A LOUISE DE MARILLAC
Vous avez tort, ma chère Fille, de penser que j’ai eu opinion que vous n’agréeriez point la proposition de la demoiselle, pource que je n’y ai point pensé ; et je n’y ai point pensé, pource que je suis assuré que vous voulez et ne voulez que ce que Dieu veut et ne veut, et que vous êtes en état de vouloir et ne vouloir que ce que nous vous dirons qu’il nous semble que Dieu veut et ne veut. Dites donc votre coulpe de cette pensée et ne lui donnez jamais entrée à l’avenir. Tâchez à vivre contente parmi vos sujets de mécontentement et honorez toujours le non-faire et l’état inconnu du Fils de Dieu. C’est là votre centre et ce qu’il demande de vous pour le présent et pour l’avenir, pour toujours. Si sa divine Majesté ne vous fait connaître en la manière qui ne peut tromper, qu’il veut quelque autre chose de vous, ne pensez point et n’occupez point votre esprit en cette autre chose-là. Rapportez-vous-en à moi ; j’y pense assez pour tous deux.
Mais passons au petit frère Michel (1) ; certes, ma chère Fille* cela me touche ; ses souffrances me sont sensibles, et celles que vous avez pour l’amour de lui aussi. Oh bien ! tout est pour le mieux.
Que vous dirai-je maintenant de celui que votre cœur chérit tant en Notre-Seigneur? Il se porte un peu mieux, si me semble, mais toujours avec quelque petit sentiment de ses petits frissons. Au reste l’on lui propose et l’on le presse d’aller à Forges (2)
1. Fils de Louise de Marillac. — 2. Localité de la Seine- Inférieure, célèbre par ses eaux minérales.
et de partir demain, et M. le médecin le conseille, si une occasion d’aller en carrosse qui se présente, n’arrive autrement. Certes, ma chère, Fille, cela me peine plus que je ne saurais vous exprimer, qu’il faille tant faire pour une pauvre carcasse- Mais, si je ne le fais, nos messieurs (1) sè plaindront de moi, qui m’en pressent fort, pource qu’on leur a dit que ces eaux minérales m’ont profité les années passées en pareilles maladies. Enfin, je me suis proposé de me laisser faire en la manière qu’il me semble que notre bienheureux Père (2) le ferait. Si je pars donc, je vous dis adieu, ma chère Fille, et me recommande à vos bonnes prières, et à vous de vous tenir en l’état ci-dessus. Vous ne direz point ceci à personne, s’il vous plaît, pource que je ne sais point si la chose réussira. Mon cœur n’a pu le celer au vôtre, non plus qu’à celui de notre Mère de Sainte-Marie (3) et à celui de Mademoiselle du Fay.
Or sus, c’est assez parler à ma chère fille. Il faut achever en lui disant que mon cœur aura un bien tendre ressouvenir du sien en celui de Notre-Seigneur et pour celui de Notre-Seigneur seulement, en l’amour duquel et celui de sa sainte Mère- je suis son serviteur très humble.