je vous en serai reconnaissant!
En tout cas, j'espère avoir bientôt de vos nouvelles
et connaître vos plans pour l'automne. Dites mille
choses pour moi à Wenzel; j'appelle son attention et
la vôtre sur un livre : Recueil de poésies d'Elisabeth
Kulmann (6« édition). C'est une véritable île bénie qui
surgit du chaos présent.
Votre dévoué
R. ScH.
A M. Horn.
Dusseldorf, 29 septembre i85i.
Honoré Maître,
Que de mal vous devez penser de moi ! Nous avons, depuis quelques mois déjà, joué « La Rose » et vous ne devez pas comprendre que je ne vous en aie pas avisé. En voici la raison : nous n'avons pas ici un bon ténor, j'ai donc dû engager un M. Ernest Koch (de Cologne), pour chanter cette partie. Or, sa réponse décisive ne me parvint que deux jours avant l'exécution : il me fut donc impossible de vous le faire savoir à temps. J'aurais dû vous écrire, après la représentalion, l'excellente impression produite par cette œuvre, mais nous partîmes en toute hâte, pour faire un long voyage en Suisse. Nous passâmes ensuite quelques semaines en Belgique, si bien que Tété s'écoula sans
que j'eusse réparé ma faute. Puisse ce récit m 'excuser un peu auprès de vous !
En ce qui concerne la publication de « La Rose, »elle est encore assez éloignée. Du premier jet, elle fut composée avec un simple accompagnement de piano qui me paraissait — et me paraît encore — l'entourage le plus seyant pour cette plante délicate. — Et maintenant, voilà que j'ai cédé aux instances de mes amis et connaissances et que j'orchestre cet accompagnement. Cela donnera à la composition une plus vaste sphère d'expansion, — ce qui n'est pas à dédaigner, — mais c'est un travail considérable que je ne pourrai pas terminer avant deux mois; de plus, je me trouve aux prises avec une quantité d'autres travaux acceptésauparavant. Bref, je ne crois pas avoir terminé avant la fin de l'année. Dans ces conditions, je n'ai pas encore traité avec un éditeur, mais cela ne doit pas vous empêcher de publier votre «Rose, » quand vous en aurez la possibilité. Je serais d'avis, si vous pouviez trouver un libraire-éditeur pour votre poésie, de ne pas vous montrer trop exigeant. Je ne suis malheureusement pas en relations avec d'autres que Henri Brockhaus ; si vous le désirez, je lui écrirai avec grand plaisir.
Mes compliments les plus cordiaux.
R. SCHUMANN
A J. Moschelès.
Dusseldorf, 20 novembre i85i.
Très honoré Maître,
Vous m'avez causé joie et honneur en me dédiant votre sonate pour violoncelle : vous réveillez en moi le souvenir de mes propres efforts auxquels vous avez pris une part si affectueuse. Lorsque, il y a plus de 3o ans, à Karlsbad, complètement inconnu de vous, je conservais, comme une relique, un billet de concert que vous aviez touché, aurais-je pu rêver qu'un maître si renommé m'honorerait jamais de la sorte? Recevez-en mon plus profond remercîment!
Je n'ai pu, jusqu'à présent, que déchiffrer la sonate, car, depuis quelque temps, ma femme est empêchée déjouer; j'ai néanmoins reconnu la marque du vénérable maître^ sans chercher son nom sur le titre : je le lus dans la Ballade bohémienne qui me paraît particulièrement remplie d'attraits et de poésie. Je me réjouis, dès que ma femme sera rétablie, de l'entendre brillamment exécutée; nous possédons un très bon violoncelliste en la personne de M. Rcimers, qui a fait d'immenses progrès depuis quelque temps. J'ai organisé, depuis peu, une société de musique de chambre dans laquelle, en dehors des anciennes, les nouvelles
œuvres musicales seront exécutées. En somme, on fait ici beaucoup de choses pour la bonne musique, et je m'estime fort heureux d'avoir trouvé moyen, en y venant, de réaliser, pour une très grande part, un de mes souhaits favoris. Cela incite à produire davantage : c'est ainsi que ces dernières années, j'ai composé certaines œuvres qui, avec le temps, arriveront peutêtre jusqu'à vous. Peut-être aussi viendrons-nous bientôt à Leipzig, où nous serions heureux d'aller vous trouver souvent dans votre beau jardin. N'oubliez pas de nous rappeler au souvenir de Mme Moschelès, et encore merci pour votre chère pensée.
Votre dévoué
A Fran^Lis^t.
Dusseldorf, 6 décembre 5i.
Très honoré ami,
Tous mes remercîments pour votre lettre qui m'a rendu très heureux. Même avec la possibilité de représentation que vous étiez assez aimable pour me faire entrevoir, il me restait encore une légère crainte : celle d'entreprendre une chose trop importante. — xMais je sais aussi que, si vous y mettez la main, je n'aurai pas
à reculerdevant les grosses difficultés, qui seront vaincues.
Aussi, quelle joie pour moi que ce soitvous qui rappeliez à la vie la puissante poésie de Lord Byron !
Je suis forcé de vous demander un délai de quelques jours, avant de vous envoyer mon texte, dans lequel il reste encore quelques obscurités ; je vous expédierai en même temps texte et partition. Encore une demande : vous serait-il possible de remettre cette représentation au commencement de février? Ma femme m'a offert, le i^'' décembre, une nouvelle petite fille et, si bien qu'elle se porte, elle a toujours besoin d'un assez long temps pour reprendre toutes ses forces. Elle est déjà toute radieuse à l'idée de m'accompagner à Weimar, mais, pour cela, il serait nécessaire que ce projet fût quelque peu retardé.
J'ai appris avec joie que vous avez dirigé, à Weimar, mon Ouverture de « La P'iancée de Messine. » Ecrivezmoi un mot qui me dise si ce morceau vous a plu. On connaît si rarement l'opinion des artistes sur les oeuvres de leurs confrères! Et quant aux éloges ou aux blâmes de ceux qu'on appelle les critiques professionnels, ce sont des fadaises qui ne peuvent que faire sourire. Il n'en a jamais été autrement.
J'ai lu le r-'" tome du nouveau livre de R. Wiigner (Opéra et Drame). Il est très remarquable, mais n'estil pas étrange qu'il néglige F/V/e//o?
Plus rien pour aujourd'hui, que les amitiés respectueuses pour Mme la princesse.
R. ScH.
A R. Pohl.
Dusseldorf, 7 décembre i85i.
... Avez-vous entendu mon Ouverture de la « Fiancée de Messine? » Si je vous le demande, c'est que vous seul m'avez inspiré le désir de la composer. Je la sais diversement appréciée : je suis d'ailleurs habitué à ce que mes compositions, particulièrement les meilleures et les plus profondes, ne soient pas comprises, à première audition, par la plus grande partie du public. J'avais pourtant attendu, pour cette ouverture si claire et si simple d'imagination, une compréhension plus rapide. Je suis curieux de connaître rimpression produite sur vous par ce morceau, bien qu'il arrive rarement qu'on puisse se prononcer du premier coup sur une œuvre dont on ne connaît pas la partition.
R. ScH.
A F. Lis^t.
Dusseldorf, 25 décembre i85i,
Cher ami,
Je vous retourne Manfred. J'ai fait passer une fois de plus sa musique au creuset — en compagnie de Hildebrandt et de Wolgang Mûller — et je pense qu'elle peut se présenter maintenant sur la scène. Je suis arrivé à la conviction que les fantômes devront apparaître en chair et en os. Quant aux détails de la mise en scène, je pense écrire à M. Genast, plus tard, à ce sujet.
Parmi tous les morceaux de musique, je vous recommande plus particulièremant l'ouverture. Je la considère — oserai-je vous le dire? — comme un de mes plus robustes enfants, et je souhaite que vous partagiez ma manière de voir.
Dans les passages mélodramatiques, où la musique ne fait qu'accompagner les paroles, peut-être le demiquatuor suffira-t-il? On en jugera aux répétitions.
L'afTaire la plus importante est naturellement l'interprétation du rôle de Manfred; la musique en est pure folie et, si vous obtenez d'un acteur de Weimar qu'il puisse rendre claire sa haute signification, je vous en aurai une reconnaissance infinie.
Chez moi, tout va bien. Ma femme est complètement remise; les enfants, en excellente santé. Nous remercions iMme la Princesse de ses lignes si bonnes et si sympathiques. Ma femme ne peut pas encore lui écrire. Et maintenant, tous mes souhaits affectueux en cette fin d'année. Restez toujours attaché à Votre dévoué
R. SCHUMANN
A C. Montag.
Dusseldorf, 9 juin i852.
Cher ami,
Voulez-vous avoir la complaisance d'envoyer, le plus tôt possible, à Liszt, le livre de texte ci-joint. Il me paraît nécessaire que le spectateur ait ce livret pour lui venir en aide ; aussi vais-je le faire imprimer.
Si cela n'est pas possible, je viendrai moi-même, dès que je connaîtrai le jour de la représentation. En tout cas, je vous prierai de m'écrire un compte rendu de l'impression que cette œuvre, digne d'être remarquée, aura produite sur vous et sur l'auditoire.
Excusez ces lignes hâtives, une lettre les suivra. Votre dévoué
R. SCHUMANN
Au sujet de cette pt'emière représeîitatiofi de Manfred, nous trouvons tntéressaîit de transcrire le passage suivant, tiré des aimotations qui terminent le volume de la Nouvelle suite de lettres de R. Schumann publiée par F. -Gustave Jansen.
Pendant que Schumann confiait ses inquiétudes à Montag, Liszt l'avait déjà invité pour la première représentation de « Manfred » qui eut lieu le i3 juin i852. — Malheureusement, une crise aiguë vint interrompre le voyage des Schumann, à mi-route de Weimar.
Le 20 juin, Clara écrit à Montag : « Hélas! mon pauvre mari est toujours malade ; c'est pourquoi je vous prie instamment de lui donner quelques détails :sur la première représentation de Manfred. Il aimerait savoir quelle impression vous a causée l'ensemble de cette œuvre. — De V effet (comme on dit) ne peut pas être produit, sur un public vulgaire, par cette poésie et cette musique, mais il me semble que l'élite doit éprouver, à l'entendre, une poétique émotion. Je .ne peux pas me faire une juste idée de ce que cela peut donner sur la scène. Quelle malheureuse coïnci^ dence, pour nous, que mon pauvre mari soit justement tombé malade et que nous n'ayons pas pu profiter des places! Après la première représentation manquée, nous avions espéré assister à la seconde (le 17 juin),
mais la crise n'avait pas encore cédé. Depuis hier seulement, le rhumatisme a disparu, et malgré son accablement, Robert est en état de se mettre en route.
« Quelle tristesse j'ai éprouvée! Que n'aurais-je pas donné pour que nous puissions repartir. A vous, je peux avouer combien cette musique de Manfrecl m est chère, je l'aime passionnément et l'ouverture est, pour moi, une des plus puissantes, des plus saisissantes que je connaisse. Ecrivez très vite une page à mon mari, et surtout qu'elle soit sincère ! »
Le 26 juin, Lis^t demande à Schiimann : « Dois-je vous renvoyer votre partition manuscrite? Je ne suis pas un collectionneur d'autographes, mais posséder cette partition — si elle ne vous est plus nécessaire — serait pour moi une vraie joie. »
Lis!{t renouvela cette prière à Clara qui lui redefnandaii la pa?'tiiion pour l'imprimeur. « Le théâtre possède, écrit-il le 1 1 septembre, une copie très exacte ; j'ai été tenté de vous envoyer cet exemplaire qui serait suffisant pour ce qu'on va en faire, tnais^ je ne sais quel scrupule de probité m' a retenu. Peut-être trouvere\-vous quil y a lieu d'encourager ma vertu un peu chancelante ; et dans ce cas, vous n'aure^ guère de peine à deviner ce qui me serait une récompense précieuse » (Lettres de Liszt, I, 1 1 3).