A LOUISE DE MARILLAC
De Saint-Lazare (3), ce mardi matin 27 de mai 1G3G.
J’envoie ce porteur exprès pour apprendre de vos nouvelles, dans l’espérance qu’il les nous rapportera bonnes. Au nom do Notre-Seigneur, Mademoiselle, faites votre possible pour cela. Vous avez sujet de vous plaindre de ce que je ne vous ai pas fait réponse à celle que vous nfavez écrite à votre départ pour Gournay (4). Mais, que voulez-vous? ce sont de mes fautes ordinaires. J’espère que Notre-Seigneur me fera la grâce de m’en amender, si vous me faites la charité de me le pardonner.
Or sus, parlons de votre indisposition. Avez-vous point besoin d’un médecin? Si cela est, mandez-le-moi ; je vous en enverrai quelqu’un. Vous en avez un à Senlis, fort habile homme, qui est au roi et qui va souvent à Liancourt, à cause de la confiance que Monseigneur et Madame de Liancourt (5) y ont et avec sujet. N’épargnez rien pour l’avoir ni pour vous faire bien assister, Peut-être n’avez-vous pas apporté assez d’argent ; si cela est, mandez-le-moi, je vous en enverrai...
Hier, étant pressé de Madame de Combalet (6) de lui envoyer la fille, et que c’était pour elle, j’en parlai à Marie Denyse (7), pource qu’elle me semblait plus propre pour cela ; mais elle me fit une réponse digne d’une fille qui a vocation de Dieu à la Charité, qui fut qu’elle avait quitté père et mère pour se donner au service des pauvres pour l’amour de Dieu, et qu’elle me priait de l’excuser si elle ne pouvait changer de dessein pour aller servir cette grande dame. Après cela, je parlai à Barbe la grande (8),
1. Aumônier de Michel de Marillac, garde des sceaux. — 2. Prêtre de la Mission. — 3. Saint Vincent de Paul et ses prêtres habitaient le bâtiment devenu depuis la prison de Saint-Lazare. — 4. Localité de l’Oise. — 5. Le duc et la duchesse de Liancourt, personnages très influents à la cour, honoraient saint Vincent et Louise de Marillac de leur amitié. — 6. Nièce du cardinal de Richelieu, plus connue sous le nom de duchesse d’Aiguillou. — 7. Fille de la Charité. — 8. Barbe Angiboust, fille de la Charité.
sans lui dire pour qui ni pour quoi, et l’envoyai m’attendre auprès de madite dame de Combaiet, où je lui dis que cette bonne dame remploierait tantôt à son service et tantôt aux pauvres de la paroisse. Elle se mit à pleurer, et ayant acquiescé, je la mis entre les mains d’une demoiselle de ladite dame. Mais je fus bien étonné quand, incontinent après, elle revint chez M. l’abbé de Loyac (1), où j’étais vis-à-vis, et me dit qu’elle était étonnée de voir une si grande cour, qu’elle ne saurait y vivre, me priait de l’en ôter, que Notre-Seigneur l’avait donnée aux pauvres, me priait de l’y renvoyer ; ce qui étonna fort cet abbé de voir un tel mépris de la grandeur du monde, et fit que je dis à cette bonne fille qu’elle s’en retournât chez ladite dame ; que si elle ne s’y trouvait pas bien, dans quatre ou cinq jours, qu’elle s’en retournât à Saint-Nicolas (2).
Que vous en semble, Mademoiselle? Êtes-vous point ravie de voir la force de l’esprit de Dieu en ces deux pauvres filles et le mépris qu’il leur fait faire du monde et de ses grandeurs? Vous ne sauriez croire le courage que cela m’a donné pour la Charité, ni le désir que j’ai que vous reveniez bientôt et en bonne santé, pour y travailler à bon escient. Faites donc votre possible pour vous bien porter, Mademoiselle, jè vous en supplie, et emmenez ces bonnes filles, si vous leur reconnaissez de la vocation et de l’aptitude.