‹ Lettres choisies de Saint Vincent de PaulChapitre 58 sur 100 · AUX DAMES DE LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

AUX DAMES DE LA CHARITÉ

Il février 1649.

La Providence de Dieu m’ayant éloigné de vous (1), je ne laisse pas de vous voir souvent au saint autel et de vous offrir, vous et vos familles, à Notre-Seigneur, dans la confiance que j’ai que votre charité demande à Dieu miséricorde pour moi. Je vous supplie très humblement, Mesdames, de me faire cette grâce et de vous assurer que, s’il plaît à Dieu d’avoir égard aux prières que je lui offre et continuerai de lui offrir incessamment pour vous, vous serez consolées et protégées de sa spéciale protection, dans les communes afflictions dont il plaît à sa divine Majesté de vous éprouver.

Vous aurez pu savoir, Mesdames, comme Dieu m’a donné l’occasion d’aller visiter les maisons de notre petite Compagnie, où je m’en vas, avec dessein de revenir lorsque l’état des choses le permettra. Que ferons-nous cependant, Mesdames, des œuvres que le bon Dieu vous a commises, particulièrement de la Charité de l’ Hôtel-Dieu et des pauvres enfants trouvés? De vérité, il semble que les misères particulières nous dispensent du soin des publiques et que nous aurions un bon prétexte devant les hommes pour nous retirer de ce soin ; mais certes, Mesdames, je ne sais pas comme il en irait devant Dieu, lequel nous pourrait dire ce que saint Paul disait aux Corinthiens qui se trouvaient en pareil accessoire : « Avez-vous encore résisté jusques au sang? »ou, pour le moins, avez-vous encore vendu une partie des joyaux que vous avez? Que dis-je, Mesdames? Je sais qu’il yen a plusieurs entre vous, et je crois le même de tant que vous êtes, qui avez fait des charités, lesquelles seraient très grandes, non seulement en des personnes de votre condition, mais aussi en des reines. Les pierres le diraient si je m’en taisais ; et c’est pour l’excellence de vos cœurs incomparablement charitables que je vous parle de la sorte. Je me garderais bien d’en user ainsi à l’endroit d’autres personnes moins animées de l’esprit de Dieu que vous êtes.

Mais que ferons-nous donc? Il semble qu’il est à propos de mettre en question, Mesdames, s’il est expédient que vous fassiez la grande assemblée qu’on avait proposée. Quand, où et comment? Il y a des raisons pour et contre.

Il semble premièrement qu’elle se doit faire, à cause que c’est

1. Saint-Vincent avait quitté Paris le 14 janvier pour aller voir la reine à Saint-Germain-en-Laye. La capitale était en pleine effervescence. Il n’y rentra que le 13 juin.

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l’usage d’en faire une environ ce temps-ci ; et, en second lieu, les besoins étant extraordinaires, il semble que les moyens d’y remédier doivent être aussi extraordinaires, comme ceux d’une assemblée générale.

Contre cela, il semble qu’elle ne soit pas de saison présentement, à cause du trouble dans lequel l’on est, qui inquiète les esprits et refroidit la charité. Peut-être que plusieurs dames appréhendent de s’y rendre et que celles qui s’y trouveront, si elles n’ont une charité qui passe le commun, s’entre-froidiront les unes les autres; et puis, Madame la princesse n’y étant pas, ni Mesdames d’Aiguillon et de Brienne, il semble qu’il y aurait quelque chose à souhaiter, surtout si l’on pensait à faire quelque changement en la substance de l’œuvre.

Voilà, Mesdames, le pour et le contre qui me tombe dans l’esprit présentement. Vous examinerez cela, s’il vous plaît, à la pluralité des voix. Madame la duchesse d’Aiguillon me dit, lorsque je partis de Saint-Germain, ou m’a écrit depuis, que là reine lui avait dit qu’elle enverrait quelque chose pour les pauvres enfants trouvés. Je ne sais si elle l’a fait. J’ai prié M. Lambert de leur envoyer un peu de blé et ai écrit à Madame la présidente de Lamoignon, afin qu’elle ait agréable de s’employer vers messieurs de la ville pour donner escorte au blé, au dedans et au dehors de la ville. Je ne sais, non plus, ce qui en a été fait. Si cela n’est exécuté, je prie l’un et l’autre par celle-ci de faire ce qu’il faudra pour cet effet.

Et pource que cela ne suffit pas, voyez, Mesdames, s’il est à propos d’emprunter, comme officières de la Charité, quelque somme de deux ou trois mille livres, pour subvenir aux besoins plus pressants. J’écris à M. Lambert qu’il s’oblige aussi à notre nom. Que si l’on a peine de s’obliger, il est expédient de faire un effort, chacun de nous, à cet effet. En ce cas, je prie M. Lambert .de faire ce qu’il faudra de notre part.

J’avoue, Mesdames, que ce que je dis est un peu chargeant ; mais cela serait encore plus vrai si je le disais à des personnes moins charitables que vous. Après tout, je prie Notre-Seigneur, qui préside les assemblées qui se font en son nom, comme la vôtre, qu’il vous fasse connaître ce qu’il désire de vous en cette occasion et vous fasse la grâce de l’accomplir.

Ces grandes froidures m’ont retenu en ce lieu (1) et le feront encore jusqu’à ce que le temps soit adouci; alors j’espère partir pour Le Mans ou pour Angers ou pour tous les deux ; j’espère recevoir là le résultat de votre assemblée, si M. Lambert ne me l’envoie ici par un exprès.

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