‹ Lettres choisies de Saint Vincent de PaulChapitre 27 sur 100 · A PIERRE ESCART J · texte numérisé non relu

A PIERRE ESCART J

Saint-Lazare-lez-Paris, ce 25 juillet 1640.

Je vous demande très humblement pardon de ce que j’ai tant mis à vous faire réponse, et vous promets de m’amender, moyennant l’aide de Dieu.

Votre lettre m’a apporté une consolation que je ne puis vous exprimer, voyant le zèle que Notre-Seigneur vous donne pour votre avancement à la perfection et pour celui de la Compagnie. Continuez, Monsieur, au nom de Notre-Seigneur, à demander cette grâce à sa divine bonté et à y travailler à bon escient ; tempus enim brève est, et grandis nobis restât via. O Monsieur Escart, que je chéris plus que moi-même, que je fais volontiers cette même prière à Dieu et pour vous et pour moi ! Mais quoi ! ma misère est si grande que je suis toujours dans la poussière de mes imperfections ; et au lieu que l’âge de soixante ans que j’ai me devrait être un plus puissant aiguillon pour travailler à l’amendement de ma misérable vie, je ne sais comme cela se fait que j’y avance moins que jamais. Vos prières, Monsieur Escart, mon cher ami, m’aideront à cela, et celles de ces tant bonnes âmes que vous voyez de delà. Je vous demande une messe au tombeau de notre bienheureux Père (3) pour cela.

Je ne sais si la vue que j’ai de mes misères me fera vous dire ce que je m’en vas vous écrire ; mais j’entends le vous dire en la

1. Vcrnon-lès-Joyeuse (Ardèche). — 2. Prêtre de la Mission. — 3. Saint François de Sales.

vue de Dieu et dans l'esprit de simplicité qu’il me semble que je l’ai considéré ce matin devant Dieu.

Je vous dirai donc, Monsieur, qu’il me semble que le zèle que vous avez pour l'avancement de la Compagnie est toujours accompagné de quelque âpreté et que cela passe même à l’aigreur. Ce que vous me dites et que vous appelez lâcheté et sensualité en quelques-uns me le fait voir, et notamment l’esprit dans lequel vous le dites, O mon Dieu ! Monsieur, il faut bien prendre garde à cela. Il est facile, Monsieur, de passer du défaut à l’excès des vertus, de juste de devenir rigoureux et de zélé inconsidéré. L’on dit que le bon vin devient facilement vinaigre et que la santé au souverain degré marque une prochaine maladie. Il est vrai que le zèle est l’âme des vertus ; mais certes, Monsieur, il faut qu’il soit selon la science, dit saint Paul ; cela s’entend selon la science expérimentale. Et pource que les jeunes gens n’ont point cette science expérimentale, pour l’ordinaire leur zèle va à l’excès, notamment en ceux qui ont de l’âpreté naturelle. O Jésus ! Monsieur, il faut bien prendre garde à cela et se défier de la plupart des mouvements et. des saillies de notre esprit, tandis que l’on est jeune et de cette complexion. Marthe murmurait contre la sainte oisiveté et la sainte sensualité de sa chère sœur Madeleine et la regardait comme si elle faisait mal de ne pas s’empresser comme elle pour traiter Notre-Seigneur. Vous et moi aurions eu peut-être son même sentiment, si nous eussions été présents, et cependant, o alliludo divitiarum sapienliæ et scienliæ Dei ; quam incomprehensibilia sunl judicia ejus ! voilà que Notre-Seigneur déclare l’oisiveté et la sensualité de la Madeleine lui être plus agréables que le zèle moins discret de sainte Marthe ! Vous me direz peut-être qu’il y a de la différence entre écouter Notre-Seigneur, comme la Madeleine, et écouter nos petites tendretés, comme nous faisons. Hélas ! Monsieur, que savons-nous si ce n’est pas Notre-Seigneur qui, a inspiré lui-même la pensée du voyage des deux dont vous me parlez et celle des petits soulagements qu’ils prennent? Je suis bien assuré d’une chose, Monsieur,- que dVigenlibus Deum omnia cooperantur in bonum et ne doute point que ces mêmes personnes n’aiment bien le bon Dieu. Et comment auraient-ils quitté leurs parents, leurs amis, leurs biens et toutes les satisfactions qu’ils avaient en tout cela pour aller chercher la pauvre brebis égarée parmi ces montagnes, s’ils n’aimaient Dieu! Et si l’amour de Dieu est en eux, comment n’estimons-nous pas que Dieu leur inspire ce qu’ils font et ce qu’ils laissent à faire et que tout ce qu’ils font est pour le mieux et ce qu’ils laissent à faire, aussi. Aussi, au nom de Dieu, Monsieur, entrons dans ces véritables sentiments et dans ces pratiques et craignons que le malin esprit ne prétende, par l’excès de notre zèle, nous porter au manquement de respect vers nos supérieurs et de la charité que nous devons à nos égaux.

C’est à cela. Monsieur, qu’aboutissent nos zèles moins discrets et l’avantage que l’esprit malin en retire. C’est pourquoi je vous supplie, au nom de Notre-Seigneur, Monsieur, travaillons à nous faire quittes de nos zèles, notamment de ceux qui choquent le respect, l’estime et la charité. Et, pource qu’il me semble que l’esprit malin prétend cela sur vous et sur moi, étudions-nous à humilier notre esprit, à bien interpréter les façons de faire de notre prochain et à le supporter dans ses petites infirmités.

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