A GUILLAUME GALLAIS
'13 février 1644.
Vos deux dernières lettres me parlent de la difficulté où vous êtes ; et pour réponse, je vous dirai qu’il est rare d’être en quelque condition que ce soit, notamment en celle où vous êtes, sans tomber sous la langue des médisants, ou les plaintes des mécon-
1. Privilège qu’avaient certaines personnes ou certains corps de ne pouvoir être cités que devant le parlement. — 2. Prêtre de la Mission et curé
de Sedan.
tents, et qu’il se faut donner à Jésus-Christ Notre-Seigneur pour en faire bon usage, en union de celui qu’il a fait de toutes. les contradictions et les calomnies qu’il a souffertes pour nous apprendre à faire comme lui en pareils rencontres. Et pource que je ne vous ai pu dire mes sentiments de vive voix touchant la manière de nous comporter en telles occasions, je m’en vas vous les écrire tout simplement.
Il n’est pas expédient, Monsieur, que nous nous mêlions des affaires séculières, quelque rapport qu’elles aient aux choses spirituelles :
1° Pource que saint Paul conseille aux ecclésiastiques de ne se pas immiscer dans les choses temporelles et séculières ;
2° Pource que personne ne peut servir à deux maîtres, à Dieu et au monde, au spirituel et au temporel, à ce que dit Notre-Seigneur ;
3° Pource que ce dont nous nous mêlerons regardera le3 catholiques seulement, ou ceux de la religion seulement, ou le fait d’un catholique contre un huguenot. Or, de se mêler du fait d’un catholique contre un autre catholique, comme de solliciter M. le gouverneur ou les officiers de la justice, il semble qu’un cœur paternel ne peut pas en user de la sorte à l’égard de ses enfants. Si c’est à l’égard de deux personnes de la religion prétendue, quid libi et filiis Belial? Et si c’est pour un catholique contre un religionnaire, que savez-vous si le catholique est bien fondé à demander en justice ce qu’il demande? Il y a bien différence entre être catholique et être juste.
4° Quand bien vous seriez assuré qu’il serait bien fondé en justice, pourquoi n’estimeriez-vous pas que M. le gouverneur et les magistrats jugeront la chose en leur conscience, notamment quand elle ne regarde pas purement la religion ?
5° Et puis de quoi s’agit-il? C’est pour l’ordinaire du bien ou de l’honneur. Or c’est à vous, Monsieur, à exhorter en particulier comme en général les âmes que Dieu vous a commises, à mépriser l’honneur et à supporter la perte du bien, comme faisait saint Paul, et non pas à vous rendre solliciteur pour leur faire avoir ou conserver l’honneur et le bien. O Monsieur Gallais, mon cher frère ! que vous et moi serions de grands missionnaires, si nous savions animer les âmes de l’esprit de l’Évangile, qui les doit rendre conformes à Jésus-Christ ! Je vous promets que c’est là le plus efficace moyen de sanctifier les catholiques et de convertir les hérétiques que nous puissions pratiquer, et que rien ne peut tant les obstiner dans l’erreur et dans le vice que de faire le contraire. Ressouvenez-vous, Monsieur, de ce que Notre- Seigneur dit à celui qui se plaignait à lui de son frère : Quis me constituit judicem inter te et fralrem luum? Et dites à ceux qui voudront vous employer pour solliciter leurs affaires : Quis me constituit aduocatum vel neqocialorem veslrum?
6° Ce sont ces considérations et d’autres semblables qui font que je ne me mêle, dans l’emploi qu’il a plu à la reine me donner dans son Conseil des choses ecclésiastiques, que de celles qui sont de cette nature et qui regardent aussi l’état religieux et célui des pauvres, quelque apparence de piété et de charité qu’aient les autres affaires qu’on me propose. Mais à quoi donc, me direz-vous, m’emploierai-je?
Voici, Monsieur, ce qui regarde votre vocation et à quoi vous devez seulement vous appliquer: 1° à votre perfection; 2° à celle de votre famille ; 3° à annoncer la parole de Dieu au peuple catholique de Sedan, et, étant en mission, aux pauvres gens de la campagne ; 4° à administrer les saints sacrements ; 5° aux offices de l’église ; 6° à procurer le bien des pauvres, à visiter les malades et les prisonniers civils et les criminels aussi, après que les témoins leur auront été confrontés, ou, pour le moins, après que le procès leur aura été fait, et non plus tôt, de peur qu’ils ne se plaignent de vous, si l’on les convainc de quelque chose qu’ils vous auront confiée ou confessée, ou bien les juges, s’ils ne confessent la vérité. Un criminel, que j’ai entendu de confession d’autres fois et qui me confia son crime, se mit en devoir de se pendre lui-même par plusieurs fois, d’appréhension que le diable lui suggéra que je le découvrirais aux juges. A tous ces soins vous pouvez ajouter celui d’enseigner les choses nécessaires à salut aux pauvres qui vous demanderont l’aumône par la ville ou à la maison, à réconcilier les personnes qui ont quelque différend et les familles mêmes. C’est encore votre office de donner conseil spirituel aux personnes qui vous en demanderont et d’avertir ceux qui seront dans le désordre.
Mais quoi ! me direz-vous, pourrai-je voir un catholique oppressé par un de la religion, sans m’employerpour lui? Je réponds que cette oppression ne sera pas sans quelque sujet, et qu’elle se fera ou pour quelque chose que le catholique fera au huguenot, ou pour quelque injure, ou quelque dommage qu’il lui aura fait. Or, l’un de ces cas posé, n’est-il pas juste que le huguenot en demande raison en justice? Le catholique est-il moins justiciable pour être catholique, ou avez-vous plus de raison de vous mêler de ces affaires, que Notre-Seigneur n’en avait pour toucher à celles de cet homme qui se plaignait à lui de son frère?
Oui, mais les juges sont de la religion. Il est vrai, mais ils sont aussi jurisconsultes et jugent selon les lois, les coutumes et les ordonnances, et, outre leur conscience, ils font profession d’honneur. De plus, si vous vous mêlez du fait du catholique, les ministres feront le même pour celui de leur parti ; et vous devez estimer qu’ils seront mieux écoutés que vous et qu’ainsi vous nuirez au catholique, pource qu’en sollicitant pour lui, vous provoquez un plus puissant contre lui.
Ce ne seront pas, dites-vous, les juges que je solliciterai; je
m’adresserai à M. le gouverneur, à ce qu’il interpose son autorité envers les juges. Je réponds à cela deux choses: la première, que, M. le gouverneur étant bon comme il est, il écoutera le pauvre homme qui s’adressera directement à lui et le soutiendra, s’il voit qu’il ait raison ; 2° que, faisant de ceci une intrigue de religion envers M. le gouverneur, vous aurez les ministres en tête ; et ainsi vous vous commettez ; et au lieu de profiter au catholique, vous le mettrez en danger d’être plus maltraité.
Vous me direz peut-être aussi que vous ne prétendez pas soutenir personne qui aura des procès, mais seulement quelques catholiques, pour quelque mauvais traitement que leur fera M. le gouverneur, pour avoir été mal informé. C’est ici que je vous dois dire, Monsieur, que M. le gouverneur est plus clairvoyant en sa charge que vous ni moi, et que je ne suis point d’avis, pour tout cela, que vous entriez là dedans.